Sonates & Partitas de Bach par Fabio Biondi et Frank Peter Zimmermann : deux leçons de style

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Sonates et Partitas en sol mineur, si mineur, la mineur, ré mineur, ut majeur, mi majeur BWV 1001-1006. Fabio Biondi, violon. Livret en français, anglais et japonais. Juin 2020. TT 67’26 & 71’16. Naïve V 7261

Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Sonate no 2 en la mineur BWV 1003, Partita no 2 en ré mineur BWV 1004, Partita no 3 en mi majeur BWV 1006. Frank Peter Zimmermann, violon. Livret en anglais, allemand, français. Juin 2020 & mars 2021. TT 67’38. SACD BIS 2577

Plutôt qu’une présentation académique de ces célèbres opus pour violon, le livret du disque leur associe une fiction sous forme de souvenirs, confiée à la plume de l’écrivain japonais Akira Mizubayashi. Pour sa part, Fabio Biondi indique qu’il pratiqua ces œuvres durant toute sa carrière et profita du confinement pour alimenter sa réflexion et se décider à l’offrir aux micros. L’ambition de servir les œuvres « non par une exécution apollinienne et détachée, où l’interprète ne serait que le médiateur sonore d’une leçon écrite, mais avec un profond sentiment de vitalité, de contemporanéité et une immense envie de partage ».

Nous avions écouté ces deux CD avant de lire cette note d’intention, et l’on doit avouer qu’elle explique parfaitement l’attrait et surtout les limites de cette prestation, que nous avons peu goûtée. Si parmi les grands classiques du vinyle vous admirez les équilibres de Jascha Heifetz (RCA, 1952), d’Arthur Grumiaux (Philips, novembre 1960 - mars 1961) et d’Henryk Szeryng (DG, juillet 1967), fussent-ils un brin glacés, ou parmi les archets italiens le rayonnement de Salvatore Accardo (Philips, 1975) ou Uto Ughi (RCA, 1991), on doute que vous succomberez au témoignage de Fabio Biondi. La souplesse de la Bourrée BWV 1002 vire à l’arsouille, les mouvements vifs (Presto de la première Sonate, Double de la Partita en si mineur…) trouvent-ils leur assiette malgré l’élan ? Les accords en incises entravent le discours plutôt qu’ils le structurent (Fuga BWV 1003…) Dans la même Sonate en la mineur, un Andante délicatement marbré repose avant un Allegro final un peu chamboulé.

Les pages de danse nous perdent entre le batifolage (Giga BWV 1004) et une chorégraphie en quête de sens comme d’appui. Les pages introverties peinent à trouver calme et sang-froid (qui trop embrase mal éteint…), à l’instar de la Loure BWV 1006, ruminée et mal à l’aise, ou de la célèbre Chaconne dont l’animation se dérobe à la cohérence. La chaude et séductrice patine de l’instrument (pas même nommé dans le livret) et la charnelle captation secourent un libertarisme ouvert à tous vents, qui dissipe la force intérieure de ce magistral cahier de la littérature classique du violon. On a pu s’enthousiasmer (ou s’effrayer) des audaces du virtuose dans le répertoire vivaldien engrangé avec Europa Galante depuis les années 1990, mais on n’est pas sûr que l’éloquence égaillée que nous entendons ici soit à la mesure de son talent de maturité, pervertie par une sorte d’impatience et de préciosité qui finit par lasser. Même les moments où le geste semble se discipliner échouent à convaincre, faute de consistance et de ligne directrice : l’Adagio poussif BWV 1005, puis la Fugue écartelée qui mouline à vide sa polyphonie ; pour ne rien dire d’un Allegro assai qui court sans tête.

