Intemporels

Les dossiers.
Les graines de curieux : les découvertes un peu piquantes de la musique.
Musiques en pistes : pour une écoute active de la musique. Analyse et exemples sur partitions et écoutes d’extraits.
Focus : un événement particulier dans la vie musicale

Ivan Ilić, à propos de Joseph Jongen 

par

C’est un événement majeur dans le domaine du patrimoine musical belge  : le pianiste Ivan Ilić fait paraître, chez Chandos, un album intégralement consacré à des œuvres pour piano de Joseph Jongen, l’un des plus grands compositeurs belges. Alors que cet enregistrement contribuera sans nulle doute à la reconnaissance internationale de ces chefs d'œuvre, Crescendo Magazine échange avec ce brillant musicien, infatigable explorateur du répertoire.  

Vous faites paraître un nouvel enregistrement consacré à des œuvres pour piano solo du compositeur belge Joseph Jongen. Qu'est-ce qui vous a conduit à ce choix qui sort des sentiers battus ?

J'ai découvert Jongen par hasard, en faisant des recherches sur les compositeurs anglais du début du XXe siècle. C'était pendant la pandémie, alors que j'écoutais beaucoup de musique, et j'ai immédiatement contacté la bibliothèque du Conservatoire de Bruxelles pour essayer d'obtenir les partitions. Mais les échanges étaient un peu long ! C'était donc frustrant, au début, mais cela m'a poussé à vouloir encore plus les partitions. 

Une fois que j'ai eu les partitions, j'ai eu l'impression que toute la musique que j'avais jouée auparavant -en particulier la musique française- m'a donné les outils nécessaires pour donner vie à la musique de Jongen, tout naturellement. 

Apprendre la musique lentement, écouter ses inflexions harmoniques subtiles, c'était comme goûter un nouveau fruit merveilleux. 

Quelle est pour vous la place de Jongen dans l'histoire de la musique ?

Jongen a écrit une musique finement travaillée dans un style qui commençait à perdre de sa popularité de son vivant : la musique "impressionniste". Mais ses œuvres comme l'Opus 69 sont parmi les plus belles pièces que je connaisse dans ce style. 

C'est une figure déroutante parce qu'il était aussi un professeur de contrepoint, et qu'il était l'un des seuls compositeurs à maîtriser absolument les deux styles. Je suis convaincu que s'il était français et non belge, il serait beaucoup plus joué et enregistré, et sa musique serait étudiée par des dizaines de milliers d'étudiants. 

Et bien sûr, s'il avait écrit certains de ces morceaux 30 ans plus tôt, il serait salué comme un génie.  Au lieu de cela, il est presque complètement oublié en dehors de la Belgique. 

Je ne me prononcerais pas sur sa place dans l'histoire de la musique, mais je dirais que sa musique a eu un impact profond sur moi. 

Qu'est-ce qui vous a motivé à enregistrer spécifiquement ces "Préludes" et "petits préludes" ? Y a-t-il une filiation stylistique avec ceux de Debussy ?

J'ai eu un premier coup de cœur pour l'un des Préludes de l'Opus 69 intitulé “Nostalgique”, où le fa dièse répété rappelle Le Gibet de Ravel.  

Au-delà de cette référence superficielle, le morceau est plus Ravel que Debussy car les harmonies sont plus "épaisses", plus comprimées, avec des dissonances plus empilées. Chez Debussy, les accords ont tendance à être plus espacés, avec une sensation d'espace et d'air. 

Gérer les équilibres dans les accords, c'est comme essayer de trouver le bon assaisonnement quand on cuisine. Cela demande beaucoup de pratique, et vous n'y arrivez presque jamais. Cela change également de façon marquée d'un piano à l'autre. Jouer du Jongen vous fait prendre conscience de la qualité du piano sur lequel vous jouez, quels registres sonnent bien, lesquels ne sonnent pas bien. J'ai développé une obsession pour “Nostalgique”, avant d'apprendre les autres Préludes de l'Opus 69, qui semblent spirituellement proches des Etudes de Debussy et peut-être des passages des Miroirs de Ravel.

