L’Enlèvement au Sérail au Théâtre des Champs‑Élysées : une turquerie bouffonne en demi‑teinte

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Dans la nouvelle production de L’Enlèvement au Sérail au Théâtre des Champs‑Élysées, Florent Siaud situe l’action dans la demeure ultramoderne d’un milliardaire, cadre de soirées où l’excès semble de mise.

Un palais contemporain aux œuvres d’art

Le vaste palais blanc aux vitres avec cadre en dentelles triangulaires, évoque d’abord la conque de la Seine musicale, résidence d’Insula Orchestra. Mais l’atmosphère glisse rapidement vers une tonalité méditerranéenne, voire californienne, aves ces hommes déœuvrés jouant devant l’entrée, surveillée par des vigiles en lunettes noires. Osmin dirige ce groupe, tandis que leur patron prend les traits d’un gourou-collectionneur d’art contemporain, organisateur de fêtes où le drogue est monnaies courante. Robes pailletées, objets d’art, ambiance flottante : l’ensemble compose un univers tragi‑comique aux accents de la série Les Experts Miami, où le maître de lieu retient sa colère chaque fois que Konstanze rejette ses avances. La mise en scène va jusqu’à faire abattre Osmin à la fin du vaudeville, choix qui interroge la place de la générosité du pacha imaginée par le librettiste Johann Gottlieb Stephanie, de la bouffonnerie d’Osmin, ou encore de la turquerie musicale, si essentielle à l’esprit de l’œuvre… Entre les actes, une vidéo en noir et blanc montrant les visages des chanteurs en gros plan renforce une tonalié plus sombre, sans lien explicite avec l’action. On associe souvent L’Enlèvement au Sérail à une forme de divertissement ; ce soir‑là, on en sort avec un sentiment de gravité inattendu.

Personnages aux caractère trempés

Sue scène, Jessica Pratt mène le jeu vocal. Elle propose une Konstanze plus intense que légère, en la façonnant mûre et réfléchie. Si certains aigus paraissent parfois un peu aigris, la consistance du médium soutient pleinement ce portrait, notamment dans « Welcher Wechsel herrscht in meiner Seele » et « Martern aller Arten ». Amitai Pati offre un Belmonte au timbre ouvert et chaleureux, même si davantage de précision mettrait en valeur l’écriture mozartienne. Ante Jerkynica campe un Osmin vigile inflexible ; son unique moment comique survient lorsqu’il sursaute, endormi sous l’effet d’une substance. Sa voix de basse semble encore en devenir, mais pourrait gagner en ampleur au fil des représentations. Le Pedrillo de Brenton Ryan apporte un contraste marqué, tant vocalement que dans la caractérisation, assumant ici une part légère du spectacle. Manon Lamaison, Blonde vive et pétillante, insuffle une énergie bienvenue. Enfin, dans le rôle parlé de Selim, Uli Kirsch compose un pacha frustré, impuissant malgré son pouvoir.

Une direction musicale mesurée

Sous la direction de Laurence Equilbey, Insula Orchestra fait entendre ses instruments d’époque avec un sens affirmé du contraste. Les percussions « turques » se distinguent, sans toutefois chercher l’effet spectaculaire. Les bruitages de Samuel Hercule, intégrés aux dialogues, substituent à l’exotisme traditionnel une évocation maritime, image discrète mais efficace de l’ailleurs. Le chœur Accentus, incarnant les habitants du harem, apporte une animation, insufflant une touche de gaieté à l’ensemble.

Dans cet Enlèvement au Sérail, la gravité prend le pas sur la fantaisie, laissant la turquerie bouffonne de Mozart en marge du palais contemporain d’un millionnaire.

Représentation du 3 juin 2026, au Théâtre des Champs-Élysées.

Victoria Okada

Crédit phoographique : Vincent Pontet

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