Dossier Haydn (I) : de la naissance à Londres

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Crescendo Magazine vous propose un dossier Haydn dont voici la première étape. Le 19e siècle le disait "Père de la symphonie". Aujourd'hui, on sait qu'entre 1750 et 1800 furent écrites quelque 15.000 symphonies. Si Haydn n'en fut pas le "Père", il en fut sans nul doute le "Passeur", menant le genre de ses débuts à l'aube du romantisme. Par contre, il fut l'initiateur d'un genre tout à fait nouveau, aujourd'hui encore le point d'apogée de l'écriture : le quatuor à cordes, né simultanément et indépendamment à Vienne et en Italie avec Boccherini. Et là aussi, c'est à Haydn qu'il revient d'avoir mené le genre de sa gestation à son accomplissement. Resté dans un quasi anonymat jusqu'à ses trente ans, il fut ensuite, de son vivant, le compositeur le plus célébré à travers l'Europe, beaucoup plus que Mozart, Schubert ou Beethoven. Ensuite, il tomba dans l'oubli, à l'ombre de Mozart et de Beethoven, avec un bon millier d'oeuvres à son actif. Ce n'est que dans les premières décennies du siècle dernier que Joseph Haydn a retrouvé peu à peu la place de premier plan que son oeuvre impose. On l'a dit ascète et froid, valet de ses princes. Il est vrai que l'homme n'est pas celui de coups d'éclats ou des amours tourmentées ; peu d'anecdotes subsistent à son sujet si ce n'est les clins d'yeux à son prince ou les "mots" avec Beethoven. Son génie, on le trouve dans son écriture qui porte en elle une formidable énergie libérée par le "style", comme une mise en ordre pour la rendre transmissible. Son génie était-il trop humain? 

  • Un autodidacte

A l'aube de son soixantième anniversaire, lorsqu'il partit pour Londres, Haydn n'avait jamais quitté Vienne et ses alentours. 

Deuxième enfant d'une famille de douze dont six sont parvenus à l'âge adulte, Joseph Haydn est né à Rohrau, petit village à la frontière de la Hongrie, à trente-cinq kilomètres au sud-est de Vienne, le 31 mars 1732. Son père y est charron avant de devenir juge cantonal et possède une belle voix de ténor ; sa mère est cuisinière chez les comtes du lieu et taquine volontiers la harpe. La musique est donc présente dans la famille. Mais soupçonnant les dons de l'enfant, son père l'envoie très tôt -il a cinq ou six ans- chez un cousin, Franz, maître d'école à Hainburg qui l'initie à tous les instruments de musique alors en usage et le fait participer aux fastes des offices du lieu. Lorsque Joseph a huit ans, il entre dans la Maîtrise de la Cathédrale Saint-Étienne de Vienne où sa belle voix de soprano séduit le Maître de Chapelle Georg Reutter au point que, sans l'intervention in extremis de son père, Haydn serait devenu un castrat comme tant d'autres à la Cour et à l'église ! Déjà guidé par son destin, le jeune Joseph ne se contente pas de fredaines au sein du monde clos de la Maîtrise mais se penche sur les traités de Fux et de Mattheson, et met à profit l'enseignement des oeuvres qu'il est amené à chanter. "On l'affama de musique" écrit Dies, son premier biographe avec Griesinger. Peut-être composa-t-il déjà deux Missa brevis ? Non châtré, Haydn doit quitter la maîtrise à l'âge de dix-huit ans. Le voici seul à Vienne, sans le sou, mais de multiples cordes à son arc. Il joue des sérénades dans les rues, devient premier violon au Couvent des Hospitaliers, organiste à la Chapelle du Comte Haugwitz, étudie les sonates de Carl Philipp Emanuel Bach, donne des cours, compose pour ses élèves des sonates pour clavier, des trios dont il fait cadeau à l'occasion sans garder copie. Très longtemps d'ailleurs il perpétua cette pratique ; aussi l'archéologie haydnienne nous laisse-t-elle encore sans doute des oeuvres à découvrir. Ce n'est d'ailleurs pas sans mal qu'à la fin de sa vie, lorsqu'il tenta de faire le point de son catalogue, il ne put le reconstituer entièrement, laissant ce soin à l'éditeur Breitkopf. Mais les bonnes fées veillent sur le jeune homme. Il trouve un logement chez un certain Monsieur Martinez aux filles duquel il donne des leçons de piano et de chant avec, pour salaire, la table et le logement. Bonne fortune encore : dans la même maison logeait le célèbre Metastasio qui lui fit rencontrer le Maître de Chapelle Nicola Porpora, peu amène, dont il devint "l'homme à tout faire" moyennant rétribution, carnet d'adresses et métier, dont l'apprentissage de la bonne méthode du chant italien. "J'eus la chance d'apprendre du célèbre Porpora -qui était alors à Vienne- les vrais fondements de la composition" écrit-il dans son autobiographie de 1776. La Comtesse de Thun remarque le jeune musicien et l'introduit chez le Baron von Fünberg qui peu avant son décès le recommandera au Comte Morzin. Là, âgé de 26 ans, Haydn compose ses premiers ouvrages qui lui font une réputation si brillante qu'il est engagé comme Vice-Kapellmeister "chez Son Altesse le Prince Esterhazy au service de qui je souhaite vivre et mourir"

