Une Elektra de Richard Strauss, étonnant fruit de la pandémie

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Richard Strauss (1864-1949) : Elektra, opéra en un acte. Barbara Krieger (Elektra), Sanja Anastasia (Clytemnestre), Astrid Weber (Chrysothémis), Sotiris Charalampous (Egiste), Jochen Kupfer (Oreste). Orchestre Expérience, direction Julien Salemkour. Date d’enregistrement non précisée. Notice en allemand. Texte du livret non inclus. 88’ 41’’. Un album de deux CD Solo Musica SM484. 

Rideau sur les Concerts du Dimanche matin : merci Jeanine Roze !

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Les Concerts du Dimanche matin (CDM) rythment la vie musicale parisienne depuis un demi-siècle. En 1975, Jeanine Roze, en pionnière, quitte le milieu de la variété pour se lancer dans cette folle aventure aux caractéristiques bien connues : tarif unique, placement libre. Cela a commencé, d'abord à la Gare d’Orsay pendant quatre ans, puis au Théâtre du Rond-Point pendant dix ans, tout cela avec Jean-Louis Barrault. Une autre période s’est alors ouverte, sans lui cette fois : dix ans au Théâtre des Champs-Élysées, dix ans au Théâtre du Châtelet, puis retour au Théâtre des Champs-Élysées pour les seize dernières années d’une aventure musicale dont le succès qui n’a fait que croître.

En ce 29 juin, c’était le 1368e et dernier concert. Une demi-heure avant le début, l’orchestre et le premier balcons étaient déjà pleins à craquer. Le programme n’était dévoilé qu’au dernier moment. Seule indication : il y aurait « Bertrand Chamayou et les amis de Jeanine Roze ». Si l’on a pu entendre jouer Bertrand Chamayou, il a en réalité davantage été un maître de cérémonie que le principal artiste.

C’est lui qui a ouvert la matinée, par une séquence avec son collègue Roger Muraro. D'abord, seul, avec un poétique et engagé premier mouvement de la Sonatine de Ravel (la toute première œuvre qu’il ait jouée pour les CDM). Puis, à quatre mains (en souvenir d’un CDM où ils avaient audacieusement programmé les Visions de l’Amen de Messiaen), avec deux extraits de Ma Mère l’Oye (Les Entretiens de la Belle et de la Bête et Laideronnette, Impératrice des Pagodes) de Ravel à nouveau, pleins de couleurs et merveilleusement évocateurs. Et enfin, Roger Muraro, seul, pour un des moments les plus intenses de la soirée : la quatrième des Goyescas (Quejas o la Maja y el Ruiseñor, c'est-à-dire « Plaintes ou la jeune fille et le rossignol ») de Granados, dans lequel le pianiste a mis toute sa science des plans sonores, et surtout une expression particulièrement aboutie.

Philippe Jaroussky était programmé, mais il venait de perdre sa maman et n’avait pu venir. C’est Jean-Claude Pennetier, fidèle des CDM de la toute première heure, qui a alors pris la scène pour la séquence suivante. Elle commençait avec un Prélude N° 7 (Opus 103) de Fauré tout en sensibilité mais débarrassé de tout maniérisme. Puis il a été rejoint par Christian Ivaldi avec lequel, pour les CDM, il avait joué l’intégrale de l’œuvre à quatre mains de Schubert ; ils nous en ont donné un aperçu avec un premier mouvement de la Sonate en si bémol majeur (D. 617) puissant et contrasté.

Jusque-là, il n’y avait eu que du piano. Il était alors proposé de lui adjoindre des instruments à cordes. D'abord le violoncelle, avec les Fantasiestücke Opus 73 (initialement écrits pour clarinette, mais que le compositeur a indiqué pouvoir être joués au violon ou au violoncelle) de Schumann, jouées avec lyrisme et pudeur par Victor Julien-Laferrière au violoncelle et Adam Laloum au piano (en représentants de la jeune génération). Puis le violon et le violoncelle, avec le célèbre Andante du Trio en mi bémol majeur (D. 929) de Schubert, par le bien nommé (en hommage au compositeur) Trio Wanderer (Vincent Coq au piano, Jean-Marc Phillips-Varjabédian au violon et Raphaël Pidoux au violoncelle), qui, cela ne fait pas de doute, est à l’aise avec ce Trio.

