A l’OSR, l’Ecole de Vienne et Brahms

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Pour les trois premiers concerts de saison de l’Orchestre de la Suisse Romande, Jonathan Nott a décidé de mettre en parallèle l’Ecole de Vienne et Brahms. Après les Six Pièces pour orchestre op.6 d’Anton Webern (présentées le 3 octobre) a été proposé, le 17, Erwartung, le monodrame d’Arnold Schoenberg composé entre la fin août et la mi-septembre 1909.

En un seul acte, en moins d’une demi-heure, est évoquée une femme qui se fraie, en pleine nuit, un chemin dans une forêt, à la recherche de son amant qu’elle finira par découvrir sans vie, ce qui l’amènera à sombrer dans la démence. A partir d’un accord de six notes, le canevas instrumental se pare d’un épais mystère que zébreront un glissando de cordes ou quelques perles de célesta et harpe, comme si la clarté de la lune perçait les nues. De l’orchestration touffue, le chef s’ingénie à faire ressortir la fibre lyrique, ce qui permet à la Femme, remarquablement incarnée par Angela Denoke, de produire un coloris profondément désabusé que l’expression dramatique rehausse grâce à une diction parfaitement intelligible ; et l’ampleur du legato la fait passer naturellement d’un « Da ist jemand… » à peine murmuré à un « Herr Gott, was ist…» déchirant.

Comme souvent, la partition de Schoenberg aura pour pendant, deux jours plus tard, une page de son élève, Alban Berg : sa Suite lyrique remonte aux années 1925-26 et était d’abord constituée de six mouvements destinés à un quatuor à cordes. En 1928, le musicien ne conservera que la partie médiane (les mouvements II, III et IV) qu’il transposera pour un ensemble d’archets. Jonathan Nott tire de la première phrase un cantabile désabusé que lacère un pizzicato rageur, devenant lancinant par la réitération du motif. L’Allegro misterioso paraît inquiétant par ce fourmillement de segments qui se disloquent aussi rapidement qu’ils affleurent, tout en étant les vecteurs d’un profond désarroi. Et l’Allegro appassionato devient poignant dans cette volonté de faire chanter les cordes graves ; il incombera aux soli de second puis de premier violon d’en exprimer le caractère plaintif.

Heureuse idée que celle de lui adjoindre l’opus 53 de Johannes Brahms, la Rhapsodie pour contralto, chœur d’hommes et orchestre, datant de 1869. Triste à mourir s’avère l’Introduction abordée dans une extrême lenteur, d’où surgissent les mots « Aber abseits wer ist’s ? », prononcés par une Gerhild Romberger au timbre somptueux, profitant de la magnificence du grave pour oser le pianissimo le plus ténu sur « Das Gras steht wieder auf ». La deuxième strophe ne consiste qu’en une seule ligne qui parcourt l’ensemble de la tessiture, tandis qu’une indicible émotion nimbe le dernier verset qui confine à la prière sublime, soutenue par les voix masculines si bien fusionnées de la Zürcher Sing-Akademie.

En seconde partie de ces deux concerts, intervient le pianiste Nicholas Angelich, interprète des deux Concerti de Brahms. Dans le Premier en ré mineur op.15, le chef renoue avec un tempo délibérément lent qui est vivifié par de sporadiques contrastes d’éclairage, alors que le soliste prône une puissance de jeu qui se veut pathétique dans le Poco più moderato si expressif mais qui devient tonitruante, alors que les kyrielles d’arpèges déferlent sur le clavier en vagues déchaînées. Par bonheur, l’Adagio cultive une sobriété retenue qui concède au piano de méditatives inflexions ; et le Rondò final réussit à tempérer les éclats sans retomber dans les boursouflures du début. En bis, le pianiste, rasséréné, offre le Premier des Intermezzi de l’opus 117, tout en demi-teintes ! Dans le Deuxième Concerto  en si bémol majeur op.83, il souscrit à nouveau à la sonorité ample que développe le tissu orchestral ; sous tension, le trait à l’arraché est anguleux ; mais il s’émousse judicieusement en ses fins de phrase. Le scherzo joue savamment des contrastes en usant du rubato, quand l’andante évite tout maniérisme en laissant s’écouler le flux mélodique que le clavier irisera d’arpèges translucides. Lui répondra le finale, scherzando, profitant de l’étirement des lignes pour laisser affleurer une fougueuse allégresse. En bis, le pianiste n’est plus que bouleversante simplicité en égrenant les quelques accords de « Der Dichter spricht », l’ultime des Kinderszenen de Robert Schumann.

Paul-André Demierre

Genève, Victoria Hall, les 17 et 19 octobre 2018

Crédit photographique : Pierre Abensur

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