Miklós Rózsa : au-delà de la musique pour le cinéma, le néoclassicisme

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Miklós Rózsa (1907-1995) : Ouverture pour un concert symphonique, op. 26a ; Sérénade hongroise op. 25 ; Tripartita op. 33. Deutsche Staatsphilharmonie Rheinland-Pfalz, direction Gregor Bühl. 2023. Notice en allemand et en anglais. 56’ 02’’. Capriccio C5514.

Auteur de dizaines de musique de films, d’où émergent Le Livre de la Jungle (1942), Quo Vadis ? (1951), Ivanhoé (1952), Les Chevaliers de la Table ronde (1954), La Vie passionnée de Vincent Van Gogh (1956), Ben-Hur (1959), Le Cid (1961), Les Bérets verts (1968) ou Le Voyage fantastique de Sinbad (1973), Miklós Rózsa a inscrit son nom en lettres d’or parmi les remarquables spécialistes du genre. Ce qui n’a pas empêché cet originaire de Budapest, qui a étudié à Leipzig avec un élève de Max Reger, Hermann Grabner (1886-1969), avant de s’installer à Paris au début des années 1930, puis à Londres où démarre sa carrière cinématographique, de se consacrer aussi, dès ses vingt ans, à la composition pour orchestre ou à la musique de chambre. Mais c’est Hollywood qui l’attend, dès 1940 : il y décroche un contrat avec la Metro Goldwyn Mayer pour laquelle il va œuvrer avec abondance, devenant un pilier de l’entreprise fondée en 1924 par Marcus Loew, un pionnier de l’industrie du cinéma. 

Comme l’explique la notice très documentée du critique Jens F. Laurson, Rózsa voulait aussi être reconnu comme compositeur classique. Dans sa jeunesse, les œuvres de Bartók et Kodály l’avaient emballé. À Leipzig, il rencontra Bruno Walter, auquel il montra sa partition d’une symphonie (non publiée), ainsi qu’Ernö Dohnanyi, qui promit de diriger l’une de ses œuvres, mais de plus courte durée. Il tint parole : il créa en 1932 la Sérénade pour petit orchestre. Elle attira l’attention de Richard Strauss, qui fit des commentaires sur l’emploi des cors. Lorsque Rózsa retravailla sa partition en 1946, il se souvint du conseil, et y incorpora des éléments de ses Bagatelles pour piano op. 12. Dans ces cinq mouvements, rythmés à souhait (Marcia, Danza), sensibles et lyriques (Serenata, Notturno), ou d’une vivace légèreté (Scherzo), le compositeur insère des thèmes populaires dans un contexte néoclassique bienvenu.

D’autres pages de Rózsa seront dirigées par Hans Swarowsky ou par Karl Böhm, tandis que des solistes de renom interpréteront ses concertos pour violon (1956, Jascha Heifetz) et pour violoncelle (1969 ; Georg Solti en dirigea la première américaine en 1971 avec Janós Starker). Une commande pour un morceau orchestral d’une durée de huit minutes survint en 1956, au lendemain de l’insurrection hongroise contre le régime communiste. Rózsa proposa une ouverture, qu’il pensa d’abord élaborer comme une pièce révolutionnaire, mais qui devint en fait une Ouverture pour un concert symphonique aux accents dramatiques, dédiée à Eugène Zádor, autre prolifique compositeur pour le cinéma. Rózsa dirigea lui-même la création à Düsseldorf, en présence de György Ligeti. L’ouverture témoigne de ses dons pour l’orchestration et de son expérience des grandes productions. C’est l’époque où il est plongé dans l’écriture de la partition de Ben-Hur, qui l’occupera pendant deux ans, des élans martiaux de fanfares jalonnant un parcours séduisant. Voilà une page méconnue qui pourrait être insérée de nos jours avec succès au début de programmes symphoniques. 

L’affiche est complétée par la Tripartita op. 33 de 1972. Le succès phénoménal rencontré par la musique du film Le Cid en 1961, mais aussi le bon accueil du public de Los Angeles pour son Concerto pour piano que joua Leonard Pennario, sous la direction de Zubin Mehta, avec la phalange locale en 1965, incitent Rózsa à écrire une nouvelle page néoclassique en trois mouvements, qui se révèle intense, avec des accents martiaux et grandioses, mais aussi des passages lyriques que la notice place avec raison dans la ligne de Bartók et de Respighi. Le décès accidentel d’István Kertész empêchera ce dernier de créer cette Tripartita ; André Prévin et Antal Doráti se chargeront des premières américaines.  

Lorsque l’on découvre les noms des chefs prestigieux qui ont dirigé les partitions « classiques » de Miklós Rózsa, on peut en conclure que la reconnaissance qu’il appelait de ses vœux, au-delà du milieu du cinéma, a été effective et méritée. Le disque perpétue son souvenir : ses musiques de films sont disponibles, notamment celle de Ben-Hur qu’il dirige lui-même (Sony, réédition 1996), mais aussi l’Ouverture pour un concert symphonique, Rózsa étant à la tête du RCA Italiana Orchestra (1964). Des volumes Naxos et Chandos (des pages orchestrales confiées à Rumon Gamba et au BBC Philharmonic)) sont aussi accessibles. 

Le présent enregistrement, réalisé à la Philharmonie de Ludwigshafen en février 2023, représente un beau travail de l’Orchestre de la Rhénanie-Palatinat, fondé en 1919, que Richard Strauss ou Hermann Abendroth ont dirigé. Gregor Bühl (°1964), formé à Düsseldorf auprès de Wolfgang Trommer, un élève de Günter Wand, a suivi aussi des masterclasses de Ferdinand Leitner, Gary Bertini et Gerd Albrecht. Attiré par des partitions moins fréquentées, il a notamment enregistré, pour le même label Capriccio, plusieurs albums d’œuvres de Walter Braunfels. Il mène la solide formation allemande avec le soin et la conviction nécessaires pour faire apprécier les pages néoclassiques de Rózsa et leur belle allure. 

Son : 8,5  Notice : 10  Répertoire : 8,5  Interprétation : 9

Jean Lacroix

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