Riccardo Muti, portrait symphonique et choral en guépard de la baguette 

par danske bank live chat

Riccardo Muti. The complete Warner Symphonic Recordings. 1973-2007. Livret en anglais, allemand et français. 1 coffret de 91 CD Warner. 01900295008345. 

Le maestro Riccardo Muti célèbre cet été ses 80 ans et Warner a la bonne idée de proposer un coffret reprenant ses enregistrements symphoniques. Excellente initiative, car le mélomane finit toujours à rattacher le chef napolitain à l’opéra dont il fit les beaux jours et les grands disques chez Warner ou Sony. Mais c’est bien évidemment trop limitatif tant le chef, comme beaucoup des maestros de l’ancienne génération, excelle autant dans la fosse que sur la scène de concert, les deux facettes se nourissant positivement quoi qu’en pensent nos chefs en culottes courtes des années 2020. L’itinéraire proposé par Warner documente également trente ans d'une évolution artistique d’un chef charismatique. 

Le parcours débute à Londres avec le (New) Philharmonia Orchestra au début des années 1970. Le vétéran Otto Klemperer n’est plus et la phalange anglaise avait besoin d’un renouveau artistique majeur. Dans ce contexte, un fougueux trentenaire à l’anglais encore scolaire débarque sur les rives de la Tamise pour répéter un concert. C’est le coup de foudre immédiat entre les musiciens et ce chef qui malgré le barrage de la langue sait obtenir ce qu’il veut de l’orchestre en chauffant à blanc les pupitres dans les Tableaux d’une exposition. Le jeune homme est rapidement désigné “Chief Conductor” par l’orchestre et il prend ses fonctions en 1973. A écouter les cycles majeurs de ces enregistrements londoniens : symphonies de Schumann, Mendelssohn (n°3 à n°5) ou Tchaïkovski, on ne peut que comprendre ce coup de foudre musical. La direction est puissante et racée tout en étant virtuose et élégante : une main de fer dans un gant de velours ! Le Philharmonia est galvanisé par cette baguette qui n’est pas sans rappeler celle de son compatriote : le regretté Guido Cantelli qui fut avant son décès prématuré l’un des chefs préférés de la phalange londonienne. Dans ce corpus anglais, on peut écouter à titre d’exemple la symphonie n°3 de Schumann et le Manfred de Tchaïkovski. Dans Schumann, le trait est puissant et charpenté mais la masse orchestrale, certes un peu épaisse pour nos oreilles éduquées depuis par les relectures authentiques, est magmatique alors que la force et l’impact dramaturgiques sont tétanisants ! Cette symphonie “Rhénane” est emportée au panache dans un geste épique et héroïque. Ceux qui prétendent que Schumann ne savait pas bien orchestrer en sont pour leurs frais : ça sonne avec un orchestre en bloc compact en énergie. Changement de registre avec un Manfred de Tchaïkovski à la pointe sèche, mais tendu dans le drame et traversé d’éclairs orchestraux saisissants. Là encore, on est loin d’un Tchaïkovski gras avec ici des muscles saillants. De cette période anglaise, on aime les étonnantes symphonies de Mozart (n°24, n°25 et n°29) claires et vivantes et les accompagnements concertants d’un  Sviatoslav Richter toujours magistral (Concerto n°3 de Beethoven et n°22 de Mozart). Tout est à thésauriser de ces années londoniennes : ouvertures de Rossini et Verdi, ballets de Verdi,  Symphonies n°5 et n°6 de Beethoven, Ivan le Terrible et la Sinfonietta de Prokofiev.    

En 1980, Muti est désigné à la direction musicale de l’Orchestre de Philadelphie qu’Eugene Ormandy laisse après un mandat de 44 ans et des centaines d’enregistrements légendaires. Si le Philharmonia est un excellent orchestre, la phalange étasunienne est encore meilleure avec un fini orchestral caractéristique dans le velours unique de ses pupitres de cordes.  Aux commandes de cette machine à jouer débridée par la direction d’un chef d'une quarantaine d’années, le tandem va graver quelques disques de légende : un album d'anthologie d’extraits de Roméo et Juliette de Prokofiev, une Trilogie romaine de Respighi, des symphonies de Scriabine dont Muti est l’un des grands défenseurs, une Faust symphonie de Liszt qui reste l’un des rares enregistrements à égaler celui de Leonard Bernstein à Boston (DGG), des Tableaux d’une exposition de Moussorgsky/Ravel épiques, Petrouchka et un Sacre du Printemps virtuoses et parfaitement chorégraphiés par une mécanique instrumentale phénoménale. Un autre côté, le chef se laisse parfois griser par une mécanique orchestrale survoltée comme dans les trois dernières symphonies de Tchaïkovski ou dans le Roméo et Juliette de Berlioz. Dans cette partition, cette gravure est techniquement et orchestralement certainement la plus grande du catalogue, mais la vérité dramatique est ailleurs, chez Munch ou Monteux. D’autres fois, on sent déjà pointer un côté embourgeoisé d’une direction confortablement installée, comme dans cette intégrale des symphonies de Beethoven, précise mais trop lisse, ou un album maritime : Ravel-Chausson-Debussy, presque glacé par sa froide perfection. Dans ce corpus étasunien, on note quelques curiosités : un pétaradant album espagnol (Chabrier, de Falla, Ravel) et de curieuses symphonies n°1 de Mahler et n°5 de Chostakovitch ainsi qu’une Symphonie en ré mineur de César Franck bodybuildée, accompagnées d’un Chasseur maudit plus straussien que franckiste.   

