Pages chorales, en premières mondiales, du Polonais Krzysztof Meyer et de l’Américain Nico Muhly

par

Krzysztof Meyer (°1943). Œuvres chorales. Nehmt hin die Welt !, quatre pièces sur des mots de Schiller, op. 120 ; Wieliczalnaja, op. 71 ; Staunen, op. 91 ; Te Deum, op. 84.  Chœur Collegium Cantorum de la Philharmonie de Czestochowa, direction Janusz Siadlak. 2024. Notice en polonais et en anglais. 50’ 45’’. Dux 2147.

Nico Muhly (°1981). Œuvres chorales. A Glorious Creature ; Recordare, Domine ; Marrow ; Prosperitie ; Rough Notes ; No Resting Place. The Tallis Scholars, direction Peter Philipps. 2024. Notice en anglais. 54’ 33’’. Linn CKD 790.

Le Polonais Krzysztof Meyer, qui a étudié à Paris avec Nadia Boulanger au cours des années 1960, est non seulement l’un des compositeurs polonais les plus importants de notre époque, mais il est aussi connu pour sa biographie de Chostakovitch, parue chez Fayard en 1994. Son important catalogue s’est nourri de tous les genres musicaux, dont Crescendo s’est fait l’écho à plusieurs reprises, notamment pour ses symphonies, dont la Neuvième, chroniquée en avril 2022, se situait entre pessimisme et espoir pour l’humanité. Meyer a aussi composé des œuvres chorales, que le présent album illustre par un choix significatif.

Le programme s’ouvre par un cycle, qui a vu le jour en phases successives, sur des paroles de Friedrich Schiller. La première date de 2013 et est une commande pour le Festival de Gohrisch, dans le district de Dresde. Die Teilung der Erde (1795), une ballade, exprime l’impuissance de l’artiste qui ne peut pas s’accommoder des aspects matériels du monde, mais s’efforce de le faire avec joie.  Ce « partage de la terre », auquel Zeus invite l’homme, est un poème typiquement romantique auquel Meyer donne une dimension mélodique, comme un souvenir de madrigal, précise le compositeur, qui signe la notice, en citant Peter Kopp, le chef du Concert Vocal de Dresde qui a créé cette page de six minutes. Trois autres pièces a cappella, sur le même thème philosophique schillerien, sont venues s’y ajouter en 2024 pour former un cycle, qui a été chanté à Czestochowa par le chœur mixte Collegium Cantorum de cette cité de pèlerinage marial du sud de la Pologne, interprète fervent de ces pages dont l’atmosphère globale est profondément sereine.

En 1988, Meyer écrit Wieliczalnaja pour le chef bulgare Ljubomir Romansky (1912-1989), qui vivait en Allemagne et avait fondé à Gelsenkirchen un chœur spécialisé en chants de l’Église orthodoxe. Le texte, non traduit dans la notice, fait référence à l’Évangile selon Saint-Luc. Le climat est celui d’une confiante prière liturgique. En 2000, le compositeur, suite à une nouvelle commande, cette fois de la ville de Hildesheim, dans le cadre d’un symposium sur les religions, écrit l’oratorio La Création du monde pour quatre solistes, chœur mixte et orchestre (disponible sur un CD Dux de 2015), au sein duquel une pièce, Staunen (Stupéfaction), est réservée au chœur seul. Le texte, réflexion œcuménique du poète et pasteur Gerhard Engelsberger (°1948), est hélas absent de la notice.

Le Te Deum a connu une première version en 1995 à Cologne, revue par Meyer en 2006, puis tout récemment dans sa forme finale, jouée à Cracovie en octobre 2024, par les interprètes du présent album. Comme dans les pages précédentes ici gravées, une sérénité se dégage de cette partition de près de quatorze minutes. Ce climat est récurrent tout au long du parcours de l’album, dont certaines pages (le Te Deum et trois pièces autour des mots de Schiller) sont des premières mondiales au disque ; cette uniformité engendre en fin de compte une certaine monotonie. Si on ne peut nier la ferveur paisible qui s’en dégage, chantée dans le même état d’esprit par le Collegium Cantorum, opérationnel depuis 2012 à la Philharmonie de Czestochowa sous la direction de son fondateur Janusz Siadlak (°1961), le meilleur de Krzysztof Meyer est sans doute à trouver dans son œuvre orchestrale.

