Le théâtre de Locatelli embourgeoisé par Europa Galante

par

Pietro Antonio Locatelli (1695-1764) : Six Introduttioni teatrali en ré majeur, fa majeur, si bémol majeur, sol majeur, ut majeur Op. 4. Concertos pour violon en la majeur DunL 1.5. Fabio Biondi, violon. Europa Galante. Mai 2023. Livret en français, anglais, italien. 49’22’’. Naïve V8210

Autour du trois-centième anniversaire de Locatelli parurent deux enregistrements des Introduttioni teatrali, qui font toujours référence : par le Freiburger Barockorchester de Thomas Hengelbrock (DHM, avril 1992), couplé avec trois sonates, et par les Raglan Baroque Players de Nicholas Kraemer (Hyperion, mai-juin 1996), couplé avec les concerti qui forment l’autre moitié de l’opus IV. C’était l’époque où Fabio Biondi et son Europa Galante nous éblouissaient dans leurs premières parutions vivaldiennes chez le label Opus 111, et proposèrent un album Locatelli qui restait à ce jour le seul qu’ils consacrèrent au compositeur, avant le présent CD. Les pupitres d’Europa Galante se sont bien sûr renouvelés : parmi les archets des sessions de décembre 1994, on ne compte plus aujourd’hui que Silvia Falavigna.

Au fil de son abondante discographie où le Baroque transalpin occupe une place centrale, on a parfois reproché au maestro Biondi de trop en faire, décapant la tradition interprétative au prix de tempi cravachés, de phrasés bousculés, d’une élocution hirsute. Que nos oreilles se fussent habituées aux audaces HIP ou que les prestations se montrent ici assagies, on devra avouer que cette lecture des Introduttioni semble bien révérencieuse. Là où l’ensemble de Freiburg brillait par sa ductilité, son invention kaléidoscopique, ses textures chatoyantes, l’équipe italienne s’acquitte. En mode routine, déroulant un jeu épais, une accentuation élimée et systématique, sans nuance de couleur, où le rapport concertino / ripieno ne fournit guère l’aération attendue dans les sinfonia liminaires.

Hormis le second Allegro du no 1, singulièrement mercurien, frisoté par le théorbe, le tempo choisi pour les mouvements vifs (à commencer par le Presto qui suit) tend soit à s’enliser, soit à s’agiter vainement (final du no 3, primo du no 5). Quelques Andante assoupis (le no 4, coiffé par un charmant solo d’orgue conclusif) nous auront endormis en route. Malgré quelques fulgurances, et une intuition poétique qui couve dans la braise, le ton compassé renvoie à un style d’exécution qu’on croyait révolu depuis les années 1970. Fabio Biondi parait effeuiller un cahier d’images : une veine illustrative qui nous vaut un suggestif Vivace en ut majeur. Mais ce recueil appelle un autre dramatisme, voire une exubérance qui, ici comme dans le récent CD du Thuringer Bach Collegium (Audite), fait défaut.

Le complément de programme visite une rareté : un concerto attribué au Bergamasque mais dont il n’existe aucun manuscrit autographe, conservé en deux exemplaires, dans les archives de Dresde et Stockholm. La virtuosité du soliste, son expression délicate au cœur de l’Andante, ne parviennent à soutirer de l’accompagnement qu’une réplique standardisée, où l’épithète d’Europa Galante rime avec une élégance grasse et cossue. Ce CD au pingre minutage risque donc peu de trôner parmi les flagrantes réussites accumulées par la troupe depuis plus de trois décennies.

Christophe Steyne

Son : 9  – Livret : 8 – Répertoire : 9 – Interprétation : 6,5

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