Benoît Mernier, Comme d’autres esprits 

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Le compositeur Benoît Mernier est à l’honneur au Festival Ars Musica qui lui a commandé une pièce orchestrale dans le cadre des 30 ans du Festival. “Comme d’autres esprits”, dédiée à la mémoire de Robert Wangermée, sera créée à Liège et Bruxelles par l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège sous la direction de Gergely Madaras.  

Votre nouvelle oeuvre porte le titre de “Comme d’autres esprits”. D’où vient cette formulation ? 

Le projet de cette pièce était une commande d’Ars Musica dans le cadre de ses 30 ans. Au départ, Bruno Letort, Directeur du festival, m’avait demandé d’écrire une pièce qui soit une introduction au Concerto pour violoncelle et orchestre Tout un monde lointain d’Henri Dutilleux, compositeur pour lequel j’ai une forte admiration. Dès l’amorce du travail, cela m’a semblé assez compliqué, étant en quelque sorte trop impressionné par ce chef d’œuvre, et je me suis éloigné finalement de Dutilleux pour me rapprocher du texte qui a donné son nom au concerto, le poème la Chevelure de Baudelaire avec ces vers :

“La langoureuse Asie et la brûlante Afrique, 

Tout un monde lointain, absent, presque défunt

Le titre de ma pièce provient du vers qui se trouve juste après, tel une réponse à celui choisi par Dutilleux. 

« Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !

Comme d'autres esprits voguent sur la musique,

Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum. »

Ce qui est amusant, c’est qu’en cherchant le titre, je suis retombé sur l’une de mes anciennes pièces pour voix et piano intitulée un Hémisphère dans une chevelure sur un poème de Baudelaire dont je reprends du matériau. Je suis attiré par ces thèmes baudelairiens que sont l’exotisme, l’amour et l’érotisme. Il y a également dans Comme d’autres esprits une citation consciente qui, pourtant, n’a pas été préméditée : deux mesures du prélude de l’Acte III de Tristan. Cette évocation est venue toute seule ; elle me semblait naturelle tant les univers de Wagner et Baudelaire sont liés. 

Comme d’autres esprits est une partition purement orchestrale. Elle prend place après une série de concertos que vous avez composés pour piano, violon et orgue. Est-ce qu’il y a un enjeu particulier à revenir à l’orchestre seul, sans une partie soliste ? 

Disons que l’on est davantage concentré sur l’instrument tellement riche qu’est l’orchestre et sans doute plus libre de le faire sonner pleinement. Avec un instrument soliste, la question des rapports sonores avec l’orchestre est omniprésente et donc oriente constamment la texture orchestrale. Mais j’ai un peu tendance à dire qu’à chaque nouvelle pièce, j’ai l’impression de recommencer tout à zéro. Beaucoup de compositeurs disent cela et on pourrait considérer cette impression comme de la fausse modestie ! Pourtant, pour chaque nouvelle pièce la question de la page blanche reste entière. Mais il y a quand même la force de l’expérience et on va naturellement plus vite dans certains choix harmoniques, instrumentaux ou d’orchestration. Le temps que je gagne sur des aspects “techniques” me permet d’explorer d’autres univers. La technique, l’orchestration et les couleurs sont des éléments qui déterminent la musique mais n’en sont pas la substance même. Quand je regarde mon parcours, je sens que je me dirige vers quelque chose de plus simple et de plus transparent. Je travaille plus au coeur des éléments et de l’expression. J’abandonne la périphérie pour me concentrer davantage sur l’objet. 

Vous nous dites être admiratif de Dutilleux, est-ce que sa musique vous a influencé ? 

Quand je composais Comme d’autres esprits, j’avais sur ma table de travail la partition de Tout un monde lointain, un peu comme un objet fétiche que l‘on place sur son bureau. Je ne l’ai ouverte qu’une une ou deux fois, peut-être pour me rassurer. Il n’y a pas de référence précise à Dutilleux dans ma pièce, mais comme c’est un compositeur qui m’influence depuis longtemps, les auditeurs découvriront peut-être des éléments évocateurs de sa musique mais ils ne sont pas conscients ni voulus. Mais dans tous les cas, c’est une référence que je n’ai pas cherchée.   

L’un de vos partitions, Esquisse pour violon et piano, est jouée actuellement par le Duo Sarrasine. Pouvez-vous nous parler de cette pièce déjà assez ancienne ? 

