Une « Grande Sonate » aux idées menues; des « Saisons » automnales

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Piotr Ilyitch TCHAIKOVSKI
(1840-1893)
Grande Sonate en Sol majeur, op. 37

Les Saisons, op. 37bis 
Freddy Kempf, piano
2015-66'28''-Textes de présentation en français, anglais et allemand-BIS-2140

De tous temps, les saisons n’ont cessé de fasciner les artistes. Les compositeurs, on le sait, ne sont pas en reste – on pense, bien entendu, à celles du Prêtre Roux et de Haydn, mais aussi, plus récemment, au Concerto pour violon n°2 de Philip Glass ou au recueil pour piano de Pēteris Vásks. L’opus 37bis de Tchaïkovski est assurément son cycle pour piano le plus célèbre. Fruit d’une commande de la revue mensuelle Nouvellist, il se compose de douze pièces destinées à être publiées dans chaque numéro de l’année 1876. D’après l’éditeur, chaque page devait traduire le caractère et l’ambiance du mois qui verrait sa publication. Chacune des pièces devait être précédée d’une épigraphe poétique, mais le compositeur ne se plia à cette exigence que pour la première (« Au coin du feu ») et la troisième (« Chant de l’alouette »); les autres citations furent dénichées et ajoutées par l’éditeur. Bien qu’écrites à des fins alimentaires, ces douze pièces, d’inspiration schumanienne, ne sont pas dépourvues de charme. Certaines (n°2, 3, 4 et 12, notamment) auraient d’ailleurs parfaitement pu trouver place dans l’un ou l’autre ballet. On ne peut que regretter, à cet égard, que l’auteur de Casse-Noisettes ne les ait pas orchestrées, ce qui leur aurait incontestablement conféré davantage d’éclat – plusieurs compositeurs s’y sont essayés, la plupart sans emporter l’adhésion. La sixième pièce du cycle (une Barcarolle qui n’en est pas vraiment une) et la onzième (Troïka) ont acquis une grande popularité. En dépit d’une prise de son brillante, le jeu de Kempf, dont c’est ici le quinzième enregistrement pour le label suédois BIS, ne convainc pas totalement. L’éclairage tamisé du mois de janvier se répand malencontreusement sur l’ensemble du cycle. L’absence de contrastes suffisamment accusés, tant rythmiquement que sur le plan dynamique, provoque une certaine monotonie. On aurait souhaité que certaines pages du cycle résonnent avec davantage de feu, comme les trois mois d’été (le mois d’août, en particulier, noté Allegro vivace) qui souffrent d’une lecture par trop mécanique, dans des tempi trop peu enlevés. Généralement apprécié pour ses mains de fer dans des gants de velours, Kempf semble, cette fois, avoir laissé l’acier à la maison.
De la Sonate n°2, opus 37 (surnommée « Grande Sonate », en raison de sa grandiloquence plus que de la qualité des trouvailles dont elle est taillée), Tchaïkovski disait lui-même qu’elle était « un peu sèche et complexe ». Sa genèse semble avoir été difficile, comme en atteste un courrier du compositeur: « Je n’arrive à extirper de moi que de petites idées médiocres, et je suis obligé de réfléchir sur chaque mesure ». De fait, l’œuvre est assez inégale: pour citer André Lischke, « des moments d’invention généreuse voisinent avec des temps morts et des pages entières de verbiage pianistique » (« du piano pour du piano » !). Le modèle est, ici encore, Schumann, que le finale plagie quasiment par endroits. Si Tchaïkovski se plaisait à colporter qu’il n’aimait pas Chopin, c’est bien le fantôme du compositeur polonais qui rejoint, dans l’Andante non troppo quasi moderato, celui de l’auteur des Scènes d’enfants. La Grande Sonate est à peine plus jouée que la Sonate n°1, en raison, toujours d’après Lischke, de son « manque d’originalité, joint à un cérébralisme évident et à des exigences techniques harassantes autant qu’ingrates ». A l’écoute du disque que voici, on a effectivement le sentiment que Kempf ne prend guère de plaisir à nous la restituer. Tout est propre et net, mais l’interprète est, pour ainsi dire, victime de la logorrhée du compositeur. Abstraction faite du mouvement lent dont le souvenir est rapidement englouti dans des flots de virtuosité, l’œuvre est trop peu aérée et les thèmes qui la caractérisent, à notre avis, trop peu séduisants pour permettre au pianiste d’en faire un joyau.
Olivier Vrins

Son 10 - Livret 7 - Répertoire 7 - Interprétation 7

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