A Genève, Matthias Pintscher le magnifique !  

par https://pizzadali.co.il/

Pour son concert du 9 février, l’Orchestre de la Suisse Romande invite le compositeur et chef d’orchestre allemand Matthias Pintscher, actuellement professeur de composition à la Juilliard School de New York et directeur musical de l’Ensemble InterContemporain à Paris.

Dans un français parfait, il s’adresse au public genevois pour parler de l’œuvre qu’il va diriger, Neharot, commandée par la Suntory Foundation for the Arts, le Los Angeles  Philharmonic, la Staatsoper de Dresde, l’Orchestre Philharmonique de Radio-France et l’Orchestre de la Suisse Romande. Composée en 2020, elle a été créée le 27 août 2021 au Suntory Hall de Tokyo sous la direction du compositeur. Durant le printemps 2020, la chape de plomb du confinement s’est abattue sur New York. Matthias Pintscher élabore sa partition comme un requiem pour grand orchestre en lui donnant pour titre le mot hébreu ‘neharot’ qui veut dire la rivière et les larmes. Sa judaïcité s’exprime en cette lamentation qui s’écoule comme les rivières souterraines à l’intersection du lieu où a été érigée la Cathédrale de Chartres. Dès les premiers accords des deux harpes surgissent de cinglants tutti martelés par la percussion qui se résorbent en sonorités aussi mystérieuses qu’envoûtantes. Puis de déchirantes éruptions annoncées par un tuba menaçant finissent par se dissiper pour laisser place à un solo de trompette dialoguant avec un hautbois éploré. En sourdines, les cuivres développent un choral empli d’espérance, tandis que vibre la machine à vent sur fond de cloches lointaines. Une oeuvre impressionnante par la qualité de l’écriture et l’impact émotionnel qu’elle exerce immédiatement sur le public.

Pour encadrer sa récente création, Matthias Pintscher chef d’orchestre opte pour La Péri, le poème dansé de Paul Dukas datant de l’hiver 1911. La Fanfare pour cuivres introductive  révèle une remarquable homogénéité des pupitres. Du pianissimo des cordes brossant une toile de fond énigmatique, les bois et la trompette se dégagent pour évoquer le Prince Iskender partant à la recherche de la Péri endormie que dessinent le cor anglais, les cors et les violoncelles. La quête de la Fleur d’Immortalité est figurée par une savante progression mettant en valeur la moirure des timbres avant de parvenir à un paroxysme lorsque le précieux talisman est dérobé par le conquérant. En de sauvages envolées se déploie la danse de la reconquête. Peu à peu, le livre se referme en un mezzoforte rasséréné, tandis que la Péri s’éloigne en  une brume lumineuse.

Le programme s’achève par la dernière œuvre de Sergey Rachmaninov, les Danses symphoniques  op.45 écrites pour Eugene Ormandy et l’Orchestre de Philadelphie qui en assurèrent la création le 3 janvier 1941. Matthias Pintscher aborde le Non allegro initial dans un tempo rapide qui ne nuit en rien à la précision du trait et à la mise en lumière des bois et du saxophone nostalgique, pendant que les cordes s’épanchent généreusement. Sur le soutien des trompettes en sourdines, l’Andante con moto finit par prendre le tempo d’une valse, saupoudrée des vrilles du cor anglais, mais continuellement innervée de tensions angoissées qui deviendront lancinantes dans le da capo. Le Lento assai accentue les contrastes d’éclairage par la virulence des traits amenant le motif du Dies irae aux violoncelles puis de l’hymne orthodoxe ‘Béni sois-tu, Seigneur’ à la clarinette basse. Le chef ose ensuite une longue césure avant de s’attaquer à la péroraison où les deux thèmes s’affrontent avec une rare véhémence qui produit un effet fulgurant sur le public médusé. Un concert inoubliable !

Genève, Victoria Hall, 9 février 2022

Paul-André Demierre

Crédits photographiques : Eric Garault

 

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