Un grand symphoniste : Arthur Honegger

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Le groupe des cinq symphonies d'Arthur Honegger forme un massif compact et homogène d'oeuvres de haute maturité. Par leur concision (elles durent toutes entre 20 et 30 minutes), par la solidité de leur architecture, la netteté de leurs profils thématiques, leur intense énergie vitale et leur extraordinaire force expressive, elles se rapprochent, peut-être plus que toutes autres écrites en ce siècle, du grand modèle que Honegger avait choisi dès sa jeunesse : Beethoven. Comme en dépit de leur parfaite unité de style, elles diffèrent toutes par leur contenu, voire par leur réalisation matérielle (les trois impaires pour grand orchestre symphonique "normal", les deux autres pour des  formations plus restreintes), elles se prêtent idéalement à une présentation sous forme de cycle. 

Très schématiquement, on peut dire que le jeune Honegger se voua en priorité à la musique de chambre, alors que la moyenne fut celle des grands oratorios et des oeuvres scéniques. Les Symphonies sont le produit de la haute maturité, postérieures, sauf la Première, aux Oratorios. La gloire d'Honegger repose à égalité sur les uns et les autres. Rien n'illustre mieux la position chronologique des Symphonies que leurs numéros dans le catalogue de 222 oeuvres établi par le signataire de ces lignes: H. 75, 153, 186, 191 et 202.

Antérieure de plus d'une décennie aux suivantes, qui se succèdent de manière serrée, la Première Symphonie (1930) est néanmoins une oeuvre de pleine maîtrise, Honegger ayant attendu l'âge de trente-huit ans avant de se mesurer à ce genre redoutable. Elle est demeurée la moins connue et la moins jouée des cinq, et le fait qu'elle soit la plus difficile techniquement n'explique cette situation qu'en partie. Sans titre ni "programme" avoué, se rattachant encore par tel trait de style à l'étape précédente de la création honeggerienne, celle des "mouvements symphoniques" Pacific 2.3.1. et Rugby, elle annonce cependant les suivantes par maints détails. La force abrupte et bandée de son Allegro initial, peut être sa page la plus complexe et atonale, annonce le terrifiant Dies Irae de la Liturgique et, comme cette dernière, la Première se termine sur un paisible épilogue lent. Comme toutes les autres, elle comporte trois mouvements, seule la Cinquième s'écarte de l'ordonnance traditionnelle vif-lent-vif.

La Deuxième, la plus célèbre et la plus jouée de toutes, est la fameuse Symphonie pour Cordes (avec adjonction d'une trompette pour le Choral final), fruit du terrible hiver de 1941 passé dans Paris occupé, affamé et gelé. Après deux morceaux tendus et sombres, son Finale est un éclatant chant de victoire, prémonitoire de la Libération à venir, et c'est bien ainsi que le comprirent les publics enthousiastes qui vinrent l'acclamer sous la direction de Charles Münch.

La Troisième, la plus développée de la série, c'est la Symphonie liturgique, composée en 1945-46 dans le désenchantement de l'immédiat après-guerre, cette fausse paix qui allait déboucher sur la guerre froide, cette période des "lendemains qui font mal" au lieu de chanter comme on l'espérait ; au même moment, Prokofiev exprimait un message tout semblable dans sa tragique Sixième. Le titre de Liturgique de ceux des trois mouvements : Dies Irae, De Profundis clamavi, Dona nobis pacem, mais sans autre connotation ni citation grégorienne. Après l'évocation apocalyptique de la guerre, fléau de Dieu châtiant une humanité broyée, après la sombre et anxieuse prière du sein de la profondeur vers ce Dieu terriblement lointain, c'est le lamentable cortège des révoltés exigeant avec violence cette paix tant désirée, qui se manifeste dans le sublime épilogue lent, plus comme une utopie que comme une réalité.

Ecrite tout de suite après, en 1946, la paisible et lumineuse Quatrième tranche sur ses compagnes par son climat détendu, voire idyllique. C'est la symphonie des "délices bâloises" (Deliciae Basilienses), en hommage au grand chef d'orchestre et mécène bâlois Paul Sacher, commanditaire de tant d'oeuvres honeggeriennes, et à sa magnifique propriété du Schönenberg, aux portes de Bâle, où l'oeuvre fut conçue. Couronnée par l'allègre cortège du carnaval bâlois aux fifres et tambours, cette symphonie, qui est un peu la Pastorale d' Honegger, se contente d'un orchestre de chambre de dimensions mozartiennes (mais avec piano et un peu de percussion). C'est peut-être la plus parfaite des cinq, en tout cas la plus amoureusement ciselée, miracle de science d'écriture, mais cette science parvient à se faire oublier.

Elle devait être la dernière dans l'esprit de l'auteur, mais il y eut l'épilogue tragique de la Cinquième, cette Symphonie Di Tre Re (chaque mouvement se termine sur un ré à découvert de la timbale) composée à la fin de 1950 par un homme terriblement marqué dans sa chair par le très grave accident cardiaque de l'été 1947 qui le laissa en possession "d'un tiers de coeur". D'un dépouillement grandiose, lapidaire, cette oeuvre à la fois brève et monumentale comporte un ample Largo à la manière d'un choral, un Scherzo sarcastique coupé de deux interludes lents, morceau où Honegger utilise magistralement les procédés dodécaphoniques dont on parlait tellement à l'époque, mais pour en faire de la musique, enfin un véhément Allegro final brutalement coupé dans son élan, rapport "clinique" impitoyable, bouleversant, de l'infarctus qui avait terrassé le compositeur. Et c'est la seule des cinq Symphonies qui se termine ainsi dans le "noir".

Présenter aujourd'hui les Symphonies d'Honegger est une initiative qui s'inscrit dans la revalorisation de tout un vaste patrimoine musical de la première moitié du siècle trop longtemps occulté par le terrorisme intellectuel des sériels. 

Harry Halbreich

Crédits photographiques : Agence de presse Meurisse

 

 

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