So Many Things : une délicieuse constellation éclectique

par writing an essay on world war 1
von otter

Anne Sofie von Otter et le Quatuor Brooklyn Rider mêlent Janáček à Björk, Sting et Elvis Costello, tout en honorant les minimalistes américains, avec une touche scandinave dans l’air. Entre le savant et le populaire, les frontières s’estompent. C’est certain, le public bruxellois avait le choix parmi une belle poignée de vedettes mardi soir : Magdalena Kozena à Bozar dans Juditha Triumphans de Vivaldi, Sally Matthews au Palais de la Monnaie dans Capriccio de Strauss, et enfin, Anne Sofie von Otter au Conservatoire avec son récital So Many Things. L’éminente mezzo suédoise se produisit néanmoins sans aucune surprise à guichet fermé. Largement célébrée à l’opéra et dans le domaine du lied et des mélodies, c’est dans un répertoire plus inhabituel qu’on l’entendra ici. Depuis longtemps déjà, Anne Sofie von Otter aime décloisonner les genres et les esthétiques, collaborant ainsi avec le chanteur pop Elvis Costello, le pianiste Jazz Brad Mehldau ou reprenant des chansons du groupe disco ABBA. Le titre de son dernier album, “So many things” sorti chez Naïve Records, parle de lui-même… Tant d’éléments différents, mais pourtant tissés de liens secrets, tels ceux qui unissent les astres d’une constellation.
Juste milieu entre l’intellectualisme souvent excessif de la musique savante contemporaine et du “easy listening” sans substance, l’éclectisme recherché et le bon goût de ce programme ne ressemblent en rien à du bricolage commercial déjà-vu. Trop de fois voit-on des chanteuses lyriques explorer maladroitement le répertoire plus populaire, sans sensibilité stylistique ni remise en question. Heureusement, von Otter ne tombe pas dans ce piège ! Elle sait que chanter Abba ou Björk avec la même technique vocale que Haendel ou Verdi serait dénaturer toute l’essence de cette musique, sans pour autant vouloir imiter une voix qui n’est pas la sienne.
Pour l’accompagner, Von Otter avait besoin de musiciens capables, comme elle, de sortir des sentiers battus. Le Quatuor Brooklyn Rider, connu pour ses collaborations aventureuses dans les mondes du jazz et de la musique du monde, remplit ce rôle avec brio. C’est d’ailleurs le quatuor seul qui ouvre le concert avec des extraits de la Suite from Bent de Philip Glass avec qui ils ont travaillé personnellement. Ses courts motifs répétitifs de musique de film préparent bien l’ambiance pour cette première partie très minimaliste et très poétique. Saluons la composition de Colin Jacobsen, deuxième violon du quatuor, sur un texte de Lydia Davis : For Sixty Cents propose une fine observation de la nature humaine autour de l’achat d’une simple tasse de café à Brooklyn; son mélange d’humour et de tristesse y est remarquablement traduit en musique. La tendresse inquiète dans Am I in Your Light (air de la femme d’Oppenheimer dans Doctor Atomic de John Adams) va à von Otter comme un gant, soutenue par un excellent arrangement pour quatuor à cordes. Également inscrit dans le minimalisme, So Many Things de Nico Muhly, qui donne son titre au CD et au récital, mène à la découverte de sublimes poèmes de Cavafy et Carol Oates (I saw a woman walking into a plate glass window de Oates est absolument déchirant.)
Dans le premier quatuor de Janáček, on aurait éventuellement voulu que les instrumentistes s’émancipent de leur rôle d’accompagnateurs avec un peu plus de mordant. Cela reste néanmoins la seule vraie réserve à l’égard du quatuor qui nous laisse bouche bée avec ArpRec1, l’excessivement difficile pièce musico-mathématique du rocker Tyondai Braxton. Avec humour, von Otter se dit soulagée que l’oeuvre ne comporte pas de partie vocale ! Là où le quatuor s’exprime de la façon la plus brillante, c’est dans les chansons traditionnelles norvégiennes arrangées par Colin Jacobsen. Ce dernier évoque l’héritage scandinave du Minnesota où ils enregistrèrent leur album avec von Otter. Inspirée par ce qu’ils viennent de jouer, von Otter entonne en bonus une chansonnette suédoise a capella !
Les arrangements des chansons de Björk dont l’univers est tellement délicat à aborder sont moins convaincants. Mais A Practical Solution de Sting sonne évidemment à merveille et Pi de Kate Bush aurait très bien pu être directement écrit pour quatuor à cordes, tellement l’arrangement surpasse la version originale. C’est sur cette attendrissante histoire de la fascination de “l’homme doux, gentil et sensible de nature obsessionnelle” pour le nombre Pi que se termine le programme. Le public est séduit, en demande plus, et sera rassasié par ABBA en bis.
Accompagnée d’une instrumentation moins volumineuse, aidée d’un micro pour le répertoire plus pop en deuxième partie,... ceci serait-il simplement un choix de confort pour une voix qui n’a plus vingt ans ? J’y vois plutôt la preuve d’une grande audace car un tel choix présente aussi ses difficultés. (Et à ceux qui crieraient “facilité”, je répondrai aussi signe de prudence et d’intelligence). Quoi qu’il en soit, même les plus critiques doivent reconnaître qu’il y a quelque chose de jeune et sexy chez cette élégante sexagénaire aux cheveux argentés. Mais pas de gesticulations inutiles; toute la magie s’opère dans la chaleur de son timbre et son amour du texte; elle est aussi captivante en live qu’au CD.
Aline Giaux, Reporter de l’IMEP
Conservatoire Royal de Bruxelles, le 8 novembre 2016

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