Avoir vu et revoir : Requiem de Mozart au Festival d’Aix-en-Provence

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Ce Requiem de Mozart « revisité » par Romeo Castellucci avait été un des moments forts de l’édition 2019 du Festival d’Aix-en-Provence. En 2022, il a fait l’événement à La Monnaie à Bruxelles. Le voilà de retour à Aix. Retrouvailles pour les uns – dont moi-même -, découverte pour les autres.

Le revoir donc.

Commencer d’abord par rappeler qu’il n’est pas une œuvre scénique. C’est une messe, une Missa da Requiem. Mais de nos jours, on le sait, la tendance est à mettre en scène des oratorios ou autres œuvres du genre. Il y a peu, je rendais compte ici même d’une version scénique de la Missa da Requiem de Verdi créée à l’Opéra de Nancy.

Souligner ensuite la personnalité de celui qui s’est lancé dans l’entreprise. Romeo Castellucci, on connaît son talent, la radicalité de ses interpellations scéniques. Pour le meilleur et pour le pire. Personnellement, il m’a offert des moments d’émerveillement, inoubliables, mais il m’a tout aussi prodigieusement agacé. 

Castellucci, n’illustre pas l’oeuvre qu’il met en scène, il n’est jamais dans le pléonasme. Toujours, il nous propose des univers parallèles en quelque sorte, des équivalences plastiques ; il se livre à des « performances ». Toujours, il nous interpelle et nous oblige de ce fait à adopter un autre regard sur les œuvres qu’il s’approprie. Avec lui, il s’agit de renoncer à un regard rationnel, qui veut à tout prix comprendre ; il faut s’abandonner à ce qui nous est proposé, laisser libre cours à une perception sensorielle. C’est la clé d’un éventuel bonheur. Eventuel parce que ça ne marche pas à tous les coups !

Ce qui est incontestable cette fois, c’est que son Requiem, cette messe des morts, cette messe de la mort, est paradoxalement un hymne à la vie.

Les notes et les airs sont ceux d’un chant de mort. Exactement servi par l’Orchestre et le Chœur Pygmalion, si précisément et si intensément dirigés par Raphaël Pichon. Ainsi traitées, les notes amplifient ce que les mots disent. Ajoutons que la partition de Mozart est, et c’est une bonne initiative, enrichie notamment de chant grégorien, céleste, et de deux airs reconstitués de Mozart.

En contraste, Romeo Castellucci développe un autre langage, celui des corps en mouvement, celui d’une scénographie aux multiples suggestions. Qui nous montre, qui nous fait voir, que s’il y a la mort inéluctable, il y a la vie aussi, tout aussi inéluctable.

La mort ? Magnifiquement imagée dans la séquence initiale d’une femme âgée, éteignant sa télévision-images du monde, mordant dans une pomme, buvant une dernière gorgée d’eau, s’allongeant sur son lit, dans lequel, magie, elle s’enfonce et disparaît. Dans une des dernières séquences, fantastique, quand le plancher du décor s’élève lentement jusqu’à la verticale et que glisse inexorablement tout ce qui l’encombre, notamment des amas de terre : « Poussière, tu n’es que poussière ». La mort aussi dans ces mots projetés qui, litanie sans fin, disent toutes les « extinctions » dont nous avons été ou sommes les responsables, celles des civilisations, des peuples, des villes, des langues, de la faune et de la flore.

La vie ? Dans des danses dont les interprètes portent de superbes costumes de type folklorique, chez cette petite fille littéralement mise en couleurs vives, et surtout à la fin, alors que l’on croit que tout est irrémédiablement consommé, avec l’entrée sur le plateau, vêtues de blanc, de quatre générations de femmes, dont un tout petit bébé. S’élève alors du bord de la fosse, le chant d’un enfant, si fragile et si puissant. Un tout grand moment d’émotion : lui tout seul face à nous, son chant.

Il faut évidemment mettre en exergue l’importance et la qualité du travail scénographique, millimétré, si fascinant dans ce qui surgit sur le plateau, dans les séquences inattendues qui se concrétisent devant nous.

Quel travail de mise en scène, de mise en espace, de mise en mouvement aussi. Et il me faut saluer l’incroyable travail du Chœur Pygmalion qui, non seulement, chante – et si bien – mais danse aussi. Saluer également les quatre solistes : Mélissa Petit, soprano ; Beth Taylor, alto ; Duke Kim, ténor et Alex Rosen, basse. Sans oublier les danseurs et les figurants.

Revoir ? Alors qu’il n’y a plus de surprise, être encore et toujours émerveillé devant certaines séquences, certaines mises en évidence de la partition ; mais être également perplexe devant certaines autres séquences moins inspirées ou trop insistantes.

On peut continuer à préférer le libre dialogue personnel d’une simple audition de l’œuvre, mais on n’oubliera pas certaines des propositions de Romeo Castellucci.

Stéphane Gilbart

Aix-en-Provence le 8 juillet 2026

Crédits photographiques : Monika Rittershaus            

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