Sophie Pacini, pianiste dans son temps

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Jeune artiste des International Classical Music Awards 2017, la pianiste Sophie Pacini s’est imposée comme l’un des grands talents de notre époque. Son nouvel album, nommé “Rimembranza”, sera l'un des événements de la rentrée. La musicienne nous emmène à travers un parcours personnel et musical sur le chemin de ses souvenirs. Crescendo Magazine est heureux de vous proposer cette rencontre avec une musicienne qui porte un regard fin et une analyse profonde sur notre époque. 

Votre nouvel album s’intitule Rimembranza. Pouvez-vous nous en expliquer la raison ?

Le titre Rimembranza est basé d'une part sur mon propre "Rimembranzen", des souvenirs drastiques des œuvres enregistrées ici, qui me saisissent, me touchent et me façonnent complètement. D'autre part, les "rimembrances" musicales internes, qui sont à la fois bien définies et clairement axées sur le travail, et qui renvoient à des citations thématiques claires. Le principe directeur qui préside à l'écriture de cet album est tiré d’une phrase du grand auteur allemand Jean Paul : La mémoire est le seul paradis dont on ne peut pas nous chasser.

Comment avez-vous choisi les œuvres de ce programme ?

Au centre de l'album se trouvent les deux sonates en la mineur de Mozart et Schubert. Ici, le lien entre Schubert et Mozart et l'affinité interne de Schubert pour les expressions sont particulièrement remarquables en ce qui concerne le langage-clé unificateur des deux sonates en la mineur.

Ces deux œuvres, comme les deux Impromptus op.90 / 2 & 3 de Schubert et la Sérénade, se combinent fortement avec l'insécurité, la colère, l'évanouissement et la douleur. 

Les variations de Mozart sont ici une "Rimembranza" de Mozart à lui-même. Dans la 11e variation, il cite clairement le thème latéral du 2e mouvement de sa sonate en la mineur. Pour moi, toutes ces œuvres ont une action de consolation dans la musique et sont une ode à l'art dans son essence d'âme et de plénitude.

Sur le disque, il y a un extrait de la bande originale du célèbre film Nuovo Cinema Paradiso composée par le regretté E. Morricone. Que représentait ce musicien pour vous ? Qu’est-ce qui peut expliquer, selon vous, son immense popularité, bien au-delà des mélomanes ?

Quand j'écoute de la musique classique, j'écris à chaque fois mon propre scénario et je crée un film de mes émotions qui naissent des souvenirs. Comme aucun autre compositeur de musique de film, la musique de Morricone nous transporte vers des vibrations sincères et subtiles au plus profond de l’âme. Je pense que la musique de Morricone montre que chaque histoire a sa propre mélodie.

Je suis également très attachée à la découverte de la musique classique par la jeune génération, la mienne au demeurant... Je me considère comme un médiateur entre l'âme du compositeur et l'âme de l'auditeur ; dès lors, il est particulièrement important pour moi de montrer que chaque genre de musique d'aujourd'hui peut toucher la jeune génération. La musique classique signifie en fin de compte la forme la plus élevée de votre propre créativité, mais aussi de la liberté d'imagination.

Votre disque commence par les célèbres variations “Ah, vous dirai-je maman” de Mozart. Est-ce qu’il est difficile d’interpréter une partition que chaque apprenti-pianiste a longuement pratiquée jusqu’à en importuner ses voisins ?

Je me souviens spontanément de cette citation entendue pendant mes études : "trop facile pour l'étudiant, trop difficile pour le maître" ! Pour moi, ces variations, que j'ai d'ailleurs apprises dans ma jeunesse, sont aussi une pierre angulaire ! L’addition des différents types de variations, qu’elles soient techniquement sophistiquées, humoristiques, parfois très courtes mais intensément colorées ou parfois lentes, résonnent en moi comme une histoire captivante. A chaque interprétation, je teste comment je peux laisser s’épanouir ces graines qui ont été plantées dans ma mémoire lors de ces années d'apprentissage. Ces variations sont un voyage dans l'enfance du point de vue d'un adulte, avec plus de mélancolie, de rires et de larmes. Mozart se cite lui-même dans ces variations -il cite sa Sonate en la mineur, qui traite intensément de la mort de sa mère et donc aussi de ses "Rimembranzen" de son enfance. Et enfin, je suis toujours heureuse d'entendre la satisfaction du public quand il entend cette oeuvre au concert. Cela me fait toujours sourire. 

Pendant le confinement lié à la crise du Covid, beaucoup de musiciens et d’institutions ont proposé des centaines de concerts en streaming. J’ai lu sur Internet un entretien où vous étiez critique devant cette multiplication des concerts en ligne. Quel est votre point de vue sur ces concerts en ligne ?

Toutes ces offres de streaming, dont la plupart étaient proposées en continu exclusivement depuis chez soi, je ne savais plus si c'était l'essence même de l'art ou simplement un service d'expression permanent !

