Sévérité et gravité pour le programme Froberger de Francesco Cera
Memento Mori. Johann Jacob Froberger (1616-1667) : Suites XII en ut majeur, XVII en fa majeur, XX en ré majeur, XXX en la mineur. Affligé et Tombeau sur la mort de Monsieur Blancrocher. Méditation sur la mort future de son Altesse Madame Sibylle Duchesse de Wirtemberg. Francesco Cera, clavecin. Livret en italien, anglais. 2026. Plateformes & téléchargement ; écouté réalisée sur la base d’un tirage CD numéroté. 59’53’’. Armida Records 11-180326
D’un goût morbide mais pertinent quant à la thématique de cet album, la couverture plante le décor. S’y jalonnent quelques pages funèbres empruntées à la production pour clavier de Froberger. Le genre du Tombeau fleurit la mémoire d’un défunt auprès de sa postérité. Réciproquement, d’autres méditations en musique, à l’instar des Vanités de l’art pictural, interpellent le vivant sur sa condition prochaine. Lui rappellent la fragilité, la fugacité de l’existence. Honorer les disparus, se rassurer, conjurer l’absence, mais aussi prévenir, inquiéter.
Instiller une sagesse philosophe, quitte à jeter un voile de mélancolie dont Andreas Staier tissait un programme dans un CD de février 2012 (Harmonia Mundi). Sentiment tragique de la destinée, mais aussi mauvaise fortune qui peut s’inspirer d’événements plus circonstanciels, ainsi la Plaincte faite à Londres, alors que le voyageur s’était fait dévaliser en traversant le Channel. Page de rancœur encore récemment gravée par Louise Acabo (Alpha, juillet 2024).
Chaque heure blesse, la dernière tue. Souviens-toi que la mort attend. « Memento mori » apparaît sur la partition des pièces que Francesco Cera a choisies pour introduire et clore cette anthologie. Une méditation en ré majeur où le compositeur songe à son propre trépas ; une autre redécouverte en 2006 et dédiée à la duchesse Sybille de Wurtemberg. Froberger se retira à sa cour, en pays de Montbéliard. Comté frontalier de la Suisse, au cœur de l’Europe, pont entre les mondes germains et francs, qui peut symboliser l’esthétique des « goûts réunis » dont Froberger fut un passeur.
Parmi les épitaphes, le Tombeau sur la mort de Monsieur Blancrocher, luthiste du Grand Siècle que Louis Couperin honora aussi. Le genre profond et grave de l’Allemande s’avère propice à ces stèles mémorielles. Ainsi le Lamento sopra la dolorosa perdita de Ferdinand IV, qui s'achève par une longue gamme ascendante, figurant sans doute l’essor de l'âme du jeune roi (1633-1654) prématurément rappelé au ciel. Le parcours d’une heure aurait pu convier une autre lamentation, celle pour son père, Sa Majesté Impériale Ferdinand III de Habsbourg (1608-1657), souvent enregistrée, notamment dans les deux cardinaux albums de Gustav Leonhardt (DHM, avril 1962, juin 1989).
« Impliquer l'auditeur dans un monologue intime et confidentiel, empreint d'une profonde contemplation » : telle est, selon les mots de l’interprète, l’éthique de ce florilège sigillé par une sobre droiture. Sur un clavecin d'après un spécimen de Vincent Tibaut (1691) s’implique un équilibre entre introspection et déclamation, qui prend le temps d’aérer ses tirades dans les respirations non mesurées, sans se départir d’une rhétorique un peu corsetée. Particulièrement dans le Tombeau pour Monsieur Blancrocher, on admirera comment Francesco Cera peut laisser résonner les glas, étirer les fils sans rompre les climats. Magistrale éloquence des silences qui avouent, comme dans l’Andromaque de Jean Racine, combien « la douleur qui se tait n'en est que plus funeste. »
Les gigues apportent un mouvement qu’un geste rigoureux et contenu ne sépare pas de l’austérité qui s’érige dans ce disque. Celle de la Suite XII, ici abordée avec une sérénité presque pastorale, est aux antipodes de l’humeur déferlante qu’y mettait une Blandine Verlet (Astrée, juin 1975). Sous les doigts du grand claveciniste italien, les Courantes n’osent bousculer le jeu. C’est dans les Sarabandes que Francesco Cera, ailleurs souvent d’une sévérité très « leonhardtienne », assouplit sa palette expressive par cette dose d’humaine émotion, de connivence confraternelle qui font aussi le prix de l’attachant Froberger.
Christophe Steyne
Son : 8 – Livret : 7 – Répertoire : 9 – Interprétation : 9



