Le Wanderer du voyage à l'errance (3) : Hector Berlioz en Italie

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Berlioz, ce "Français des montagnes", était presque un Français du Midi: son Dauphiné natal jouxte le Piémont, il suffit de franchir les Alpes. 

Or, la présence de l'Italie dans son oeuvre, tant par les sujets choisis que par le langage même de cette musique, est tout à fait extraordinaire, et n'a peut-être pas été assez soulignée jusqu'ici. Certes, son orchestration éblouissante et transparente ruisselle de soleil méridional, mais surtout son langage harmonique, tout imprégné de modalité, frappe par sa latinité profonde face à celui de ses contemporains les Romantiques allemands et son melos la confirme. Avant même son unique grand voyage en Italie, son véritable culte pour Virgile, remontant à son enfance, et qu'il lisait évidemment dans le texte, comme tous les hommes cultivés de son siècle, le prédisposait à aimer ce pays. Et pourtant il n'y séjourna qu'une seule fois, à la faveur de son Prix de Rome, durant une quinzaine de mois.

Quittant Paris en février 1831, il s'embarqua à Marseille pour Livourne, et arriva à Rome le 10 mars environ. Son séjour à la Villa Médicis fut interrompu une première fois en avril-mai par sa folle équipée suscitée par l'annonce de la "trahison" de la belle Camille Moke, qu'il avait laissée à Paris en quasi-fiancée. Parti pour la tuer, et se tuer après, il recouvra ses esprits à Nice seulement (qui n'était pas encore française à l'époque) et rebroussa chemin, visitant Gênes et Florence au passage. L'été fut consacré à d'extraordinaires randonnées à pied au coeur des montagnes sauvages des Abruzzes, peuplées de brigands, puis à Naples. Le 2 mai 1832, il quitta définitivement Rome et regagna le Dauphiné en passant par Pérouse, Florence, Arcole, Milan et Turin. Il ne devait jamais plus mettre le pied en Italie.

Ses mémoires et sa correspondance témoignent de manière très imagée de l'intensité de ses impressions, et, son immense talent littéraire aidant, ses descriptions de Rome, notamment, soutiennent la comparaison avec celles de Stendhal. Mais c'est évidemment dans sa musique que l'on retrouve avant tout le reflet de ses expériences transalpines. Il est d'ailleurs frappant, s'agissant du littéraire qu'il était, que les sources de ses oeuvres "italiennes" les plus importantes proviennent très souvent de ses écrivains préférés, en l'occurrence Shakespeare, Byron et Virgile. 

Les premières de ces pages "italiennes" sont antérieures au séjour dans la Péninsule, on les trouve dans ce singulier pot-pourri qu'est le "mélologue" Lélio, suite et fin de la Symphonie fantastique. De ses six numéros, le troisième est une Chanson de Brigands que l'on aimerait associer à la randonnée des Abruzzes, s'il ne datait, dans son premier état, de ...1827! Mais c'est surtout le sensationnel Finale de Lélio qui suscite notre admiration, cette Ouverture-Fantaisie sur "la Tempête" de Shakespeare qui est bien l'une de ses conceptions les plus audacieuses et originales. Elle est rarement donnée, car elle exige des choeurs, qui chantent des paroles en italien (!), sans doute parce que les noms des personnages de la pièce de Shakespeare, Prospero, Miranda, Ariel, indiquent que l'île où se déroule l'action est italienne. Le début, mêlant voix de femmes, violons divisés, flûtes et piano à quatre mains, est saisissant: c'est la toute première utilisation du piano comme instrument d'orchestre, et Sains-Saëns s'en souvint de très près plus d'un demi-siècle plus tard dans le Trio du Scherzo de sa Symphonie avec Orgue. Mais l'épisode à 5/4 évoquant Caliban n'est pas moins original...