Cette partition fut composée en 2002. Au départ, c’était une pièce à visée pédagogique. J’avais été invité à l’Académie de Wallonie pour travailler avec des musiciens et des compositeurs en devenir. J’avais pour l’occasion décliné la matrice de cette partition pour plusieurs alliances instrumentales : 2 flûtes, 2 trompettes, 2 hautbois, clarinette et piano, et également piano solo. D’un point de vue sonore, cette pièce demande finalement pas mal d’expérience aux instrumentistes et elle n’est pas facile, (même si le résultat en donne l’impression) ! Cependant, c’est une partition qui est assez régulièrement jouée. 

Est-ce que vous êtes tenté de retravailler vos anciennes partitions ? 

Oui, c’est toujours tentant quand on est confronté à d’anciennes partitions et, à les entendre, je me dis que j’aurais dû faire autrement... J’ai parfois oublié certains aspects et lors du travail avec les musiciens, je me sens assez détaché et décomplexé pour proposer différentes options et cela les étonne parfois ! La musique est structurée par des agencements et il est indispensable de trouver un équilibre qui a du sens et qui lui permet de fonctionner. Mais souvent reprendre des partitions nécessite une immense énergie et il est parfois plus simple d’écrire quelque chose nouveau. 

Est-ce que vous avez enseigné la composition ? 

Il m’est arrivé de donner quelques cours individuels, mais je trouve qu’enseigner la composition est très difficile. Nous sommes peu dans l’action par rapport à la partition de l’étudiant, et, en une lecture rapide à la table, il est très délicat de prétendre en avoir une représentation sonore dans le détail tout comme dans le parcours formel. Dès lors, il est également difficile de conseiller l’étudiant sur tel ou tel point car il y a mis tellement de lui-même et y a passé tellement de temps. Lui demander de changer des choses peut être pour lui un véritable déchirement. On peut lui parler d’expérience, mais il est libre de nous croire ou pas car, pendant le cours, il ne peut pas entendre la réalité sonore de ce conseil. À l’inverse d’un cours d’instrument où il est aisé de montrer comment faire et de permettre à l’étudiant de reproduire ou d’améliorer. 

Vous participez actuellement à un mentoring de composition. En quoi cette expérience est-elle originale ? 

C’est un projet mené sur 2 ans à la Chapelle Reine-Élisabeth en collaboration avec ENOA (European Network of Opera Academies). Le compositeur Harold Noben doit écrire un petit opéra de chambre. Nous travaillons toutes les étapes avec une première phase centrée sur la conception, le texte, la dramaturgie et une seconde phase sous forme de laboratoire avec les instrumentistes et chanteurs. Le compositeur arrive avec une pièce non finalisée et des esquisses que nous testons avec les musiciens et les chanteurs ! Sur la base de ce qu’il entend en live et des commentaires tant des musiciens que de moi-même, Harold Noben retravaille le matériau et il revient vers les musiciens. À la différence d’un cours “statique”, nous sommes dans l’action et mon rôle est de faire gagner du temps entre les étapes et de donner des idées ou des solutions. Je trouve que c’est la formule idéale et ce concept devrait être généralisé. Je suis très heureux de cette invitation ; elle m’apporte beaucoup tout comme ma nouvelle charge de professeur d’orgue au Conservatoire Royal de Musique de Bruxelles.

Benoît Mernier est à l’honneur du festival Ars Musica 2019.  Comme d'Autres esprits  sera créée par l'Orchestre philharmonique royal de Liège sous la direction de Gergely Madaras à la Salle philharmonique de Liège (17 novembre) et au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (22 novembre). Benoît Mernier participe également au projet “Pierrot Rewrite-Le Pierrot lunaire revisité” pour lequel il a mis en musique le poème d’Albert Giraud  “Blancheurs sacrées”. Ce concert se déroulera au Palais des Beaux-Arts (24 novembre), à cette occasion la mezzo Pauline Claes sera accompagnée par Musiques nouvelles sous la direction de Jean-Paul Dessy. 

Plus d’information sur Benoît Mernier : http://www.compositeurs.be/fr/compositeurs/benoit_mernier

Propos recueillis par Pierre-Jean Tribot 

Crédits photographiques : Yves Gervais

"Comme d'Autres Esprits" est édité par XXI Music Publishing asbl dont Pierre-Jean Tribot, Rédacteur en chef de Crescendo Magazine est co-fondateur et administrateur.

 

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