  • Chez les Esterhazy à Vienne et Eisenstadt

C'est le 1er mai 1761 que Joseph Haydn signe son contrat avec Paul Anton Esterhazy pour un salaire annuel de 400 florins, augmenté d'indemnités de séjour hors Vienne (75 florins) et d'une allocation d'uniforme d'officier -le plus haut grade du personnel de cour- de 60 florins. Cinq mois plus tôt, le compositeur avait épousé sans amour Maria Anna Keller, faute d'épouser sa soeur entrée au couvent. Elle n'entendait rien à la musique. Johan Fredrik Berwald, le cousin de Franz, raconte que, souhaitant visiter le Maître, il trouva au logis son épouse avec qui il s'entretint du succès de La Création entendue la veille. Pour seule réponse, elle lui dit: "On prétend que c'est très bien, mais je n'y comprends rien". Belle harmonie !

Depuis le milieu du 17e siècle, la Chapelle Musicale d'Eisenstadt s'enrichissait toujours plus, les Princes entendant faire de la ville un foyer culturel comparable à Vienne. La Chapelle comportait deux sections, l'une consacrée à la musique d'église, dirigée par le compositeur -de musique d'église essentiellement- Gregor Joseph Werner, officiellement Maître de Chapelle, l'autre à la musique de chambre dirigée par Joseph Haydn, alors Vice-Maître de Chapelle. Désormais, le compositeur coulera ses jours entre Vienne les mois d'hiver et Eisenstadt ou Esterhaza les mois d'été. Peu de temps après l'arrivée du compositeur au Palais de la Wallnerstrasse à Vienne, Paul Anton meurt. C'est son frère, Nicolas, qui lui succède. Très tôt appelé "Nicolas le Magnifique", le Prince est courtois, généreux, grand amateur des arts et conscient d'avoir à sa Cour un des plus grands musiciens de son temps. A Süttor, un domaine proche de celui d'Esterhaza, le Prince fait organiser pendant un mois des spectacles de marionnettes pour lesquels Haydn compose Philémon et Baucis, tandis que pour l'opéra il compose Acide, premier ouvrage d'une féconde série. Passionné de musique, le Prince s'est offert un baryton pour lequel le Vice-Maître de Chapelle composera pas moins de 126 trios et 3 concertos.

  • Esztheraza

En 1766, préférant Esterhaza à Eisenstadt, Nicolas décide d'y installer sa résidence d'été. La même année, Werner meurt à 73 ans et Haydn devient, par voie de fait, le seul Maître de Chapelle qui s'installe à Esterhaza avec son ensemble. Bien que s'y produisant dès 1766, la Chapelle ne s'y installera vraiment qu'au tournant des années 1768-1769. Le domaine possède un opéra et, trois années plus tard, Nicolas le Magnifique fera construire, face à celui-ci, un théâtre de marionnettes où les spectacles sont gratuits et ouverts à tous, une "Musikhaus" pour loger les musiciens, des appartements et une auberge. Au service du Prince qui ne lésine pas sur les moyens, un énorme effectif. Tout ce personnel constitue une grande famille ; Haydn préfère toutefois ne pas vivre jour et nuit avec les musiciens et achète une maison à Eisenstadt. Il n'y sera que très peu, logeant la plupart du temps à la Musikhaus. Tout roule : Haydn compose et dirige. Il disait ne pas aimer composer des opéras ; rien qu'entre 1775 et 1781, pour son Prince, il en compose cinq et une série d'autres pour le théâtre de marionnettes ; il en dirige une cinquantaine, essentiellement des opéras italiens. Pour avoir une idée de son intense activité, sachons que, pour la seule année 1783, il dirigea 105 représentations de dix opéras différents tandis que symphonies, quatuors, trios et sonates se succèdent « hors service Esterhazy ». Il en sera ainsi tant que vivra Nicolas le Magnifique. Haydn est heureux. On connaît cette fameuse phrase, reprise par Griesinger: "A la tête d'un orchestre, je pouvais faire des expériences, prendre des risques, personne n'était là pour me faire douter de moi ; de sorte que, sans l'avoir voulu, je devins original." Il reçoit des commandes de l'Espagne où le Duc d'Albe notamment, le treizième du nom, lui demande des quatuors. Au Prado, on peut voir aujourd'hui encore le portrait du Duc, peint par Goya en 1795, tenant entre ses mains une partition de Haydn. N'est-ce point là un signe parlant de reconnaissance internationale?