La percussion mise à l’honneur à Bozar

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En cette fin de saison, nous avons eu l’opportunité d’assister à un concert 100% percussions à Bozar. Pour l’occasion, la direction artistique bruxelloise a décidé de casser tous les codes. Création d’une fosse à la place des fauteuils, pas de messages enjoignant le public à ne pas filmer, ouverture du bar même durant le concert, autorisation des boissons dans la fosse, etc. Pour un habitué de la salle Henry le Boeuf, cela sonne comme un sacrilège, et pourtant, quel succès ! 

Divisé en deux parties, le concert s’est voulu le plus immersif possible. Dans la première partie, nous avons eu la chance d’entendre l'œuvre Persephassa de Iannis Xenakis par les Percussions de Strasbourg. L’ensemble, créateur de l'œuvre comme de beaucoup d’autres du compositeur grec, a bien changé depuis 1969 et la première à Persépolis. Cela n’empêche pas ses membres d’être des spécialistes de cette musique si spéciale. Dans Persephassa, Xenakis considère la spatialité comme un nouveau critère de composition. Le public de Bozar prit donc place dans la corbeille et dans la fosse, tandis que les six percussionnistes prenaient place sur scène, sur les balcons et même dans la loge royale, entourant ainsi complètement les auditeurs. Cela résulta en un tourbillon sonore incessant, donnant l’impression d’être dans une salle de cinéma. La coordination des musiciens, pourtant à une grande distance les uns des autres, fut tout bonnement éblouissante de précision. L’énergie dégagée, la puissance et la précision de chaque coup, couplées avec l’expérience spatiale et les jeux de lumières firent exploser la salle en vifs applaudissements dès la fin de l'œuvre. 

En deuxième partie, nous avons assisté à la création mondiale de Hihats in Trees du batteur et producteur Lander Gyselinck. Entouré de Wouter van Asselbergh, Mien Heyvaert et Hui-Chi Li, le percussionniste belge nous a fait vivre une expérience très particulière. Mélange de techniques de composition “traditionnelles” et d’influences modernes diverses comme la musique de club, le Hip-Hop, ou encore la techno, Hihats in Trees est un ensemble d'œuvres extrêmement complexes, planantes et envoûtantes. Le public, entourant la scène placée au milieu de la fosse, fut totalement hypnotisé par cette musique et plus d’un s’est laissé aller à des balancements ou des mouvements de tête rarement vus dans une salle de musique classique. Les musiciens eux-mêmes eurent l’air surpris de l’accueil enthousiaste récolté par leur prestation dans une salle si peu rattachée à de telles expériences. 

Elena Schwarz, cheffe d’orchestre 

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La cheffe d'orchestre Elena Schwarz fait paraître un album consacré à des oeuvres de la compositrice Elsa Barraine  avec le WDR Sinfonieorchester (CPO), une étape majeure dans la redécouverte de cette musicienne. Crescendo Magazine est heureux de s’entretenir avec Elena Schwarz, pour parler de cet enregistrement mais aussi de sa passion de la musique contemporaine puisqu’elle est également cheffe est résidence à l’ensemble Klangforum Wien.

Comment avez-vous découvert ces œuvres de Elsa Barraine ? Qu’est-ce qui vous a motivé à les enregistrer ? 

C’est Sebastian Koenig, directeur artistique de l’orchestre de la WDR, qui est venu vers moi avec un projet de disque autour de compositrices. Il a évoqué plusieurs noms, dont celui d’Elsa Barraine, que je connaissais vaguement. Cette impulsion m’a donné l’occasion de me plonger plus sérieusement dans son œuvre : j’ai écouté les quelques enregistrements existants, j’ai lu sur sa vie, sur son parcours… et j’en suis sortie absolument fascinée. Rapidement, l’envie d’enregistrer sa musique s’est imposée comme une évidence: pour la faire entendre, mais aussi pour la replacer à la hauteur de ce qu’elle représente dans l’histoire musicale du XXe siècle.

Quelles sont les caractéristiques musicales de ces partitions ? Comment s'intègrent-elle dans leur époque ? 

