Un récital de Simone Kermes sur le thème de la lumière
La Luce. Airs de Leonardo Vinci (1690/96-1730), Joe Sample (1939-2014), Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Carl Ditters von Dittersdorf (1739-1799), Antonio Vivaldi (1678-1741), Ennio Morricone (1928-2020), Zbigniew Preisner (°1955), Wojciech Kilar (1932-2013), Krzysztof Penderecki (1933-2020), Leonard Bernstein (1918-1990), Carl Orff (1895-1982) et Georg Friedrich Handel (1685-1759). Simone Kermes, soprano ; Choeur et Orchestre de l’Opéra de chambre de Varsovie (MACV), direction Julien Salemkour. 2020. Notice en allemand et en anglais. Textes chantés insérés, en langue originale, sans traduction. 58’ 01’’. Prospero PROSP0141.
Née en 1965 à Leipzig, où elle a étudié au Conservatoire Mendelssohn, la soprano colorature Simone Kermes a aussi suivi plusieurs masterclasses, notamment avec Elisabeth Schwarzkopf et Dietrich Fischer-Dieskau. Le répertoire de sa carrière internationale va de l’époque baroque et classique au XIXe siècle, avec des incursions contemporaines. Elle bénéficie d’une discographie étendue, dont une série de récitals variés quant à leurs programmes : Colori d’amore (Harmonia Mundi, 2010), Dramma (2012), Rival Queens, avec Vivica Genaux (2014), ou encore Love (2016), tous trois chez Sony. En voici un autre, qui nous parvient avec un long décalage, puisqu’il a été enregistré à Varsovie en juillet 2020, au moment où le Covid sévissait.
Le présent album, avec son titre qui fait référence à la lumière, se présente, selon Simone Kermes, comme un message d’espoir, celui d’un mouvement intérieur qui tend à préserver la musique sous la forme d’un espace ouvert : la musique peut être la lumière qui brille dans nos cœurs, précise la soprano. Simone Kermes se charge elle-même de la présentation d’un programme qui pourra surprendre : il propose des airs baroques et classiques, fait l’impasse sur tout le XIXe siècle, bel canto y compris, avant de s’attarder à des pages du XXe siècle, dont plusieurs sont polonaises et émanent du monde de la musique légère ou du cinéma. Le tout se présente comme un ensemble éclectique, chanté par cette voix agile et légère, capable de vocalises, d’ornements complexes, de notes suraigües, de sauts et de trilles.
Baroque et période classique occupent les cinq premières plages, avec, pour commencer, Se in campo armato, un air de Vinci, extrait de la scène 9 de l’Acte II de Catone in Utica, créé à Rome en 1728. Ce drame héroïque oppose les figures du sénateur conservateur romain Caton, qui se suicide à la fin de l’action, et de Jules César. En choisissant ce moment fort, Simone Kermes rappelle son amour pour les castrats auxquels elle a jadis consacré son album Dramma. Mozart est ensuite à l’honneur avec un air de concert destiné à Aloyse Weber, sœur de son épouse Constance. Vorrei spiegarvi, oh Dio, K. 418, créé en 1783, évoque la mise à l’épreuve de la fidélité. Du Viennois Carl Ditters von Dittersdorf, qui fut lié à Gluck, Haydn et Mozart, on entend un air de l’oratorio consacré au personnage biblique Job (Giobbe, 1786). Un souvenir pour la cantatrice : elle avait chanté È follia d’un alma stolta lors de son premier festival donné en Pologne. Cet air de Sarah, épouse de Job, convient tout à fait à son registre extrême de colorature, avec une liberté de ton et de forme. Avec Vivaldi, l’expressivité intériorisée se fait jour : Sonno, se pur sei sonno, tiré de Tito Manlio, inspiré de Tite-Live et créé lors du carnaval de Mantoue en 1719. La cinquième plage, en fait la deuxième de l’album, n’est à proprement parler ni baroque ni classique. Mais Simone Kermes considère que la chanson One day I’ll fly away (paroles de Will Jennings (°1944-2024), musique de Joe Sample, arrangement de Järkko Riihimäki), ce standard soul que la chanteuse de jazz américaine Randy Crawford honora dès 1980 et qui est présent dans le film Moulin Rouge de 2001, avec Nicole Kidman, est un univers proche du baroque et un écho de musique sacrée. Pour elle, c’est un air de confiance et de rêve. Chacun jugera de l’opportunité de son insertion entre Vinci et Mozart, mais la citation de Hildegard von Bingen ajoutée par Simone Kermes (C’est une lumière qui ne s’éteint jamais) tend à l’accréditer. La cantatrice est à l’aise dans ce premier lot d’airs qu’elle domine avec de plaisantes facilités vocales.
La suite surprendra. Elle est réservée d’abord à de la musique de film. On y trouve l’envoûtante Vocalise du western de Sergio Leone, Il était une fois dans l’Ouest (1968), musique d’Ennio Morricone. Suit un extrait du film franco-polonais de Krzysztof Kieślowski, La double vie de Véronique (1991), musique du Polonais Preisner : la petite Veronika chante un air du compositeur fictif Van den Budenmayer avant de mourir brûlée. C’est pour le même réalisateur que Preisner a composé en 1998 le touchant et triste Lacrimosa/Requiem for my friend. Une autre Vocalise, signée Wojciech KIlar, sorte d’ouverture sur la vie éternelle, provient du film La neuvième porte (Polanski, 1999). Dans ces souvenirs de grands moments de cinéma, la cantatrice fait étalage de sa capacité d’évocation.
Changement de décor avec le séduisant et extroverti Glitter and be gay de l’opérette Candide (1956) de Bernstein. Simone Kermes, qui a tenu le rôle de Cunégonde au Deutsche Oper Berlin aux côtés de Grace Bumbry, montre qu’elle n’a rien perdu de ses notes suraigües et de sa longueur de souffle. Une brève pièce de Penderecki « dans le style ancien », avec usage de thème folklorique, précède un intermède des Carmina Burana de Carl Orff : In Trutina (III. Cours d’amour), tout en délicatesse. Retour final au baroque, avec l’air Verso già l’alma col sangue de la cantate profane Aci, Galatea e Polifemo (1708) de Handel, souvenir d’examen pour la cantatrice lors de ses études à Leipzig. Simone Kermes se fait plaisir avec ce moment dramatique, qui fait écho à la sentence de François d’Assise, que la cantatrice a choisie comme citation finale du programme : Là où est l’amour, là est la lumière.
Ce récital aura ses détracteurs, qui estimeront, non sans raison, que son contenu est quelque peu composite, voire disparate. Simone Kermes leur opposera le fait qu’elle ne connaît pas de frontières, qu’elle ne craint pas les passages d’un courant à un autre et que sa volonté est ici d’apporter de l’espoir. On réservera de toute façon cet album en priorité aux fans de la cantatrice. Tout au long du parcours, l’Orchestre de chambre de l’Opéra de Varsovie, mené par le chef allemand Julien Salemkour (°1957) apporte un soutien un peu routinier, des chœurs locaux apportant une touche colorée à quelques moments.
Son : 8 Notice : 8 Répertoire : 8, 5 Interprétation : 8
Jean Lacroix