En Italie même, Berlioz ne composa rien qui évoque ce pays, se contentant d'emmagasiner ses impressions. Puis, en 1834, il écrivit sa Deuxième Symphonie, Harold en Italie, pays où il se plaît à faire voyager le Childe Harold de Byron, qui n'est qu'un masque transparent de lui-même. Il s'agit, on le sait, d'une véritable symphonie concertante avec alto obligé, le principe de l'"idée fixe" inauguré avec la Fantastique se doublant ici de celui d'un "instrument conducteur". Si la fameuse Marche des Pélerins tenant lieu de deuxième mouvement (et sans laquelle, soit dit en passant, le deuxième mouvement de la Symphonie romantique de Bruckner serait impensable) reflète le souvenir d'impressions romaines, l'oeuvre est cependant avant tout la Symphonie des Abruzzes, tant dans les paysages grandioses de son premier morceau, Harold aux Montagnes que dans le pittoresque Scherzo intitulé Sérénade d'un Montagnard des Abruzzes à sa Maîtresse (on y trouve le souvenir des Pifferari, ces rustiques joueurs de musette qui avaient déjà frappé Haendel) et dans le déchaînement fracassant de l'Orgie de Brigands finale, qui semble illustrer ces vers de la juvénile Chanson de Brigands de 1827: "Nous allons boire à nos maîtresses dans les crânes de leurs amants"...

Les trois Opéras achevés de Berlioz sont tous d'inspiration italienne, mais aucun davantage que le premier en date, ce Benvenuto Cellini (1836-37) qui retrace la vie du génial sculpteur, ciseleur et... aventurier auquel le compositeur s'est largement identifié une fois de plus, et qui lui valut le "four" le plus ignominieux de sa carrière. Nous y voyons aujourd'hui un éblouissant chef-d'oeuvre, aussi authentiquement "romain" qu'Harold était "abruzzéen", au point qu'il faudra attendre Tosca pour retrouver une aussi pure couleur locale. Le grand tableau du Carnaval, en particulier (dont le maniement des choeurs de foules, si mouvementé, a été imité, mais non égalé, loin de là, dans le Finale du second Acte des Maîtres Chanteurs), atteint à un réalisme poétique qui coupe le souffle. Devant l'échec temporaire de son opéra, Berlioz, on le sait, en a récupéré l'essentiel de la matière musicale dans son étincelante Ouverture du Carnaval romain de 1843-44.

Dans l'intervalle, il avait rendu un nouvel hommage, détourné mais vibrant, à l'Italie, avec ce Roméo et Juliette de 1839 qui reste l'une des hautes cimes du romantisme musical. Composée grâce à la générosité de l'Italien Paganini, dédicataire de l'oeuvre, cette Symphonie dramatique avec soli et choeurs suit de près Shakespeare dans l'évocation tour à tour rayonnante et tragique du sort des jeunes amants de Vérone. Sous quels autres cieux que ceux, transparents et parfumés de l'Italie, pourrait se dérouler la plus belle, sans doute, de toutes les scènes d'amour de toute la musique?...

Un peu plus tard (1841), c'est à une admirable évocation de Venise (où Berlioz n'est jamais allé) que nous convie Sur les lagunes, troisième des six Mélodies du cycle des Nuits d'Eté, sur des poèmes de Théophile Gautier. Puis, c'est à nouveau un souvenir des Pifferari que l'on trouve, en 1845, dans la première d'une série de trois pièces très peu connues pour harmonium (ou orgue), Sérénade agreste à la Madone

Certes, l'action de l'oeuvre capitale de la maturité berliozienne, Les Troyens (1856-58) ne se déroule point en Italie, mais elle y tend de toutes ses forces, au point que l'appel "Italie!" y retentit à la manière d'un véritable leitmotiv, précipitant le départ d'Enée et la mort tragique de Didon. Encore une fois, leur sublime Duo Nuit d'ivresse et d'extase infinie se déroule sous des cieux qui ne peuvent être que du Sud. Et, après avoir ainsi rendu à son cher Virgile l'hommage prévu dès sa prime jeunesse, Berlioz achève sa carrière de compositeur sur l'exquise pirouette de Béatrice et Bénédict, qui est un peu son Falstaff, et qui est un ultime hommage à l'Italie (l'action se passe en Sicile) et à Shakespeare (dont le compositeur a fort sagement modifié le titre de la pièce dont il s'inspire, Beaucoup de bruit pour rien!). A côté de pages enlevées et truculentes, le merveilleux Duo d'Héro et d'Ursule Nuit paisible et sereine évoque une dernière fois cette lumière transalpine que Berlioz, après trente ans, n'avait pu oublier...

Harry Halbreich

Article rédigé par Harry Halbreich dans le cadre d'un dossier de Crescendo Magazine publié dans ses éditions papiers. Dossier publié sous la coordination de Bernadette Beyne.

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