C’est une musique très personnelle, cosmopolite. Barraine a été étudiante de Paul Dukas au Conservatoire de Paris; très jeune elle a gagné le prix de Rome et a séjourné dans la capitale italienne. Sa biographie est marquée par un engagement politique courageux, en tant que résistante pendant la deuxième guerre mondiale et en tant que militante communiste. Ces aspects trouvent un écho dans sa musique, où on entend des influences tantôt d’un Hindemith ou Honegger, tantôt d’un Stravinsky; j’entends aussi des mélodies qui font songer au klezmer, en résonance avec sa culture juive. Avec cette capacité parfois déroutante de changer de caractère d’un moment à l’autre avec des “coupures” presque cinématographiques.

Actuellement, il y a un regain d'intérêt pour les compositrices. Est-ce que vous pensez que les partitions d’ Elsa Barraine ont des atouts pour s'imposer comme  de futurs classiques des salles de concerts ? 

Dans un premier temps, ce sont en tout cas des œuvres qui méritent d’être largement entendues!Vous remarquez le regain d’intérêt envers les compositrices du passé, c’est en effet un développement très positif. Il y a tant de bonne musique qui reste encore à être découverte et je suis convaincue que le public peut se révéler sensible à cette démarche et à l’émotion de découvrir des œuvres qui n’ont parfois jamais été jouées. C’est le cas de Pogromes de Barraine dans le disque de la WDR, pièce dont j’ai retrouvé la trace à la BNF à Paris. La formidable équipe des archives de la radio de Cologne, en collaboration avec la compositrice et chercheuse Magdalena Buchwald, ont préparé la partition et les parties d’orchestre à partir des brouillons trouvés à Paris en vue de l’enregistrement.

Dans cet enregistrement, l’orchestre symphonique de la WDR de Cologne, que vous dirigez, sonne admirablement avec une très belle clarté des timbres. Comment l’orchestre a-t-il réagi à cette musique qu’il devait découvrir à cette occasion ? 

L’orchestre a accueilli cette musique avec beaucoup de curiosité et d’ouverture. Ce sont des musiciens très flexibles, et je crois qu’ils ont été sincèrement surpris par la richesse et l’intensité de ces œuvres. Nous avons travaillé sur la transparence des textures, sur la respiration des phrasés, pour que cette musique parle d’elle-même, sans surcharge.

Marie Leclercq à propos du Festival Echo  des Falaises 

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Violoncelliste à l’Orchestre de Paris, Marie Leclercq est l’une des chevilles ouvrières du festival Echo de Falaises qui va se déployer les 22 et 23 août dans le cadre du Château de Butot-Vénesville en Normandie. Crescendo Magazine est heureux de s'entretenir avec Marie Leclercq pour évoquer ce festival dynamique.

Votre festival se déroulera en Normandie, au Château du profil de Butot-Vénesville et cet été, ce sera sa troisième édition. Pouvez-vous nous résumer l’histoire de ce festival ? Pourquoi ce lieu ?

A l’origine, une histoire de famille où chacun a voulu concrétiser son rêve.  Pour mes cousins, proposer une offre culturelle à un territoire rural dans un lieu patrimonial normand magnifique et tisser des liens avec des partenaires locaux (producteurs et collectivités).

Pour moi, violoncelliste à l’Orchestre de Paris, créer une parenthèse enchantée au mois d’août : construire une programmation musicale accessible à tous, d’une grande qualité pour combler les oreilles des plus experts et riche d’une variété de styles pour susciter la curiosité des plus novices.

Nous sommes quatre à travailler avec ardeur tout au long de l’année pour construire ce festival pas comme les autres, la motivation est à son maximum !

Le programme se déroule sur deux jours ? Pourquoi cette formule concentrée ?

Nous proposons aux festivaliers de passer le week-end entier avec nous ! Sur place, tout est pensé : d’une part, la programmation est très variée, entre concerts de musique de chambre, atelier et concert jeune public, contes pour tous âges (Contes de poche et Contes en musique), atelier découverte sur la composition et l’improvisation, scène ouverte dans le parc, installation sonore et visuelle… toute la famille et tous les publics y trouvent leur compte !

