Linda di Chamounix au Mai florentin : de l’intérêt, mais pas d’emballement

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Gaetano Donizetti (1797-1848) : Linda di Chamounix, opéra semiseria en trois actes. Jessica Pratt (Linda), Teresa Iervolino (Pierotto), Francesco Demuro (Carlo, vicomte de Sirval), Vittorio Prato (Antonio), Marina De Liso (Maddalena), Fabio Capitanucci (Le marquis de Boisfleury), Michele Pertusi (Le préfet), etc. ; Chœurs et Orchestre du Mai musical florentin, direction Michele Gamba. 2021. Notice et synopsis en italien et en anglais. Sous-titres en italien, en anglais, en français, en allemand, en japonais et en coréen. 171.00. Deux DVD Dynamic 37911. Aussi disponible en Blu Ray.

C’est à Vienne, le 19 mai 1842, qu’a lieu la première de Linda di Chamounix de Donizetti ; un accueil enthousiaste est fait au compositeur. Depuis bien longtemps, la Vienne musicale n’a pas connu pareille effervescence. Salué par les gazettes, Donizetti est fêté partout, il est fait membre de la vénérable association des Musikfreunde, écrit le journaliste et musicographe Philippe Thanh dans son ouvrage sur le musicien (Arles, Actes-Sud/Classica, 2005, p. 124). Le biographe ajoute que lors d’une invitation chez les Metternich, la Princesse a reproché au musicien de l’avoir trop fait pleurer… Deux semaines plus tard, Donizetti devient maître de chapelle et compositeur de la Cour autrichienne. La même année, Linda est donnée dans la plupart des théâtres européens, ainsi qu’à Paris, en novembre. A cette occasion, Donizetti fait quelques modifications et ajoute le fameux air du premier acte Oh luce di quest’anima, chanté par l’héroïne. Des reprises célèbres auront lieu au XXe siècle (New-York, 1934, avec Lily Pons ; la Scala de Milan en 1939, avec Toti dal Monte). Plus proche de nous, Edita Gruberova, récemment disparue, en a laissé de magnifiques témoignages. Celui de 1996, à l’Opéra de Zürich, sous la direction d’Adam Fischer, existe sur DVD (TDK) ; un autre, de 1999, émanant de l’Orchestre de la Radio suédoise mené par Friedrich Haider, a été gravé sur disque par Nightingale. Edita Gruberova a vraiment laissé sa marque moderne sur ce rôle.

L’intrigue à l’eau de rose, qui ne manque cependant pas d’action, repose sur un texte de Gaetano Rossi (1774-1855), qui avait déjà travaillé avec Donizetti pour Maria Padilla en 1841 et écrivit de nombreux livrets d’opéras, notamment pour Mayr, Mercadante, Meyerbeer (e.a. Il crocciato in Egitto), Nicolaï, Rossini (La cambiale di matrimonio, Tancredi, Semiramide) et quelques autres compositeurs. Elle est basée sur une pièce jouée à Paris en 1841, La Grâce de Dieu, signée Adolphe Ennery et Gustave Lemoine, où une chanson était déjà prévue au troisième acte. Elle démarre dans le village de Chamonix, en Savoie, dans la seconde partie du XVIIIe siècle. Des habitants se préparent à partir pour Paris afin de gagner un peu d’argent pendant l’hiver. Linda est amoureuse de Carlo qui se fait passer pour un peintre alors qu’il est en réalité le fils de la Marquise de Sirval, propriétaire des domaines. Maddalena et Antonio, les parents de Linda, attendent avec anxiété le renouvellement du bail de leur ferme. Le Marquis de Boisfleury, frère de la propriétaire, convoite la jeune femme, ce qui n’arrange pas la situation. Le préfet prévient les parents du danger qui menace leur fille. Il est décidé qu’elle partira sur-le-champ dans la capitale pour être à mise à l’abri chez le frère du préfet. Linda quitte le village avec son ami Pierotto, un orphelin (rôle travesti). 

L’acte II se déroule dans la capitale où Linda habite en réalité dans un logis bourgeois que Carlo, qui lui a révélé sa véritable origine noble, a installé pour elle. Pierotto l’y retrouve. Mais le Marquis de Boisfleury aussi, qui tente avec aplomb de la séduire ; elle le repousse. Entretemps, la Marquise de Sirval, qui a appris la liaison de son fils, somme celui-ci de choisir une épouse de son rang. Cette nouvelle désespère Linda qui ne reconnaît pas son père Antonio, venu aux nouvelles, au point de lui faire l’aumône. Confondue, elle est répudiée et sombre dans la folie lorsqu’elle apprend que des préparatifs de mariage sont en cours pour celui qu’elle aime. A l’acte III, tout le monde va se retrouver à Chamonix. Un happy end surviendra : la Marquise accorde sa permission au mariage, Linda retrouve ses esprits après avoir revu Carlo et ses proches.