Le geste rhapsode du tout jeune Yehudi Menuhin thésaurisé au milieu des années 1930, encore sous l’influence de son maître Enesco, sut deux décennies plus tard se focaliser en intenses paraboles (Emi). C’est hélas cette saturation épiphanique qui nous fait défaut ici, alors que Leila Schayegh pour le label Glossa triomphait voilà quelques mois par la puissance de son architecture, parallèlement à la superbe version d’un Leonidas Kavakos en état de grâce (Sony). Suite à une insigne discographie (Nathan Milstein, Gidon Kremer…), doit-on rappeler les éminentes réalisations de cette récente décennie (Isabelle Faust chez Harmonia Mundi, Amandine Bayer chez Zig-Zag, la troisième version de Christian Tetzlaff, Ondine, 2016) pour conclure que le présent album risque de décevoir ? Notre sévère évaluation tient compte de cette concurrence qui laisserait déjà peu de champ aux demi-réussites. Mais puisque nos réserves relèvent davantage du style (et de nos habitudes, bien sûr), tentez votre chance si d’aventure l’appréciation mérite meilleure clémence.

Une tout autre ductilité, plus argentée mais cousue de fils d’or : un monde plus pur, léger, sobre, se révèle avec un artiste de la même génération que Fabio Biondi. « Le structurel et l’ornemental entrent dans une relation didactique complexe » écrit Dominik Sackmann dans le livret du SACD, et c’est bien cette alliance qui fait le prix de la version de Frank Peter Zimmermann. L’infaillible conduite de la Fugue BWV 1003, d’une imparable autorité, dont la gestion dynamique clarifie le chemin des voix et essentialise les prises de parole ; les gradations de l’Allegro dont les tuilages et relances ne compromettent pas les lignes de fuite, aussi éperdues qu’axées : le discours avance, s’organise en intégrant la parure dans une progression irrésistible. Fût-ce avec une élégance sans relâchement : la Loure BWV 1006, aussi hautaine qu’exquisément dessinée. Et quel maintien pour la Gavotte et le Menuet qui suivent !

Les tempi convainquent de leur justesse et véhiculent un déploiement ajusté où rien ne se presse indûment ni ne flotte. La densité du ton s’incarne presque paradoxalement dans des phrases nettes et fluides, d’un galbe d’archet très étudié et dénué de pesanteur. Ni encombré de vibrato, réduit à la portion congrue, alors que le musicien allemand avait fait ses armes dans le Romantisme et qu’il cultive toujours un vaste répertoire. De quoi tracer la Chaconne d’un parfait contour, d’une transparence de texture rétive à tout empâtement, comme un défilé de silhouettes que n’aurait pas reniées Ingres. Certes quelques pages comme l’Allemande et la Sarabande BWV 1004 sont traduites avec une certaine austérité : ce n’est pas sous cet archet que l’émotion se galvaudera. Ou que le brio se donnera en pâture. Car il y a de l’éclat mais surtout l’intelligence d’en bien user, par exemple en des étapes comme le Preludio de la troisième Partita.

Les sessions se sont partagées entre Stockholm et Honrath à quelques mois d’intervalle, mais manifestent une acoustique semblable (malgré l’aération et la finesse, aurait-on seulement souhaité un surcroît d’ampleur ?), et relèvent surtout d’une commune inspiration, où le raffinement se conjugue à la hauteur du propos. Après treize ans de fidélité à son Stradivarius « Lady Inchiquin », Frank Peter Zimmermann faillit en être privé pour des raisons financières, avant qu’en 2016 le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie ne s’en portât acquéreur et le lui prêtât à long terme. On est heureux que cette probable (ou du moins espérée) intégrale des Sonates et Partitas se dispense sous l’augure de ces retrouvailles. Cela va faire quarante ans que le jeune Frank Peter grava les Caprices de Paganini pour Emi, un de ses premiers microsillons. Il nous a fallu longtemps patienter pour qu’un des grands violonistes de notre époque n’enregistre cet autre sommet de la littérature de son instrument, et l’on se réjouirait du second volume : on prie BIS de bien vouloir nous l’accorder.

Naïve : Son : 9 – Livret : 7,5 – Répertoire : 10 – Interprétation : 5,5

Bis : Son : 9 – Livret : 8,5 – Répertoire : 10 – Interprétation : 9,5

Christophe Steyne

 

 

 

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