Le violoncelle de Gabriel Schwabe sert Tchaïkovsky avec un fin lyrisme

par

Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Variations sur un thème rococo en la majeur, op. 33 - version originale ; Pezzo capriccioso en si mineur, op. 62 ; Six Morceaux op. 19, n° 4 : Nocturne ; Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, op. 35, II. Canzonetta : Andante - arrangement Gabriel Schwabe ; Six Morceaux op. 51, n° 6 : Valse sentimentale – arrangement Gabriel Schwabe ; Roméo et Juliette, ouverture-fantaisie, seconde version. Gabriel Schwabe, violoncelle ; Orchestre symphonique d’Aix-la-Chapelle, direction Christopher Ward. 2018 et 2025. Notice en anglais. 56’ 45’’. Naxos 8.574741.

Habitué du catalogue Naxos pour lequel il a gravé sept albums depuis 2015, le violoncelliste berlinois Gabriel Schwabe (°1988) a étudié à l’Université des Arts de Berlin avec la Roumaine Catalin Ilea et à l’Académie de Kronberg avec Frans Helmerson. Il a bénéficié des encouragements de János Starker, Gary Hoffmann, Gidon Kremer et András Schiff. Pour Naxos, il a enregistré les concertos de Schumann, Elgar, Bridge et Saint-Saëns, les œuvres pour violoncelle et piano de Beethoven et de Brahms (avec Nicholas Rimmer), un programme de ballades russes de Prokofiev/Chostakovitch/Kissin (avec Roland Pontinen), et les sonates de Ligeti et de Kodaly, son épouse, la violoniste Hellen Weiss, l’accompagnant en duo. Cette fois, Gabriel Schwabe met Tchaïkovsky à l’honneur, en proposant des versions originales.

Après avoir composé Francesca da Rimini op. 32 pendant un séjour à Bayreuth en 1876, Tchaïkowsky envisage un concerto pour violoncelle, qui ne sera pas mené à bien. Il n’en abandonne pas l’instrument tout autant : il trousse rapidement, sur un thème de son cru, des Variations sur un thème rococo, qu’il dédie à un virtuose réputé, l’Allemand Wilhelm Fitzenhagen (1848-1890), professeur au Conservatoire de Moscou, qui sera de la création de ses trois quatuors à cordes (1871-1876) et de son Trio avec piano (1882). La première publique des Variations a lieu à Moscou le 30 novembre 1877 ; Fitzenhagen les jouent à Wiesbaden l’année suivante en présence de Liszt, qui les apprécie. Mais Fitzenhagen est peu respectueux des intentions de Tchaïkovski : il prend des libertés avec le texte, sans consulter le compositeur, et modifie l’ordre des huit variations, ce qui entraîne un changement de climat émotionnel. La partition est publiée telle quelle en 1889. Ce n’est qu’en 1941 que le violoncelliste russe Daniil Shafran (1923-1997) rétablira l’ordre original lors d’un concert, Sviatoslav Knushevitzky (1908-1963) l’enregistrant dix ans plus tard. La plupart des solistes continueront cependant à utiliser la « trahison » de Fitzenhagen. 

Gabriel Schwabe revient à l’original, auquel il insuffle ce qu’il faut de joie de vivre, de pétillance et de lyrisme chaleureux. Il évite l’abus d’effets de pure virtuosité et souligne les côtés chantants de la partition. On savoure les sonorités de son instrument, un Giuseppe Guarneri (Crémone, 1695), dont il fait chanter la sensualité avec ferveur. L’orchestre d’Aix-la-Chapelle, l’un des plus anciens d’Allemagne, a été dirigé notamment par Mendelssohn, Max Bruch ou Richard Strauss ; c’est avec cette phalange que Herbert von Karajan ou Wolfgang Sawallisch firent leurs débuts. L’Anglais Christopher Ward (°1980), qui en est le directeur musical depuis 2018, est, pour le soliste, un partenaire de qualité.  

Gabriel Schwabe complète son affiche par quatre pièces brèves. À commencer par le Pezzo capriccioso op. 62, qui date de 1887, époque où Tchaïkovski se rend à Aix-la Chapelle, précisément, pour se rendre au chevet d’un ami malade. Cette pièce à caractère démonstratif est dédiée à Anatoly Brandoukov (1858-1930), un élève de Fitzenhagen, qui, comme son professeur, prendra des libertés avec la partition. Bon prince, Tchaïkovsky ne lui en tiendra pas rigueur, soutenant même la candidature de Brandoukov à la succession de Fitzenhagen au Conservatoire de Moscou, ce qui sera refusé au violoncelliste, jugé trop jeune. Gabriel Schwabe rétablit ici la partie originale de l’instrument pour un moment de belle émotion et d’agilité. 

Le Nocturne, quatrième des Six Morceaux op. 19 destinés au piano, a été composé à l’automne 1873. Tchaïkovsky en a lui-même fait un arrangement pour violoncelle et petit orchestre en 1888, à la demande de son éditeur Piotr Jurgenson, pour le même Anatoli Brandoukov, à partir d’une transcription de Wilhelm Fitzenhagen.  Quant à la Valse sentimentale, n° 6 des Six Morceaux pour piano op. 51, elle date de fin août-début septembre 1882 ; il s’agit d’une commande du rédacteur en chef d’une revue de Saint-Pétersbourg. Gabriel Schwabe en a fait lui-même un arrangement pour violoncelle et cordes. Le virtuose joue ces deux pièces, que l’on pourra estimer d’intérêt relatif, avec douceur pour le Nocturne, avec sensibilité pour la Valse.   Un arrangement par Schwabe de la superbe Canzonetta : Andante, deuxième mouvement du Concerto pour violon op. 35, créé en 1881, complète le programme.  Une occasion idéale de laisser le lyrisme naturel de Tchaïkovsky s’exprimer dans cette page à la mélodie nostalgique et à l’ornementation soignée. 

Le minutage total de la partie destinée au violoncelle chez Tchaïkovski dépassant à peine les trente-cinq minutes, un complément orchestral s’est avéré nécessaire. Naxos est allé puiser dans ses réserves pour sortir une gravure réalisée en public en 2018. Il s’agit de la seconde version de l’Ouverture fantaisie Roméo et Juliette, qui date de 1870. L’année précédente, une première version en a été donnée à Moscou sous la direction de NicolaÏ Rubinstein.  Tchaikovsky remanie l’œuvre en insistant sur la dimension spirituelle ; Eduard Napravnik la crée à Saint-Pétersbourg. Il en proposera une troisième version en 1880, avec des modifications dans le final, que dirigera Mikhaïl Ippolitov-Ivanov à Tbilissi ; c’est celle qui est le plus souvent donnée en concert. L’Orchestre symphonique d’Aix-la-Chapelle, sous la direction de Christopher Ward, donne de la seconde version de 1870 une lecture en première mondiale, ce qui constitue un intéressant élément de comparaison pour prendre la dimension de l’évolution dramatique de l’inspiration de Tchaïkovsky. Cette lecture engagée, bien construite et menée, dans son contexte tragique, avec un remarquable sens des nuances et des couleurs, vient documenter avec bonheur le parcours du grand compositeur.

Son : 8,5    Notice : 9    Répertoire : 9    Interprétation : 9

Jean Lacroix   

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.