Qu’il est beau « Le POSTILLON de LONJUMEAU » !

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Somptueux costumes de Christian Lacroix, distribution brillante, orchestre clair et chantant et surtout - circulant entre scène et salle - un courant de tendresse joyeuse, une connaissance et un amour vrai de ce répertoire. Avant d’être délaissé, ce Postillon de Lonjumeau (sans g) d’Adolphe Adam rencontre, dès sa création en 1836, un vif succès et sera représenté plus de 600 fois en un demi-siècle. Certes l’intrigue peut paraître ténue : un fringant postillon abandonne sa femme le jour de ses noces pour faire fortune comme chanteur à la cour de Louis XV et la ré-épouse dix ans plus tard sans l’avoir reconnue. Mais, après tout, L’Elixir d’Amour créé six ans plus tôt à partir d’un livret français d’Auber ou la Fille du Régiment qui suivra avec ses neuf « contre-ut », fonctionnent sur un schéma similaire.

Familier au public de l’époque, ce genre hybride mêle le populaire et le savant, la farce et la mélancolie, le premier degré et les sous-entendus. L’alternance parlé-chanté repose sur le charisme de chanteurs virtuoses doublés de comédiens. La parodie, la bonne humeur et le pastiche qui deviendront grinçants avec Offenbach, s’y donnent à cœur joie. Comme chez Goldoni les poses de chanteurs du « Grand opéra », les travers des gens de théâtre, la solennité des tragédies de Rameau (Jelyotte en particulier), les ridicules des parvenus (Molière n’est pas loin !), la fatuité masculine en « prennent pour leur grade ». Le personnage du postillon Chapelou devenu Saint-Phar « divo » du XVIIIe paraît encore proche du Figaro de Beaumarchais. Mais on est sous Louis-Philippe. Alors, tout est permis et, avant tout, de s’amuser comme le souligne avec talent la présentation d’Agnès Terrier. La musique fait appel à Rameau pour qui le compositeur, en précurseur du retour au baroque, s’était pris de passion, à son maître Boieldieu et laisse libre cours à son génie propre de la mélodie (On lui doit, entre autres, le ballet Giselle). Le pastiche musical « Assis au pied d’un hêtre » où le Marquis tente de séduire l’héroïne avec ses ineptes compositions est un grand moment de « comique en musique ».

L’instrumentation commente, épice, ironise ou caresse (très joli solo de clarinette) soutenant une tension dynamique clairement inspirée de Rossini. Les chœurs Accentus, en effectifs variés, interviennent fort à propos dans une partition que l’Orchestre de l’Opéra de Rouen parcourt d’une allure naturelle et allègre sous les rênes de Sébastien Rouland. Pour sa mise en scène, Michel Fau, en familier de Rameau (Dardannus enregistré en DVD cf. Crescendo), se souvient opportunément des codes baroques (des nourrices de Monteverdi incarnées par de robustes ténors aux jeunes pages enamourés de Mozart, par des mezzo-sopranos) où l’insolite, le bizarre, le merveilleux sont la règle. Sa composition-bouffe de la tante puis servante de l’héroïne est aussi drôle qu’insidieusement subtile au-delà du seul aspect spectaculaire. Les changements de toiles peintes, volumes, tables, lumières (Emmanuel Charles et Joël Fabing), scandent avec une profusion d’ingéniosité et une orgie de couleurs, un rythme visuel tout aussi soutenu. Quant aux interprètes, ils semblent se jouer des facettes protéiformes de leur rôle. Ainsi de Madeleine dont le style vocal passe en un instant de la vindicte populaire aux langueurs de Comtesse délaissée. C’est la jeune Canadienne (quelle école de chant !) Florie Valiquette à la voix solaire bien conduite qui mène le jeu avec autant d’assurance que de charme. Si elle a besoin de se chauffer peu à peu, c’est aussi le cas, ce soir- là, du postillon intrépide de Michael Spyres. Le ténor « au contre-ré » investit le rôle avec une fougue, une diction et une maîtrise ahurissantes. Le Postillon : c’est lui ! réincarnation de ces légendes du chant rossinien capables de passer du Grand Opéra aux Italiens avec le même bonheur (Damoreau Cinti par exemple). En effet l’année suivante, l’ut de poitrine donnera un coup fatal au charme des aigus mixés et par conséquent à tout un répertoire dont les secrets sont aujourd’hui retrouvés par de tels interprètes. Franck Leguérinel en Marquis berné excelle de présence et de diction. Le rival-forgeron Biju-Alcindor devenu « choriste royal » (Laurent Kubla) balance entre l’ahurissement d’un Bourvil et la roublardise syndicale d’un Leporello. Enfin, se réalise en cette soirée une rencontre rare : celle d’un art accompli et de la simplicité populaire. Magique translocation.

Bénédicte Palaux Simonnet

Paris, Opéra Comique, le 1er avril 2019

Crédits photographiques :  Stefan Brion

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