Au Mai Musical Florentin de 2024, une Tosca où la folie domine
Giacomo Puccini (1858-1924) : Tosca, mélodrame en trois actes. Vanessa Goikoetxea (Tosca), Piero Pretti (Mario Cavaradossi), Alexey Markov (Baron Scarpia), Gabriele Sagona (Cesare Angelotti), Matteo Torcaso (Un sacristain), Oronzo D’Urso (Spoletta), Dario Giorgelè (Sciarrone), Cesare Filiberto Tenuta (Un geôlier), Spartaco Scaffei (Un berger) ; Coro di voci bianche de l’Académie du Mai Musical Florentin ; Chœurs et Orchestre du Mai Musical Florentin, direction Daniele Gatti. 2024. Notice en anglais. 119’ 33’’. 2CD CD Naxos 8.660607-08.
Après toutes les versions de Tosca qui existent et qui font référence, est-il encore nécessaire d’en publier de nouvelles ? À cette question posée par un proche, le présent album peut apporter une réponse positive. Non seulement, il procure un vrai plaisir d’écoute, mais il témoigne de la vitalité du Mai Musical Florentin, dont l’orchestre a été fondé en 1928 par le chef et compositeur italien Vittorio Gui (1885-1975), cinq ans avant l’organisation du festival annuel. L’année 2024 en a salué la 86e édition, la première de Tosca, dans la mise en scène de Massimo Popolizio, ayant eu lieu le 24 mai. Né à Gênes en 1961, ce dernier a transféré l’action de l’opéra dans les années 1930, avec un décor urbanistique de l’époque. Il a déclaré s’être inspiré du film Le Conformiste (1970) de Bernardo Bertolucci. Nous relevons cette précision à titre indicatif, puisque c’est la version audio en public du 4 juin qui est ici proposée, et non la possible vision à domicile (disponible en DVD et Blu-Ray). Le mélomane intéressé par ce dernier aspect lira dans la notice un entretien (en anglais, non traduit) sur les intentions de Massimo Popolizio avec un responsable des programmes florentins.
La presse, au moment de la production, a relevé un jeu d’acteurs soigné, et a globalement considéré l’approche comme réussie. On peut s’en rendre compte à travers le plateau vocal, qui, dans son ensemble, offre une soirée que l’on qualifiera de qualitative. Dans le rôle de Tosca, l’Américaine Vanessa Goikoetxea (°1980), qui est née en Floride et a des origines espagnoles, a étudié à Bilbao et à Madrid avant de se faire connaître, dès ses débuts, il y a une quinzaine d’années, dans Mozart, Puccini, Verdi, ou en Rusalka de Dvořák. Nantie d’une belle technique vocale et gratifiée d’une voix chaude dont elle accentue la performance au fil de la soirée, elle est investie dans son personnage, avec un engagement qui va la plonger, dans les circonstances tragiques de l’action, au sein d’une folie de plus en plus destructrice, y compris pour elle-même. Son air Vissi d’arte, vissi d’amore se révèle émouvant et face à Scarpia, elle fait la preuve de sa détermination ; la scène du meurtre porte son poids de tragédie.
À ses côtés, Piero Pretti, qui a débuté en 2006 dans La Bohème, et a servi un peu partout Donizetti, Puccini ou Verdi, est un digne Mario Cavaradossi, avec une expressivité développée. La voix est capable d’accents dosés avec subtilité, et, dans le déchirant E lucevan le stelle, Pretti est vraiment dans le désespoir. Face à ces deux victimes, le rôle de l’impitoyable Scarpia est confié au Russe Alexey Markov, qui a commencé au Mariinski comme membre de l’Académie des jeunes chanteurs du lieu, avant de faire carrière dans les répertoires russe et italien. Il est convaincant, dans son attitude dure et sans scrupules, et l’on appréciera la qualité d’une diction qui donne au texte son cruel relief. Cette version florentine trouve son apothéose dans l’Acte III, où l’action atteint son paroxysme jusqu’au dénouement que l’on connaît, dans un climat de folie généralisée.
Les autres protagonistes remplissent bien leur mission, en particulier Gabriele Sagona en Cesare Angelotti. Les chœurs sont à la hauteur de l’attente, on sent qu’ils ont été préparés sérieusement par Sara Matteucci. C’est le chevronné Daniele Gatti, incisif, qui dirige l’orchestre ; il souligne le discours musical dans un geste large, avec des tempi assurés et des effets dramatiques, n’hésitant pas à y ajouter de la grandeur. Gatti a été désigné comme directeur musical de ce Mai Musical Florentin pour les trois prochaines saisons.
Rassurons l’ami proche qui se posait la question de la nécessité de gravures nouvelles de Tosca face à la richesse des références connues : une publication se justifie lorsqu’elle est de qualité et lorsqu’elle porte témoignage d’un moment lyrique aussi réussi que celui-ci. La démonstration est faite.
Son : 8 Notice : 9 Répertoire : 10 Interprétation : 9
Jean Lacroix