En principe, je n'ai rien contre les streamings occasionnels, toniques et musicalement sophistiqués qui complètent les concerts en direct. Mais il y a le nœud du problème : la maison est un atelier - à l'heure actuelle, les flux gratuits de concerts à domicile remplacent les concerts en direct. En ce qui concerne le streaming, je ne sais pas où se trouve mon destinataire pour l'instant, ce qui est est essentiel pour habiter le concept musical. Surtout si l'on considère que nous jouons des compositeurs qui ont dépensé toute leur énergie pour perfectionner leur message musical, en particulier Beethoven dont nous aurions pu célébrer l'esprit partout si librement en 2020. L'interprétation musicale a besoin du contact direct : des vibrations qui saisissent le corps à travers le sol, des sons que l'on peut regarder émerger et la friction avec les gens autour de soi. Lors d’un concert, public et musicien, nous respirons ensemble.

Bien sûr, le streaming est un moyen de rendre la musique accessible, mais il ne remplace pas l'expérience et le sentiment de vivre la musique en direct. Nous nous rendons également au musée pour avoir le tableau à portée de main, pour avoir un contact direct avec lui ; sinon, des visites en ligne éparses suffiront à l'avenir. Le streaming n’est rien d’autre qu’un remplacement temporaire de quelque chose qui doit rester irremplaçable : la visite des concerts.

Le numérique est-il une chance ou un danger pour la musique classique ?

La numérisation est à la fois une malédiction et une bénédiction du progrès technique.

Je trouve problématique de mettre gratuitement à disposition autant d'offres. Cela dévalorise l'examen réel des performances intellectuelles et n'encourage pas l'auditeur à se concentrer, car je peux l'allumer et l'éteindre quand je veux. Mais la musique classique est un dialogue avec mon propre moi ; et pour cela, j'ai besoin du moment de concert, de la chance de m'ouvrir et d'enrichir mon moi intérieur.

Bien sûr, il est merveilleux de disposer aujourd'hui d'une immense médiathèque toujours disponible via les services de streaming, cela me permet d'assister à des concerts en ligne lorsque je ne peux pas y assister personnellement.

Mais avant tout, le streaming doit être compris comme un complément et non comme un remplacement des concerts. 

Pensez-vous que la crise liée au Covid va entraîner des transformations dans l’univers de la musique classique ?

Je pense que la densité de l’offre de concerts va disparaître du fait des modifications dans les modes de vie et des mesures d'hygiène strictes. Ce doit être l'occasion pour nous de nous concentrer davantage sur le contenu et la communication de la musique à l'avenir. Nous ne pouvons pas accepter le public comme “donné”, encore moins qu'auparavant, et nous devons faire beaucoup plus pour entrer en contact direct avec lui. Cela vaut aussi pour le public des lieux plus intimes qui ne bénéficient pas de la même offre que les grandes villes.

Les tournées dans le monde entier seront moins nombreuses et donc plus réfléchies.

Comment voyez-vous l’avenir de la musique classique ?

À mon avis, il sera de plus en plus important à l'avenir que l'artiste assume un rôle contemporain, le rôle d'un artiste total. Tous les compositeurs et artistes que nous jouons, qui ont toujours été en avance sur leur temps, afin de rester intemporels, nous servent d'exemple dans cette tâche. Une fois de plus, il doit s'agir de transmettre un contenu artistique essentiel ; la qualité doit faire la différence et l'authenticité sera, à long terme, la ligne directrice qui lie honnêtement le public.

Comme jeune musicienne, que retenez-vous de cette période de confinement ? Est-ce que cela a été une épreuve pour vous ? 

Le "don" de la musique sur scène, l'expérience partagée me manquait. Il y a eu aussi des jours particulièrement sombres : les concerts reportés et l'absence de cachets pendant des mois, les nombreux orchestres et organisateurs qui ont fait faillite ont répandu une couche de plomb sur moi et sur beaucoup de mes jeunes collègues artistes, car nous aussi, surtout si nous sommes déjà engagés dans la vie de concertiste, nous vivons les débuts d'un amour de toute une vie pour la musique et la scène. Pour sauver cela, nous, les jeunes artistes, nous devons expliquer notre mission encore davantage, oralement et par écrit, et nous assurer aussi un jeune public. J'ai toujours tiré ma motivation de la musique que je joue : nous pouvons tant apprendre de Beethoven et de son testament de Heiligenstadt, mais aussi de Schubert et de ses heures noires dont “l'art seul m'a sauvé".

C'est peut-être le vrai message de l'année Beethoven.

Il n'y a pas d'obstacle si vous ne le percevez pas comme tel.

Nous devons nous battre pour cela, pour l'art : la forme d'expression de l'esprit la plus pure et la plus noble.

Propos recueillis par Pierre-Jean Tribot 

Le site de Sophie Pacini : www.sophie-pacini.com

A écouter ( à paraître)  : 

W.A. Mozart: Variazioni su “Ah, vous dirai-je Maman” (KV 265 / 300e) ; W. A. Mozart: Sonata in la minore (KV 310) ; F. Schubert: Sonata in la minore (D 784) ; F. Schubert: Impromptus op. 90/2 & 3 ; F. Schubert/Liszt: “Ständchen” (Instant Gratification Track für iTunes/Apple Music) Tribute Track “Love Theme” (A. Morricone) da “Nuovo Cinema Paradiso” (dir. G. Tornatore). Label: Avenir (AVE 301)

Crédits photographiques : Sophie Pacini / DR

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