Né dans le Vermont, l’Américain Nico Muhly a fait partie d’un chœur d’enfants dans une église épiscopale de la ville de Providence, capitale de l’état de Rhode Island, et a débuté l’apprentissage du piano à l’âge de dix ans. Il a étudié la littérature anglaise à l’Université de Columbia et la musique à la Juilliard School, avec John Corigliano et Christopher Rouse, un élève de George Crumb. Compositeur polyvalent, Muhly a écrit des œuvres orchestrales et concertantes, des opéras, de la musique pour le cinéma et des pages chorales. Il ne s’est pas cantonné dans le domaine classique, puisqu’il a notamment collaboré avec une figure iconique de la musique actuelle, la chanteuse islandaise Björk, que l’on surnomme « la reine de la pop expérimentale ». L’écriture musicale de Muhly va du minimalisme à la tradition chorale anglaise, dont on trouve un éventail de pages, toutes en premières mondiales, dans le présent album.  

L’ensemble vocal britannique The Tallis Scholars, fondé en 1973 par Peter Philipps (°1953), s’est longtemps cantonné dans la polyphonie de la Renaissance et le style de Palestrina, avec le succès que l’on connaît. Dans une note introductive, Philipps explique qu’il a décidé d’inclure des compositeurs vivants après une rencontre avec John Tavener (1944-2013). Cela s’est traduit, deux ans plus tard, pour le label Gimmel, par un enregistrement d’œuvres d’Arvo Pärt. En janvier 2024, c’est à Nico Muhly que les Tallis Scholars se sont intéressés, parce qu’en sa qualité de participant à un chœur d’enfants, il a absorbé les sonorités variées de la musique chorale sacrée. Le présent album, dont le compositeur a lui-même rédigé la notice, en est un exemple éloquent.

Cinq courtes pages, voire très brèves pour deux d’entre elles, précèdent No Resting Place, qui donne son titre au projet. L’ensemble est proche de la musique minimaliste, certes, mais il se réfère de façon évidente à la période si riche de la Renaissance anglaise, dans une atmosphère globalement lumineuse, éthérée et d’une esthétique raffinée. A Glorious Creature (neuf minutes brillantes pour chœur, écrites en 2023 pour les 50 ans des Tallis Scholars) s’inspire d’un texte aux accents théologiques du poète et homme d’église Thomas Traherne (c. 1637-1674). Recordare, Domine, pour quatre voix, première collaboration avec les Tallis, s’inspire du Livre des Lamentations en six minutes poignantes, alors que Marrow, en moins de trois minutes, aussi pour quatre voix, évoque le Psaume 63, qui fait appel à l’aide divine contre les calomniateurs, le maître-chantre annonçant leur châtiment. Prosperitie, la page la plus brève (moins de deux minutes), célèbre les 70 ans de Peter Philipps, évoqués de façon ludique par Muhly. Pour Rough Notes, à nouveau pour quatre voix, le compositeur a choisi des extraits du journal de bord du capitaine Robert Falcon Scott, disparu avec ses compagnons dans l’Antarctique en mars 1912, pour illustrer l’aurore australe, ces rayons scintillants de lumières qui apparaissent dans le ciel nocturne au pôle sud. Les esquisses musicales de ce phénomène procurent neuf minutes d’effet fascinants. Pour chacune de ces cinq partitions, les onze voix des Tallis Scholars se répartissent en fonction des nécessités, leurs interventions étant toujours touchées par la grâce et la magie de l’irréel.

No Resting Place fait appel au chœur complet et se situe dans l’optique de Recordare, Domine, puisqu’il est aussi question de lamentations. La partition s’inscrit dans un contexte plus politique. Elle fait référence à ce que l’on a appelé « la génération Windrush », celle des migrants caribéens, arrivés nombreux au Royaume-Uni entre 1948 et 1971 et devenus citoyens britanniques sans réelle reconnaissance administrative. Un scandale a été révélé, suite aux menaces d’arrestations illégales, de déportations ou d’expulsions, décidées sous le gouvernement de la Première Ministre Theresa May à la fin de la décennie 2010. Ce phénomène de racisme institutionnel non résolu est exprimé en musique sous la forme d’extraits d’interviews autour de ces événements et de passages du Livre des Lamentations, le message dépassant le cadre strict d’un pays pour prendre une dimension universelle, avec des allusions à l’esclavage et à la traite des Noirs sur l’île de Gorée au Sénégal. Une partition engagée, à la forte composante émotionnelle, qui offre à Nico Muhly l’occasion de composer des moments intenses. Ici, le minimalisme sert à merveille un propos qui dépasse la politique pour prendre une dimension d’interpellation. Les Tallis Scholars y sont impeccables.

CD Meyer : Son : 8    Notice : 8    Répertoire : 7,5    Interprétation : 9

CD Muhly : Son : 9    Notice : 10    Répertoire : 9    Interprétation : 10

Jean Lacroix

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