La partition de Donizetti, qui allie savamment les moments dramatiques à d’autres plus légers, dans la ligne de La Sonnambula de Bellini mais aussi dans celle de la future Luisa Miller de Verdi, est d’un très bon niveau musical. Sa capacité mélodique, son lyrisme, l’efficacité dans le récit font merveille au cœur d’une musique que l’on peut considérer comme une synthèse entre opéra bouffe et mélodrame. Quelques longueurs apparaissent de temps à autre, sans doute, mais elles sont dues à la naïveté de certaines situations du livret, que l’on acceptera telles quelles. Naïveté ne veut pas dire manque de subtilité, car le compositeur propose à l’auditeur une série d’airs bienvenus, et les atmosphères, tant campagnarde que citadine, sont suggérées par une orchestration fine, avec des nuances flatteuses pour l’oreille.

Dans le cas présent, la mise en scène de Cesare Lievi situe l’intrigue, avec un léger décalage temporel, vers la moitié du XIXe siècle, au temps de la création, avec de jolis costumes de Luigi Perego. Les décors sont hélas sans grande imagination : village banalement stylisé, avec un arbre décharné à l’acte I et une partie de scène réservée au bureau du préfet ; intérieur bourgeois parisien sans relief au deuxième acte, et retour à la campagne dénudée au III, le bureau étant toujours présent. Le tout est dans l’esprit de l’option, premier degré assuré, ce qui enchantera ceux que rebutent les transpositions gratuites. Mais l’imagination n’est pas vraiment au pouvoir à l’occasion de cette production captée au Théâtre du Mai Musical florentin le 15 janvier 2021. Le souci majeur réside dans le jeu théâtral, souvent rigide et sans grande direction d’acteurs, avec même des gesticulations pour Linda, et des chœurs, par ailleurs excellents, placés côté à côte et à distance, comme des piquets. D’autres diront : en rang d’oignons.

Le plateau vocal est globalement satisfaisant. La soprano anglaise Jessica Pratt, habituée de ce type de répertoire (elle a chanté le rôle à Rome en 2016), est très convaincante en Linda dont elle fait évoluer le personnage au fil de l’action. Sa mise en place est progressive, et le fameux air Oh luce… vient peut-être un peu trop tôt pour acquérir la dimension souhaitée. Mais ses duos avec Carlo la montrent de plus en plus à l’aise, avec des aigus maîtrisés. Dans le deuxième acte, face aux avances du Marquis qu’elle repousse avec véhémence, et surtout dans la scène de la folie, elle déploie tout son art de l’expressivité pathétique et sa capacité technique. Elle est émouvante, et même touchante, lorsqu’elle retrouve la raison. C’est une belle incarnation… Son prétendant, Carlo, est le ténor Francesco Demuro qui apparaît un peu guindé, avec quelques aigus incertains. Il est vrai que le contenu du rôle est plus ingrat, son attitude n’étant pas des plus claires dans chaque situation. 

Par contre, Fabio Capitanucci est bien le vil marquis séducteur du livret : il est aussi à l’aise dans la perversité qu’il le sera dans des effets comiques, une fois revenu au pays. Michele Pertusi est impeccable en préfet responsable, tout autant que Marina Del Liso en Maddalena et Vittorio Prato en Antonio qui incarnent les parents de Linda. Dans la peau du père, le baryton use aussi bien des émotions de la vigilance que de la stupeur révoltée lorsqu’il croit que sa fille mène une vie dissolue. Quant à Pierotto, l’ami de Linda (Teresa Iervolino, personnage travesti), c’est une parfaite confidente, au timbre équilibré. Ses duos avec Linda sont parmi les moments les plus attachants de la soirée.

Si la mise en scène manque de l’intensité que l’on était en droit d’attendre légitimement, la prestation orchestrale n’est pas idéale non plus. Michele Gamba dirige de façon un peu routinière, ne souligne pas assez les couleurs et les nuances d’une partition qui n’en manque pas, laissant un peu dans l’ombre les subtilités instrumentales. Un peu à la manière de cette soirée florentine qui suscite l’intérêt mais pas l’emballement, la qualité des images laissant parfois à désirer. En fin de compte, on oscille entre la satisfaction d’avoir assisté à une séance honorable, grâce notamment à Jessica Pratt, et la sensation que cette lecture au premier degré ne révèle pas toutes les qualités de l’œuvre. Le souvenir d’Edita Gruberova et de la direction vibrante d’Adam Fischer chez TDK vient alors s’imposer. Nostalgie, quand tu nous tiens…

Note globale : 7,5

Jean Lacroix

 

   

 

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