Un deuxième volume de sonates pour piano de Miaskovsky par Lydia Jardon

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Nicolaï MIASKOVSKY (1881-1950) : Sonates pour piano n° 1, op. 6 ; n° 5 op. 64 ; n° 9 op. 84. Lydia Jardon, piano. 2020. Livret en français, en anglais et en russe. 70.53. Ar Ré-Sé Classic AR2019-7.

En 2001, Lydia Jardon fonde la maison de disques Ar Ré-Sé, dont la particularité est d’exhumer des partitions méconnues (Koechlin, Medtner, Lekeu, Magnard, Ohana…). Trois ans plus tard, elle crée, dans le 13e arrondissement de Paris, son école de piano franco-asiatique. Née en 1960, cette pianiste étudie au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris ; elle est lauréate du Concours Cziffra et du Concours International Milosz Magin (pianiste polonais, 1929-1999, qui a compté Jean-Marc Luisada parmi ses élèves). Initiatrice de festivals, dont celui d’Ouessant qui s’adresse aux interprètes féminines, Lydia Jardon a enregistré plusieurs CD, dont un Concerto n°3 de Rachmaninov ou des transcriptions de partitions orchestrales de Debussy ou de Strawinsky. En 2009, dans le cadre de son label, elle a gravé déjà trois sonates de Miaskovsky, les n° 2, 3 et 4. Aujourd’hui, elle en propose trois autres, les n°1, 5 et 9.

Né dans une forteresse près de Varsovie (son père y est officier), Nicolaï Miaskovsky entame une carrière militaire avant de se lancer dans l’étude de la musique et de tenter la composition. Influencé par Chopin et Tchaïkowski, il prend des cours avec Reinhold Glière. En 1906, il se perfectionne au Conservatoire de Saint-Pétersbourg, où il a pour professeurs Liadov et Rimsky-Korsakov, et devient l’ami de Prokofiev. La première guerre mondiale le voit rejoindre l’armée, où il poursuit sa carrière jusqu’en 1921. Il est nommé la même année professeur au Conservatoire de Moscou, fonction qu’il occupera jusqu’à ses derniers jours. La fin de sa vie n’est pas épargnée par les condamnations de Jdanov en 1948. Estimée trop sombre, son œuvre subit des critiques qui le touchent profondément. Victime de deux opérations chirurgicales, il décède deux ans plus tard. Miaskovsky laisse une œuvre abondante : 27 symphonies (dont Ievgueny Svetlanov a gravé une sidérante intégrale), des partitions orchestrales, des concertos, de la musique de chambre et instrumentale, dont neuf sonates pour piano. Il en a existé une intégrale chez Olympia par Murray McLachlan, reprise par le label Alto en 2015. Lydia Jardon semble se diriger à son tour vers une intégrale, dont le second volet est le présent disque.

On classe d’habitude ces neuf sonates en trois cycles qui correspondent chacun à une période la vie du compositeur. En gravant les n° 2, 3 et 4 il y a une dizaine d’années, Lydia Jardon s’attachait à la phase de la maturité (1912-1924). Cette fois, elle élargit le propos en commençant son récital par la Sonate n° 1 qui date des débuts de Miaskovsky, lorsqu’il étudie à Saint-Pétersbourg ; elle est écrite dans un esprit imprégné de romantisme, en quatre mouvements, dont le deuxième, Allegro affanato (en français « haletant »), se révèle tour à tour ardent et volubile. Il contraste avec le Moderato initial où l’on entend des échos de Bach, mais aussi de cette tradition romantique dont Miaskowski n’est pas encore libéré. L’admirable Largo espressivo est méditatif, à la manière de Scriabine, mais aussi comme le décrit l’interprète dans la notice : « Dans ce troisième mouvement en contrepoint inversé à quatre voix, comme chez Rachmaninov, c’est une musique pure complètement orientale, à partir de thèmes qui peuvent paraître enfantins. » C’est la Sonate n°2 de Rachmaninov et le début de son second mouvement qui sont ici évoqués. L’œuvre s’achève par un Allegro débridé et grandiose qui rappelle en toute fin la fugue initiale. 

Restée longtemps dans les tiroirs de son créateur, la Sonate n° 5 est aussi une page de jeunesse. Son atmosphère est d’abord pastorale, avec des couleurs qui s’assombrissent dans le Largo espressivo aux effets sentimentaux. Miaskovsky y joint un Vivo rapide avant de clôturer par un Allegro energico qui contient des accents rappelant « à maints endroits par les octaves de la main gauche, l’Allegro de la Wanderer Fantasie de Schubert », ajoute Richard Prieur, auteur de la belle notice explicative. Ce récital s’achève par la Sonate n° 9 de 1949. Proche de la fin de son parcours existentiel, Miaskowski semble se dépouiller à travers une écriture simple, celle « d’un homme condamné par la maladie qui se cache derrière des mélodies enfantines autant qu’il s’en nourrit. Le second mouvement renvoie aux Pièces lyriques de Grieg, écoeurement devant l’éternel combat contre un espace totalitaire », écrit encore Richard Prieur. Le message de cette dernière sonate est-il politique ? Il est plutôt le reflet d’une personnalité écorchée, que la mélancolie et l’humeur farouche ont accompagnée tout au long de sa vie. Lydia Jardon a bien compris le message qui se lit entre les notes d’une musique attirante, mais qui demande, un peu à la manière de Scriabine, une audition renouvelée et attentive. La pianiste en traduit toutes les nuances et toutes les inflexions mélodiques avec un sens aigu de l’équilibre et de la clarté, sans négliger les caractéristiques d’un art en fin de compte personnel, malgré les influences esthétiques qui pointent l’oreille de temps à autre. Lydia Jardon maîtrise aussi l’émotion, qu’elle distille avec cette gravité qui transparaît tout particulièrement dans la Sonate n° 9, au milieu des souvenirs amers qui affleurent.

Son : 9  Livret : 9  Répertoire : 8  Interprétation : 9

Jean Lacroix 

 

  

 

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