  •  Haydn et Mozart, un ferment réciproque et historique

Au printemps, Wolfgang Amadeus Mozart s'installe à Vienne. Entre Haydn et lui, de 24 ans son cadet, s'installe une amitié faite d'estime et d'admiration réciproques ; chacun sera pour l'autre une sorte de ferment créatif. A Léopold Mozart, après l'audition des trois derniers des six quatuors de son fils qui plus tard lui seront dédiés, Haydn confie :  "Je vous le dis devant Dieu et en tant qu'honnête homme : votre fils est le plus grand compositeur que je connaisse, en personne et de nom. Il a du goût, et en outre la plus grande science de la composition" (12 février 1785). A propos de Haydn, Mozart écrira à son père : "lui seul a le secret de me faire sourire, de me toucher au plus profond de mon âme". 

Leur première rencontre connue date de l'été 1784, lorsque les deux musiciens jouent à Vienne en quatuor avec leurs amis respectifs, Haydn est au violon, Mozart à l'alto ; chacun parle de l'autre dans ses lettres et, signe d'une profonde amitié, le 31 décembre 1789, Haydn sera, avec Johann Michael Puchberg, ami et bienfaiteur de Mozart, le seul invité à une répétition de Cosi fan tutte. Mozart dira de Haydn qu'il lui a appris comment écrire des quatuors ; Haydn dira de Mozart qu'il lui a fait pénétrer le rythme de l'opéra bouffe. Signes d'amitié encore, Mozart n'hésitera pas à faire des emprunts à Haydn qui n'hésitera pas citer son cadet après sa mort. Le 29 octobre de la même année, Don Giovanni est créé à Prague et le 15 novembre, Gluck meurt à Vienne, un compositeur que Joseph II appréciait nettement plus que Haydn et Mozart qui ne furent que très peu joués à la Cour impériale.

En 1789, Haydn à 57 ans. Il va rencontrer une belle et féconde amitié en la personne de Marianne von Genzinger, excellente pianiste formée aussi à l'écriture. Epouse du médecin de Nicolas le Magnifique, Haydn entretiendra avec elle une riche et longue relation épistolaire faite de confidence, de travail et de tendresse. Au sein du couple, il est reçu en ami ; Haydn rencontre un foyer. La solitude d'Esterhaza vient à lui peser. Il rentre à Vienne pour les fêtes de fin d'année et, fin janvier déjà, il est rappelé par son Prince, une perspective qui lui semble aujourd'hui insupportable et qu'il traduit dans une lettre non dépourvue d'humour, grinçant, à son amie. Sa santé s'en ressent. Le 25 février, cinq jours après la mort Joseph II, meurt la Princesse Maria Elisabeth, épouse de Nicolas. Haydn va dès lors multiplier les événements musicaux pour sortir son Prince de la mélancolie. La mort le fauchera cependant peu après, le 28 septembre de la même année. Il avait 77 ans. Haydn venait de passer ses plus belles années.  

  • Le premier séjour londonien

A Nicolas le Magnifique succède Anton. Les temps changent. Anton refait sa résidence d'été à Eisenstadt. Il n'aime pas la musique. Aussi renvoie-t-il les musiciens à l'exception de Haydn, le violoniste Luigi Tomasini et, suite à l'insistance de Haydn, la Chor Music. Les excellents musiciens de la Cour se dispersent aux quatre coins de l'Europe ; Haydn est un général sans armée ; il garde son titre et son salaire tout en étant dépourvu d'obligations. Il s'installe à Vienne et reçoit des propositions, du Roi de Naples notamment. Mais depuis quelques années, il est attiré par l'Angleterre où ses symphonies et quatuors sont joués depuis longtemps avec le plus vif succès relayé par la presse qui n'hésite pas à parler du "Shakespeare de la musique", de "l'admirable et infaillible Haydn", du "sublime Haydn"... Johann Peter Salomon, violoniste né à Bonn (pour la petite histoire, dans la même maison que Beethoven) et organisateur de concerts à Londres, vient le chercher. Haydn hésite et, le 15 décembre 1790, il fait le pas : Munich, Bonn, Bruxelles, Calais, Douvres, Londres. Il a 58 ans. Pour la première fois, il quitte Vienne et ses environs, et il découvre la mer. 