Au pupitre d’autres orchestres, Muti souffle un peu le chaud et le froid. Au Philharmonique de Berlin, il s’enlise complètement dans une Water Music de Haendel, reste très linéaire dans des symphonies n°4 et n°6 de Bruckner, mais galvanise les Berlinois dans une Symphonie n°41 de Mozart foncièrement apollinienne et surtout une Requiem de Mozart que l’on peut trouver vieille école mais génialement décanté et surtout superbement chanté avec des choeurs  suédois préparés par le légendaire Eric Ericson. Les Quatre pièces sacrées de Verdi sont du même niveau vertigineux mais certainement plus philologiques.  

Directeur musical de La Scala de Milan, Muti ne se présente qu’à une seule reprise dans du répertoire “symphonique” avec ses musiciens scalirèges. Le choix est étonnant : un album Vivaldi avec les Quatre saisons et les concertos pour basson “La Tempesta di Mare” et pour flûte “La Notte”. Enregistré en 1993, cet album était sorti en même temps que la désormais légendaire interprétation d’Il Giardino Armonico chez Teldec. Autant dire que la comparaison italo-italienne avait viré au ball-trap sur le mode “le combat des modernes innovants contre des anciens dépassés”. Certes, l’optique est  classieuse et distancée mais c’est finement réalisé avec d’excellents solistes issus des rangs de l’orchestre milanais.    

Avec le Philharmonique de Vienne dont Muti est l’un des chefs préférés, on retient une phénoménale intégrale des symphonies de Schubert portée par la beauté du timbre des Viennois et la direction altière, dansante et presque chantante du chef : un modèle absolu qui culmine dans une symphonie n°9, étalon de perfection ! Le chef est également l’un des piliers des concerts du Nouvel an du Musikverein qu’il a dirigés 6 fois, soit le record absolu pour un chef encore en activité ! Le coffret Warner nous propose les millésimes 1997 et 2000. Au-delà de la portée médiatique, ces deux concerts ne réjouissent pas foncièrement les amoureux de cette musique tant le trait est épais et le style assez hors sujet.  

La musique chorale est naturellement présente avec deux Requiem de Verdi. Le premier enregistré à Londres est bien réalisé avec une distribution de haut vol : Renata Scotto, Agnes Baltsa, Veriano Lucchetti et Evgeny Nesterenko ; mais le second, capté à Milan, est habité par une pulsion et une ferveur uniques d’autant plus que le cast est encore meilleur : Cheryl Studer, Dolora Zajick et surtout le duo Luciano Pavarotti et Samuel Ramey. Autre merveille : le Stabat Mater de Rossini capté à Florence, dans une lecture d’une perfection stylistique absolue. On peut mettre à part le cas Cherubini tant Muti a oeuvré sans relâche à la reconnaissance de ce compositeur qui pendant longtemps a souffert d’une  image de second couteau besogneux. A la baguette d’orchestres et de solistes engagés, le Napolitain fait briller tous les aspects de cette musique chorale encore trop sous-estimée en dehors des opéras. Enfin, on range dans les curiosités des Carmina Burana luxueuses mais distantes et surtout un album Vivaldi avec le Magnificat et le Gloria dans des lectures très classiques (et raides) malgré la présence de Teresa Berganza et Lucia Valentini Terrani.  

Du côté des accompagnement de concertos, si on place le tandem avec Richter aux sommets, on ne perd pas d’oreille de grands disques, à commencer par un excellent tryptique russe : Concertos n°1 de Tchaïkovski et Rachmaninov n°2 et n°3 avec Andrei Gavrilov ou de séduisants concertos de Mozart avec la toute jeune Anne-Sophie Mutter. Les gravures avec Gidon Kremer (Sibelius et Schumann), Kyung-Wha Chung (Dvořák) ou Alexis Weissenberg (Brahms 1) sont de haute volée, même si individuellement il y a des gravures plus impactantes. La curiosité de cette section est à décerner à des concertos pour trompette (Telemann, Torelli, Haydn et le Brandebourgeois n°2 de Bach) avec Maurice André : du beau son vintage comme on peut aimer, c’est certes hors style mais ne cache pas le plaisir de cette opulence et de cette fine musicalité qui était celle du légendaire Maurice André.  

Comme toujours avec Warner, le coffret est beau et les disques reprennent les couvertures originales des LP ou CD. Le texte du booklet de la plume de Jon Tolansky,  ancien musicien du Philharmonia, est court mais intéressant par sa remise en perspective et un CD présente un passionnant documentaire audio avec des musiciens londoniens. 

Dès lors, ce coffret est un tout, avec ses sommets et ses rares faiblesses ou étrangetés. Il faut donc thésauriser ce coffret symbole de l’art d’un très grand chef qui marque son temps et la plupart des enregistrements avec le Philharmonia méritent l'achat de ce coffret. 

Son : 9  Livret : 9  Répertoire : 10  Interprétation : 10

Pierre-Jean Tribot

 

  

 

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