Motets romantiques français pour solistes et chœurs, un récital au charme désuet

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Motets romantiques. Œuvres de Camille Saint-Saëns (1835-1921), Clémence de Grandval (1828-1897), Alexandre Guilmant (1837-1911), Théodore Dubois (1837-1924), Mel Bonis (1858-1937), Henri Duparc (1848-1933), Fernand de La Tombelle (1854-1928), Léon Boëllmann (1862-1897), Charlotte Sohy (1897-1955), Léo Delibes (1836-1891), Gabriel Fauré (1845-1924), Cécile Chaminade (1857-1944). Judith Van Wanroij, soprano. Isabelle Druet, mezzo-soprano. Cyrille Dubois, ténor. Thomas Dolié, baryton. Manon Galy, violon. Victor Julien-Laferrière, violoncelle. Yann Dubost, contrebasse. Anaïs Gaudemard, harpe. Lucile Dolat, orgue. Chœur de Radio-France, Christophe Grapperon. Livret en français, anglais, allemand ; paroles traduites en français, anglais. Juin 2023. 69’03’’. Alpha 1097

« L’œuvre d’un individu sans foi ne sera jamais d’un artiste, puisqu’elle manquera toujours de cette flamme vive qui enthousiasme, élève, grandit, réchauffe et fortifie ; cela sentira toujours le cadavre, que galvanise un métier frivole » : voici les mots que l’écrivain Auguste de Villiers de L’Isle-Adam prête à Richard Wagner auquel il rendit visite à Lucerne en 1869. « En art, la sainteté ne suffit pas ; il faut le style » répliquera en 1904 Camille Saint-Saëns dans les colonnes du Figaro, l’année du torrentiel Psaume XLVII Nations, frappez des mains Op. 38 de Florent Schmitt.

Ambivalence d’une époque marquée par le républicanisme voire le zèle anticlérical du combisme, mais aussi par la contre-réaction de la Recharge sacrale et la redécouverte d’un héritage ! Ainsi la Schola Cantorum instituée en 1896, cofondée par Alexandre Guilmant. Dans ce contexte, qu’est-ce que la piété, fût-elle sincère, vint inspirer aux compositeurs ? À un moment où l’orgue commençait à se remettre des avanies révolutionnaires, un Alexandre Boëly (1785-1858) tenta d’imposer Girolamo Frescobaldi, Johann Sebastian Bach, François Couperin, mais se fit congédier de l’église Saint-Germain l'Auxerrois en raison de l’austérité de ses programmes. Le public mondain lui préféra les théâtrales démonstrations d’un Lefébure-Wély (1817-1869) dont les improvisations, les scènes d’orage, les boléros empressaient les ouailles de Saint-Sulpice.

Alors que la musique sacrée au XIXe siècle connut en France quelques chefs-d’œuvre, principalement dans le domaine de la messe (depuis le Requiem de Berlioz), la forme du motet parvint-elle à se hisser aux mêmes sommets ? Il connut son heure de gloire sous l’Ancien Régime, mais que reste-t-il de ce génie à l’ère du romantisme ? « Quand le motet s’élève depuis les plus grandes tribunes d’orgue de la capitale –de celle de La Madeleine en particulier, on sent que la ferveur se nourrit d’ambitions » cadre Alexandre Dratwicki dans la notice, associant la vocation du Palazetto Bru Zane à ce projet patrimonial.

La rigueur académique de l’athée Saint-Saëns vaudra-t-elle blanc-seing ? « La musique religieuse doit être sérieuse, ce qui n’exclut pas l’amour mais repousse l’éclat [...] Le modèle du genre, c’est la musique de Bach » proclamera Mel Bonis, qui dédia son Cantique de Jean Racine à la mémoire de son fils. Mais par ailleurs, combien de chromos sentimentalistes, d’émois sulpiciens, combien de patenôtres et contritions de façade ? Au sein d’une discographie qui aborde rarement ce répertoire, le présent album apporte ses réponses par un lot représentatif, échantillonné par Christophe Grapperon, fin connaisseur qui nous révèle ici maintes raretés.

Comme cet Agnus Dei dramatisé par l’auteur de Coppélia. Un regard ouvert à la mixité, qui nous vaut l’aimable Kyrie de Clémence de Grandval (qu’on dirait accompagné par un harmonium), celui arachnéen et a capella de Charlotte Sohy, et un Gloria de Cécile Chaminade qui à l’instar de ses pièces de piano n’échappe pas au mièvre. Quitte à oblitérer la méritoire empreinte féminine de ce récital, Vincent d’Indy (1851-1931) ou Ernest Chausson (1855-1899) ne fussent pas moins prétendants. De celui-là, l’éminente Isabelle Bretaudeau a récemment exhumé quelques moutures inédites dont un Ave Maris Stella (édition chez Symétrie, 2021).

Parmi les instants intenses où complaisance, convention cèdent au charme ou à la grandeur : l’O Salutaris de Guilmant, le Gloria de Ferdinand de La Tombelle, le Benedicat Vobis Dominus de Dubois. Et le Cantique de Bonis, seule page authentiquement poignante, à vrai dire. Chant soliste, en duo, trio, quatuor, avec ou pour chœur : l’anthologie multiplie les combinaisons qu’agrémentent violon, violoncelle, harpe, contrebasse, et les omniprésents tuyaux du Grenzing de l’auditorium de Radio-France. On ne détaillera pas les honneurs des prestations vocales, dans l’ensemble savoureuses, voire sucrées ou empruntées, à l’avenant d’un chœur en effectifs généreux, expressif mais exempt de lourdeur.

Pour conclure, insinuons un scrupule phonétique. Alors que depuis une quarantaine d’années les interprétations baroqueuses surent étudier la prononciation du latin, une interrogation historiciste aurait pu ici conduire à privilégier la pratique gallicane, qui était encore de tradition sous les voûtes de la Fille aînée de l’Église, et se maintint jusqu’après la Seconde Guerre Mondiale, « malgré les réformes vaticanes de 1903/04, qui exigeaient un retour à la prononciation romaine, et malgré une admonition de l’archevêque de paris en 1920 » précisait la notice du CD French Romantic Music for Christmas (DHM, juin 2008). Pareille coquetterie un peu anachronique concourt du moins au charme désuet et flagorneur de ce florilège, où s’assume l’imagerie d’Épinal fantasmant cette catholicité sous la IIIe République.

Christophe Steyne

Son : 8,5 – Livret : 8,5 – Répertoire : 6-8 – Interprétation : 8,5

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