D’autre part, entre les différentes programmations, il est possible de se restaurer avec les foodtrucks de nos partenaires locaux installés dans le parc du château : délices régionaux en fête  (galettes, harengs et terrines de fruits de mer, frites et brochettes, cidre et bière du coin…) ! Les festivaliers peuvent aussi profiter des transats, s’adonner aux jeux d’extérieurs installés, discuter avec les bénévoles, les artistes et toute l’équipe du festival.

Le nouvel orgue de Vouvant chausse ses bottes de sept lieues avec Virgile Monin

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Après un rêve. Œuvres d’Edward Grieg (1843-1907), Gabriel Fauré (1845-1924), Sigfrid Karg-Elert (1877-1933), Louis Vierne (1870-1937), Robert Schumann (1810-1956), Camille Saint-Saëns (1835-1921), Piotr I. Tchaïkovski (1840-1893), Charles-Marie Widor (1844-1937), Jeanne Demessieux (1921-1968), Sergueï Rachmaninov (1873-1943), Édouard Commette (1883-1967), Edward Elgar (1857-1934). Virgile Monin, orgue de l’église Notre-Dame-de-l’Assomption de Vouvant. Novembre 2022. Livret réduit à un feuillet, en français. 75’59’’. Chanteloup Musique OMV 002

Wozzeck de haut vol à Gand 

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Le Wozzeck d’Alban Berg célèbre cette année ses 100 ans ! Un siècle que ce pilier de la modernité ne cesse de nous fasciner par ses ruptures et ses radicalités. Malgré sa place centrale dans l'histoire de la musique, cet opéra n’est pas si souvent proposé au public, ainsi la dernière production dans notre royaume remontait à 2008 à La Monnaie.  C’est donc avec grand intérêt que l”on se rend à cette production d’Opera Ballet Vlaanderen qui sur le papier s'annonçait pour le mieux. 

Il faut commencer cette évocation par la réussite musicale portée par la fosse. Alejo Pérez, directeur musical de la maison officie au pupitre du  Symfonisch Orkest van Opera Ballet Vlaanderen. Sa direction est à la fois tranchante et dramatique, combinant ce qu’il faut de caractère analytique  pour scanner la matière orchestre et ce qui est attendu en matière d'ampleur et d‘impact. Sous la baguette du chef argentin, scherzo, passacaille, marche, largo, valse et autres formes musicales convoquées par Berg s'animent d'une force musicale qui chauffe à blanc les pupitres de la phalange. Si toute la représentation est portée par une force dramaturgique, le troisième acte est foncièrement tellurique. 

Pour la mise en scène, on est heureux de retrouver le Néerlandais Johan Simons. Ce dernier est tout sauf un stakhanoviste de la mise en scène d'opéra, et ses réalisations sont même plutôt rares et toujours de haut vol, apportant des regards neufs sur des oeuvre.  Johan Simons est avant tout un homme de théâtre qui sait tant diriger au mieux ses acteurs et scanner les profondeurs de l’âme des personnages. Wozzeck de Berg peut être le prétexte à tant de délires et d’excès mais avec Johan Simons, on plonge dans l’univers mental du personnage. Le postulat du metteur en scène est de « donner une traduction visuelle à l’espace mental de Wozzeck”. Bien sûr, le héros est dans une dimension parallèle, égaré, perdu dans cet univers de paroxysme de violences. Mais au fil de la représentation, on se questionne sur qui est le plus fou ? Le Docteur, en créature expressionniste totalement hallucinée ? Le Capitaine, sorte de monstre irascible mais si vulnérable ? Le Tambour major, comme un personnage de carnaval, tel un soldat de bois qui s’anime ? Dans ce panorama des figures inquiétantes, même l'idiot clownesque n'apparaît pas plus atteint que les autres. Dès lors, Marie se détache, trop humaine, tentant de survivre au milieu de ses relations exacerbées et marquées par la folie. On notera la présence d’enfants, tout au long de la représentation, spectateurs de la tragédie. Pas de rédemption, pas d’issues pour ces jeunes qui dans la scène de la taverne sont déjà en train de picoler aux côtés des adultes. Dès lors, la scène finale avec le chœur d’enfants n’en a que plus d’impact.