Les sonorités originales du Trio Les Heures Bleues

par

Circa Diem. Virginie Tasset : Nuit profonde. Tomaso Albinoni (1671-1751) : Sonates en trio op. 1, n° 1, 6,  7 et 8. Virginie Tasset :  Nuit profonde. Max Charue (°1992) : L’Aube. Patrick Leterme (°1981) : Zénith. Jimmy Bonesso (°1991) : Pinkas (Heure Dorée). Muhiddin Dürrüoğlu (°1969) : To dusk and beyond (Crépuscule). Trio Les Heures Bleues. 2025. Notice en français et en anglais. 50’ 51’’. Cyprès CYP4672.

Le premier album du Trio les Heures Bleues, récemment formé, invite le mélomane à un voyage sensoriel, dans un contexte de lecture intemporelle et de poésie délicatement nuancée. La composition de l’ensemble est originale, voire insolite, puisqu’elle réunit Adèle Legrand à la flûte traversière, Pauline Oreins à l’accordéon et Solène Beaudet au violoncelle. Cette alliance instrumentale intrigue a priori, d’autant plus que, dans ce programme « Circa Diem » que l’on pourrait traduire par « À propos du jour », le baroque et la création contemporaine sont enchevêtrés avec une étonnante complémentarité. C’est Tomaso Albinoni et ses Sonates en trio op. 1, du moins quatre d’entre elles sur les douze du cycle, composé par le Vénitien en 1694, à l’âge de 23 ans, et destiné à deux violons et une basse continue, qui constituent le fil rouge du programme. Les membres du Trio ont demandé à cinq compositeurs/trices belges de notre temps de choisir la concordance lumière/sonate baroque qui les inspirait le plus, et de composer chacun/e une œuvre brève. Le résultat est un univers sonore où la liberté de la créativité se traduit par une interdépendance lyrique.

 « Circa diem », comme l’explique la notice, nous emmène depuis l’obscurité paisible de la nuit profonde à la douceur de l’aube, de l’intensité du zénith à la chaleur enveloppante de l’heure dorée, jusqu’au ombres mouvantes du crépuscule. Une page contemporaine ouvre l’affiche, suivie d’une sonate d’Albinoni, le même schéma étant ensuite d’application, en alternant le contemporain et le baroque. Chaque compositeur/trice sollicité fait une courte présentation de son œuvre.

L’Ottintoise Virginie Tasset évoque la Nuit profonde en créant une atmosphère qui emprunte ses premières notes de la Sonate n° 1 d’Albinoni. Les interprètes y sont sollicitées sous la forme d’une chœur à trois voix, le dialogue musique de création/baroque étant le reflet de cette émergence de la nuit et de son mystère. Dans l’annonce d’un concert d’avril dernier, Virginie Tasset disait y aborder aussi la maternité, les bruits perçus dans le ventre de la mère, puis l’entrée au monde. La Sonate n° 1 d’Albinoni apparaît comme une évidence juste après cette pièce nocturne. Avec le Carolorégien Max Charue, on vit la naissance du jour. Pour L’Aube, il s’est nourri des premières notes de la Sonate n° 6 du Vénitien, laissant le silence faire place peu à peu à l’animation, au soleil qui s’installe. C’est le règne de l’observation. Le Verviétois Patrick Leterme nous conduit au Zénith, quand le soleil culmine dans tout son éclat. Très aigu dès le départ, le registre s’apaise quelque peu avant de reprendre de plus belle pour saluer l’intensité que le titre indique. 

On sera très ému par Pinkas (Heure dorée) de Jimmy Bonesso, lui-même accordéoniste. C’est un hommage à la synagogue Pinkas, bâtie à Prague en 1535, qui abrite un mémorial de la seconde guerre mondiale, où sont répertoriés les noms de 80 000 Juifs bohêmes et moraves, victimes du nazisme. On est en fin de journée, en plein été, la lumière inonde le lieu. La musique de l’est est évoquée : elle décrit à la fois le vertige face aux inscriptions, explique Bonesso, la chaleur du lieu illuminé et le tourment d’une pensée profonde, le tout s’achevant dans l’apaisement. Et voici déjà le crépuscule, avec To dusk and beyond de Muhiddin Dürrüoglü, qui enseigne au Conservatoire Royal de Bruxelles. Le compositeur s’inspire d’un chant d’Asik Veysel (1894-1973), l’un des derniers troubadours d’Anatolie, devenu aveugle jeune. Pour Dürrüoglü, le crépuscule est ce moment de la journée où se mêlent une multitude d’émotions liées aux heures plus ou moins heureuses de l’existence

Au terme de ce voyage intemporel, dont le programme pourrait paraître a priori disparate, on se prend au contraire à considérer que la fluidité de la flûte traversière d’Adèle Legrand, les couleurs nuancées de l’accordéon de Pauline Oreins et l’élégance du violoncelle de Solène Beaudet ne trahissent pas du tout, malgré leur alliance atypique, le talent mélodique d’Albinoni, son sens de l’équilibre et des proportions, et sa poésie profonde. En laissant la porte ouverte à des créations de notre temps sur le thème choisi, celui du cycle d’une journée, qui pourrait être aussi celui d’une vie, le Trio Les Heures Bleues crée au contraire un lien inaltérable entre les époques musicales, avec des sonorités rares que l’on intègre tout de suite avec plaisir. Un premier album réussi !

Son : 8,5    Notice : 9    Répertoire : 8,5    Interprétation : 9

Jean Lacroix  

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