Les symphonies n°2 et n°7 de Weinberg en de douloureuses émotions

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Mieczyslaw WEINBERG (1919-1996) : Symphonie n° 2 pour orchestre à cordes op. 30 ; Symphonie n° 7 pour orchestre à cordes et clavecin op. 81. Dorota Frackowiak-Kapala, clavecin ;  Oskar Krawiecki, contrebasse ; Orchestre de chambre Amadeus de la Radio polonaise, direction : Anna Ducmal-Mroz. 2019. Livret en polonais et en anglais. 67.15. Dux 1631.

Même si le label Dux propose la graphie « Wajnberg » sur la pochette du CD, graphie qui est la translittération de la façon dont on écrit en russe ce nom polonais d’origine allemande, comme l’explique Frans C. Lemaire dans son livre Le destin russe et la musique (Paris, Fayard, 2005, p. 688), nous adopterons dans le corps du présent texte la graphie traditionnelle « Weinberg ». Né en 1919, ce compositeur, dont on a commémoré en décembre dernier le centenaire de la naissance, est enfin mis à sa juste place, celle de l’un des compositeurs les plus importants du XXe siècle. On rappellera que, originaire de Varsovie, il y obtient son diplôme au Conservatoire, mais la guerre éclate et il se réfugie en Biélorussie. Sa famille juive sera exterminée dans un camp de concentration. Après une première composition en 1941, il doit fuir à nouveau en raison de l’invasion allemande de la Russie et s’installe à Tachkent, en Ouzbékistan. Il crée des liens avec Shostakovitch auquel ses partitions sont communiquées ; une amitié de trente ans est nouée, ce qui va permettre l’installation du jeune compositeur à Moscou, où il aura bientôt à subir les foudres du régime soviétique, comme bien d’autres. Dès 1942, Weinberg écrit sa Symphonie n° 1, dédiée à l’Armée Rouge. Quatre ans plus tard, il compose la Symphonie n°2, destinée à un ensemble à cordes.

Weinberg a laissé un nombre important de partitions pour cordes. Son opus 30 en fait partie. A la fin des hostilités, le jeune compositeur, qui n’a que 27 ans, a déjà connu des instants tragiques ; ceux-ci vont se traduire par trois mouvements au cours desquels des émotions contrastées vont se manifester, oscillant entre la douleur sourde et le cri violent. Si l’Allegro moderato initial donne une immédiate sensation de nostalgie par son côté narratif, la tension y est déjà perceptible. La souffrance est sous-jacente, ici comme d’ailleurs dans la plupart des compositions de Weinberg et, peu à peu, les effets dramatiques vont prendre de l’ampleur et faire place à des contrastes ardents et dynamiques, avec une expressivité marquée dans l’Adagio et un Allegretto à la fois subtil et de caractère motorique. C’est une partition prenante, qui interpelle par son côté éloquent. 

La Symphonie n° 7 est datée de 1964 et est dédiée à Rudolf Barshai qui en assura la création. Un peu moins de dix ans auparavant, l’Orchestre de Chambre de Moscou était apparu, sous la baguette de Barshai, violoniste, membre fondateur du Quatuor Borodine. La qualité de l’ensemble incita maints compositeurs à composer pour les cordes. L’œuvre de Weinberg est en cinq mouvements, joués sans interruption. Un clavecin entre en scène dès le début, donnant une singulière atmosphère immédiate à cette partition qui fait penser à un concerto grosso, et dont le traitement sombre et souvent poignant montre à quel point l’âme du compositeur est pleine de tourments et d’une insurmontable tristesse. Le clavecin n’est pas utilisé en instrument soliste, il double parfois le second violon ou le second alto, tout en faisant silence dans l’Andante (joué avec sourdines) et l’Adagio sostenuto (3e et 4e mouvements), et ce n’est que dans le vertigineux Allegro qu’il réapparaît, alors comme soliste, avec des rythmes exacerbés avant que la musique n’entame des effets spéciaux (par exemple les cordes frappées avec la baguette de l’archet) et n’évolue, dans un climat mystérieux, envoûtant, que le clavecin vient en quelque sorte cristalliser, avant une coda qui conduit au silence. 

Au milieu de l’année dernière, le label Deutsche Gramophon proposait une version de la Symphonie n° 2 couplée avec la Symphonie n° 21 « Kaddish » de 1991 ; ce disque, dirigé par la cheffe d’orchestre lituanienne Mirga Grazynité-Tyla, a été salué par la presse internationale. C’est à une autre baguette féminine que le label Dux a confié les Symphonies 2 et 7, la Polonaise Anna Duczmal-Mroz. Née en 1980 à Poznan, elle est la fille d’une autre cheffe d’orchestre, Agnieszka Duczmal, et du contrebassiste Josef Jaroszewski. Mère et fille se sont produites ensemble à plusieurs reprises. Anna Duczmal, épouse Mroz, a étudié à Hanovre, a fondé elle-même un orchestre d’étudiants à l’aube de ses 20 ans avec lequel elle a donné des concerts. Cheffe adjointe à la Philharmonie de Hanovre en 2005, elle a été ensuite l’assistante d’Antoni Wit à l’Orchestre Philharmonique de Varsovie, avant d’être nommée en 2009 seconde cheffe de l’Orchestre de Chambre Amadeus de la Radio polonaise. Elle s’est perfectionnée dans plusieurs pays, dont la Belgique où elle a travaillé avec I Musici Brucellensis, ensemble fondé en 1991 par Zofia Wislocka. 

Anna Duczmal-Mroz confère aux pages de Weinberg une tension dramatique bien dosée, y insufflant une grande sensibilité et sa compréhension d’un univers tourmenté, qui exige de la finesse et de la retenue pour ne pas sombrer dans un pathos hors sujet. Le tempo qu’elle engage dans la Symphonie n° 2, en particulier dans l’Allegro moderato initial, est aussi convaincant que celui que Grazynité-Tyla avait adopté, même s’il est plus lent. Il souligne l’intense narration nostalgique avec une densité émouvante. Les deux versions se rejoignent dans la mise en valeur d’un message profondément humain qui exprime la souffrance au-delà de l’expérience de vie du compositeur. Dans la Symphonie n° 7, dont il existe une interprétation par le dédicataire Barshai chez Melodiya, on saluera la discrétion avec laquelle Dorota Frackowiak-Kapala manie son clavecin, tout comme les accents pudiques des cordes, menées par Duczmal-Mroz avec rigueur et sans épanchements inutiles. Un très beau CD, hommage rendu par un orchestre polonais à ce créateur qui avait fait ses classes à Varsovie avant d’être contraint à l’exil russe par la folie nazie.

Son : 9   Livret : 9  Répertoire : 10  Interprétation : 9

Jean Lacroix  

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