Musique orchestrale d’Aaron Jay Kernis : la passion de la couleur

par

Aaron Jay KERNIS (1960) : Wheel Color, pour orchestre ; Symphonie n° 4 « Chromelodeon ». Nashville Symphony, direction Giancarlo Guerrero. 2020. Livret en anglais. 52.13. Naxos 8.559838.

Titulaire d’un Prix Pulitzer pour son Quatuor à cordes n° 2 en 1998 et d’un GRAMMY Award en 2002 pour sa partition pour violoncelle et orchestre Colored Field, dans laquelle il affirmait déjà sa prédilection pour la mise en valeur de la couleur dans l’orchestration, Aaron Jay Kernis est né à Philadelphie en 1960. Il étudie le violon et le piano ; dès ses treize ans, tenté par la composition, il entre au Conservatoire de San Francisco. Trois ans plus tard, il est récompensé par un premier prix réservé aux jeunes créateurs par la Fondation BMI. C’est ensuite l’entrée à l’Université de Yale où, parmi ses professeurs, figurent John Adams et Charles Wuorinen. D’autres prix et récompenses vont jalonner son parcours, notamment, en 2012, le Prix Nemmers décerné tous les deux ans depuis 2004 par l’Université Northwestern à Evanston (Illinois) et qui a couronné John Adams, Kaija Saariaho, Olivier Knussen ou Steve Reich. Très demandé et interprété par les orchestres américains, Kernis a bénéficié d’enregistrements chez Nonesuch, Argo, Onyx et autres labels.

Dans sa série « American Classics », Naxos a déjà consacré d’autres CD à Kernis, notamment à son Concerto pour flûte et à sa Symphonie n°2. Le présent disque propose deux partitions écrites après l’an 2000, représentatives de son écriture virtuose et démonstrative. Le livret est signé par le compositeur lui-même, fournissant ainsi des informations de première main auxquelles nous nous référons. A plus de quinze ans de distance (2001 et 2018), les deux œuvres ont un point commun : leur approche percussive. La première, Color Wheel, est une commande de l’Orchestre de Philadelphie à l’occasion du centenaire de la formation et de l’ouverture du Verizon Hall du Kimmel Center of Performing Arts, nouvelle salle dans laquelle Wolfgang Sawallisch dirigea la création. Color Wheel, que Kernis considère comme un concerto pour orchestre, est nourri par les contacts que le compositeur a entretenus avec l’architecte de la salle, Rafael Vinoly, et son acousticien, Russell Johnson. Kernis a voulu explorer les spécificités spatiales du Verizon Hall. Au-delà de l’acoustique, c’est l’aspect visuel qui l’a guidé dans le domaine de la couleur orchestrale qu’il a déjà travaillée dans d’autres pages. Color Wheel représente la roue chromatique qui montre les couleurs primaires et les diverses couches qui se superposent dans cette circonférence de manière à créer les contrastes les plus audacieux entre les différentes nuances. C’est dans cette optique que Kernis a construit sa partition, très virtuose, spectaculaire et riche en effets de percussion. Il y a ajouté des moments plus contemplatifs, qu’il qualifie lui-même d’extatiques, suite à sa fascination pour les derviches tourneurs. Ces deux aspects se rencontrent et se télescopent dans une partition pleine de tension, d’un peu plus de vingt-deux minutes, avec des niveaux contrastés de consonance et de dissonance ainsi que quelques allusions au jazz. Cette aventure sonore originale a été enregistrée en novembre 2016, sous la direction de Giancarlo Guerrero, dans la Laura Turner Concert Hall du Symphonique de Nashville qui en souligne toutes les variations et toutes les nuances avec brio. Il s’agit de la première gravure mondiale de cette page. 

La deuxième partie du CD est dévolue à la Symphonie n° 4 de 2018, elle aussi en premier enregistrement mondial. Cette partition porte un titre : Chromelodeon. Kernis estime qu’on peut le considérer comme « nonsensical », mais cette apparente absurdité fait allusion à un instrument microtonal (36 tons par octave) qui porte ce nom, sorte d’orgue pneumatique imaginé par le compositeur et hautboïste Harry Partch (1901-1974), considéré comme l’un des pionniers de la musique minimaliste. Chromelodeon est aussi le nom d’un groupe de rock fondé à Philadelphie en l’an 2000, qui a eu son heure de célébrité pendant quelques années et était apprécié pour ses spectacles hauts en couleurs. Mais pour Kernis, le titre revêt une signification plus particulière. « Chroma » représente l’échelle chromatique des notes ; « Melodi » la succession de tons qui produisent une idée, et « -eon », l’interprète. Pour résumer succinctement, le mot Chromelodeon évoque la mélodie chromatique colorée de l’orchestre. Kernis y émet une idée selon laquelle, sur la base d’éléments musicaux, le « chaos actuel de notre monde » serait partie intégrante de la création. L’œuvre est en trois mouvements. Le premier, Out of Silence, associe très vite les cordes aux cloches initiales, à partir d’un climat contemplatif qui va peu à peu se développer en drame et en intensité, avec des effets percussifs parfois appuyés, dans un chromatisme permanent et changeant, avec des phases évanescentes, la consonance servant de support pour donner à l’audition une sensation de forte densité. Le second mouvement, Thorn Rose I Weep Freedom, qui s’ouvre avec éclat, est l’écho d’une mélodie qui rappelle deux extraits des opéras de Haendel, Armida et Ronaldo. Après un quatuor à cordes lunatique qui égrène de courtes variations, une partie plus longue est réservée aux cordes seules, nourrie d’appels erratiques, notamment aux cuivres, sa phase finale étant réservée à des explosions orchestrales qui font penser à de menaçantes vagues de la mer. Le titre du mouvement, qui emprunte à la mélodie de Haendel selon un mode adapté, est la contraction du texte central de l’aria Laschia ch’io pianga que l’on retrouve dans les deux opéras. Le troisième mouvement, Fanfare Chromelodia, clôture cette œuvre originale dans un contexte d’oppositions instrumentales marquées, cuivres et percussion en apothéose, à travers des mélodies abruptes et enlevées. 

Cette symphonie, qui contient sa part de recherches sonores sur les divers stades du chromatisme, est une commande conjointe du New England Conservatory of Music pour les 150 ans de la fondation de son orchestre, dont le directeur est Hugh Wolff - bien connu chez nous puisqu’il est à la tête de notre Orchestre National -, du Symphonique de Nashville et du Festival de Bellingham, près de Washington. Cette première mondiale discographique, enregistrée en février 2019 et servie par le Symphonique de Nashville, est dirigée avec éclat par son directeur musical, Giancarlo Guerrero, dans la salle du Schermerhorn Symphony Center de cette capitale de l’Etat du Tennessee. Au-delà de la qualification d’« œuvre de circonstance », ce qui est aussi le cas de Color Wheel, entraînant le risque de réduire ces pages à des côtés expérimentaux dans le cadre des recherches de Kernis sur la couleur, cette Symphonie n° 4 vaut le détour pour ses qualités orchestrales.

Son : 9  Livret : 10  Répertoire : 8  Interprétation : 9

Jean Lacroix   

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