A Londres, il est reçu comme un roi. Jamais personne n'avait été reçu comme lui depuis 50 ans. Salomon avait programmé douze concerts dans la grande salle du Hanover Square Rooms, une salle de huit cents places où se produiront plus tard Liszt et Mendelssohn. Les concerts où des oeuvres de Haydn -deux en général- se mêlaient à celles d'autres compositeurs étaient donnés le vendredi, du 11 mars au 3 juin à l'exception du Vendredi Saint. Haydn tenait le pianoforte ou le bâton en alternance avec Salomon qui tenait aussi le premier violon. Salles combles évidemment, critiques dithyrambiques, vie mondaine, distinctions, le compositeur est reçu à la Cour, les portes de l'aristocratie lui sont grandes ouvertes, celles des personnalités les plus éminentes également. 

Avec quelles oeuvres fit-il ses débuts à Londres ? Probablement la 92e Symphonie "Oxford", la dernière oeuvre du genre écrite à Esterhaza et les Quatuors op. 64. Et à l'opéra ? Là, pas de chance: George III décide qu'un seul théâtre suffira désormais à Londres et refuse à Gallini, avec qui Haydn était en pourparlers, la licence pour le King's Theatre. De son vivant, Haydn ne verra dès lors jamais son Anima del filosofo ossia Orfeo ed Euridice. Dans le même temps, à Westminster Abbey, "sur l'ordre et sous le patronage de leurs Majestés" se tient pour la cinquième fois un gigantesque festival Haendel qui fera forte impression sur le compositeur qui ne manquera pas de s'en souvenir dans sa musique d'église et ses oratorios à venir. 

Survient ensuite un phénomène étrange dans la vie de Haydn. Fin juin 1791, il reçoit la première d'une longue série de lettres (22 en un an !) de Mrs Rebecca Schroeter, la veuve du compositeur Johann Samuel Schroeter. Dès l'abord, elles seront d'une tendresse appuyée peu coutumière, osées parfois, coquines ailleurs. On ne sait trop quelles furent ses relations avec le compositeur ; toujours est-il qu'il prendra un logement près du sien lors de son second séjour à Londres trois ans plus tard. De ses six mois de séjour, Haydn ramènera trois carnets truffés de reportages, d'aide-mémoires, de bonnes histoires, de "blagues" ; on l'y trouve étonné de certaines moeurs insulaires, fasciné par les chiffres. On y trouve les prix de tout, du moindre légume au plus beau bijou. Une manie que Haydn manifestait déjà depuis quelques temps déjà et dont témoignent ses lettres à ses éditeurs. Pour avoir été, lorsqu'il était jeune, prodigue de ses manuscrits, il était aujourd'hui exigeant et "bien dans ses papiers".

Le 5 décembre, Mozart meurt à Vienne. Des rumeurs parviennent à Londres mais Haydn ne peut d'abord y croire. A Marianne von Genzinger il écrit : "la postérité ne reverra pas un tel talent d'ici cent ans". 

Comme on l'avait connu du temps de Purcell et de Haendel, Londres, comme d'autres capitales, aime les concours, les combats de chefs. Aux saisons de Salomon et Gallini s'opposent les "Professional Concerts" qui tentent d'acheter Haydn qui refuse. Ils invitent donc Pleyel, et la presse s'empresse d'arbitrer le combat, bien vain d'ailleurs. C'était oublier que le second avait été l'élève du premier qui avait toujours gardé de la gratitude envers son maître : Pleyel donne des oeuvres de Haydn aux Professional Concerts et Haydn donne des oeuvres de Pleyel aux concerts Salomon. Et puis, la vie mondaine londonienne finit par épuiser ses charmes. A Marianne il écrit : "Quelle torture c'est pour moi ici à Londres que de devoir assister à tous ces concerts privés où je ne fais que perdre mon temps". La deuxième saison de Salomon est terminée et Haydn quitte l'Angleterre vers le 1er juillet 1792 après y avoir créé ses six premières Symphonies londoniennes (n° 93 à 98) ; il arrivera à Vienne le 24 juillet.

Crédits photographiques: Stéphane Hardy

Bernadette Beyne

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