Quand les éléments se déchaînent...

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0126_JOKERLES ELEMENTS – Tempêtes, Orages & Fêtes Marines
Oeuvres de Locke, Marais, Rameau, Rebel, Telemann et Vivaldi
Le Concert des Nations, dir.: Jordi SAVALL
2016-DDD-49'45 et 48'59-Textes de présentation en français, anglais, allemand, espagnol, catalan et italien-Alia Vox AVSA 9914 (2 cd)

Cet album somptueusement présenté nous propose un programme assez original puisqu'il rassemble diverses musiques « d'imitation » -« peinture en musique » comme le dit joliment la notice- de phénomènes naturels tels que tempêtes et orages, ainsi que des oeuvres écrites pour des célébrations autour de l'eau. Même si le message de Jordi Savall, par le truchement de ces deux disques, est aussi de nous alerter sur les problèmes climatiques de notre époque, le mélomane ne pourra que trouver jubilatoire la juxtaposition de ces pages pour la plupart bien connues et parmi les plus... baroques de toute l'écriture musicale des 17e et 18e siècles. A tout seigneur, tout honneur, c'est à Jean-Féry Rebel et ses Elémen(t)s que revient l'honneur du coup d'envoi. Son Cahos initial est devenu un tube depuis la version déjà ancienne à présent de Christopher Hogwood. Comme on peut s'en douter, le chef catalan ne peut résister à la tentation de faire briller de mille feux ces accords si étranges, avec une fraîcheur et une légèreté des plus séduisantes. Toutes les autres parties de la partition, même -relativement- moins spectaculaires, sont jouées avec une élégance très « Grand Siècle » et il ne faut pas beaucoup d'imagination pour se croire transporté dans les salles d'apparat du château de Versailles. Mais cette élégance n'empêche pas les irrévérences, comme les éclats triomphants et crachotants des cuivres dans telle loure, la langueur presque impudique de la sicilienne, l'irrésistible jubilation de trompettes comme prises de folie dans le Caprice, avec des tutti d'une plénitude sonore vraiment épatante, le ludisme échevelé des Tambourins. Vous l'aurez compris: on ne s'ennuie pas une seconde en la si bonne compagnie du toujours formidable Concert des Nations. C'est ensuite la Tempête de Matthew Locke, elle aussi popularisée en son temps par Hogwood, une mise en musique de l'adaptation, sous forme de « semi-opéra », par Thomas Shadwell du célèbre chef-d'oeuvre de Shakespeare. Par rapport à la pièce de Rebel, on soulignera une richesse peu commune de l'harmonie pour un résultat tout à fait somptueux et sans lourdeur. Curtain tune, l'extrait qui a rendu cette partition célèbre et est l'illustration musicale de cette tempête, avec le caprice de ses coups de vent et de ses calmes subits et trompeurs, ne surprend pas moins que le Cahos de Rebel. Le disque s'achève avec une autre tempête bien connue, celle de Vivaldi dans le premier des concertos pour flûte de l'opus 10. Sans rien retirer du talent de nos artistes, la concurrence est ici écrasante et l'on pourra préférer des versions plus abouties ou imaginatives. En particulier, la flûte du soliste du Concert des Nations (non précisé mais il s'agit probablement de Marc Hantaï) est honorable mais ne peut résister un instant à la magie que savait dégager le regretté Frans Brüggen. Le second CD poursuit ce parcours marin, avec des extraits instrumentaux de cet extraordinaire opéra qu'est l'Alcyone (ou Alcione) de Marin Marais. On a du mal à rester en place devant une musique à ce point vivifiante et pleine d'énergie et de créativité. Ici aussi, le morceau qui fit la célébrité de l'ouvrage est à nouveau une tempête (avec naufrage à la clé), courte mais spectaculaire, véritable avalanche déchaînée de notes emportées dans un prestissimo vertigineux. Par comparaison, la Wassermusik de Telemann paraîtrait presque sage si l'écriture n'en était celle d'un des plus grands compositeurs de son époque. Sous-titrée « marée montante et descendante à Hambourg », cette suite fut écrite pour commémorer le centenaire de l'Amirauté de Hambourg en 1723. Cette oeuvre, à juste titre admirée, regorge de merveilles, telle cette Thétis endormie, à la grâce soulignée par la douceur des flûtes, la légèreté de la Bourrée, etc. Tous ces épisodes sont éminemment figuratifs et mettent en scène toute la « branche marine et aérienne » de la mythologie: Neptune, les Naïades, les Tritons, Zéphir, Eole. C'est d'ailleurs à l'intervention de ce dernier qu'est dévolue cette fois l'incontournable tempête, plus convenue peut-être que ses homologues françaises mais du plus bel effet tout de même, tandis que la pièce qui lui fait suite façonne en accords ingénieux les flux et reflux d'une marée nerveuse. Coda toute naturelle et en apothéose de ce décoiffant panorama: quelques pages choisies au gré des opéras de Rameau. Se succèdent ainsi « Air pour les Zéphyrs » et « Orage » des Indes galantes, « Tonnerre » d'Hippolyte et Aricie, contredanses de Zoroastre et des Boréades. Faut-il souligner que l'effervescence et la simple joie, communicative, de jouer ces partitions ébouriffantes, est rendue avec une maestria sans pareille par Savall et ses amis ? Ils déclenchent en tout cas l'enthousiasme d'un public qui finit par battre des mains les accents de la dernière contredanse avant de se lancer dans une immense ovation, bien méritée. Ces deux CD sont fort courts mais proposés à prix d'ami. Une raison de plus pour se faire plaisir...
Bernard Postiau

Son 10 - Livret 10 - Répertoire 10 - Interprétation 10

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