Les Petits Préludes peuvent, à première vue, sembler être des "œuvres mineures", mais pour moi, ils sont probablement encore plus intéressants, en raison de la façon dont Jongen distille tant de musique en seulement une ou deux minutes, et de la façon dont il franchit les frontières stylistiques avec une telle fluidité. Certains morceaux ressemblent à Jean-Sébastien Bach, à Fauré, à Poulenc, à Scarlatti, à Rachmaninov... C'est tellement éclectique et cela ne peut avoir été écrit que par Jongen, au milieu du 20e siècle.

Classeek et les International Classical Music Awards  concluent un partenariat

par

Le jury des International Classical Music Awards (ICMA) sont heureux d’annoncer le lancement d'un nouveau prix : le Classeek Award. 

Ce nouveau prix sera décerné pour la première fois en 2023, lors de la cérémonie de remise des prix et du concert de gala des ICMA qui auront lieu au National Forum de la musique à Wroclaw, en Pologne. 

Cette nouvelle catégorie a été créée en étroite collaboration avec Classeek, basée à Lausanne, en Suisse. 

"Aujourd'hui, la concurrence entre les jeunes musiciens talentueux est très forte. Nous pensons que les meilleurs doivent aussi recevoir et bénéficier du meilleur soutien possible ! C'est un objectif commun au jury des ICMA  et à Classeek” a déclaré Remy Franck, président du jury des ICMA. Nous avons donc ajouté ce nouveau prix aux catégories déjà existantes. Il nous permet de promouvoir annuellement un jeune musicien exceptionnel choisi parmi les finalistes du programme "Ambassadeur de Classeek", destiné aux artistes de talent. Grâce à notre jury indépendant, composé de 19 critiques musicaux de 16 pays différents, nous espérons renforcer la reconnaissance  du musicien lauréat. Nous sommes ravis d'organiser ce nouveau prix en étroite collaboration avec Classeek et de développer des synergies profitables entre les deux organisations." 

Catarina Amon de Classeek déclare : "Nous sommes ravis de commencer notre collaboration avec les ICMA, avec qui nous ressentons une alliance de passion pour soutenir le plus haut niveau artistique en combinaison avec la prochaine génération d'artistes. Nous sommes fiers de présenter ce nouveau Prix Classeek lors de la saison 2023-24 et d'avoir des artistes en relation avec notre programme, nommés en association avec les International Classical Music Awards"

Pour en savoir plus sue Classeek, nous vous invitons à lire l'interview que Catarina Amon, nous avait accordée

Les Concerts de Midi célèbrent leur 75 ans, rencontre avec Guy van Waas

par

Le 15 janvier 1948, inspirée par le modèle londonien, Sara Huysmans organisait dans notre capitale les premiers Concerts de Midi belges, aux Musées Royaux des Beaux-Arts, à l'heure du déjeuner. Un rendez-vous très prisé dans le Bruxelles d'après-guerre. 75 ans plus tard, les Concerts de Midi sont une institution dans le paysage musical bruxellois. A l’occasion de cette célébration, Guy van Waas et Dirk Vermeulen, les directeurs artistiques, ont concocté un événement festif : rendez-vous ce 15 janvier.   

Les Concerts de Midi célèbrent leur 75e anniversaire avec une journée spéciale. Comment avez-vous concocté  cet événement ? 

Une chose était évidente pour nous : il fallait rejouer l'oeuvre présentée lors du premier concert, le 15 janvier 1948. Les programmes de l'époque étaient moins précis que ceux que nous recevons actuellement. On y a trouvé : Programme Beethoven, par le Quatuor Gertler et puis le nom des 4 musiciens (clarinette, cor, basson et contrebasse) qui nous mènent très évidemment vers le Septuor op. 20. Nous avons ensuite voulu rendre hommage à celui qui fut pendant de nombreuses années le directeur artistique des Concerts de Midi, l'excellent pianiste Jozef De Beenhouwer. Nous avons également voulu inviter un sextuor de mains de pianistes sur un seul piano ! Le Trio MNM se joint à la fête avec un de leurs très brillants et ludiques programmes, accessibles à tous. 

Est-ce qu’il y aura d’autres évènements festifs au cours de la saison ? 

Toute cette saison est une grande fête. Le public et les artistes sont très heureux de revenir aux Concerts de Midi et donc, chaque jeudi est festif ! 

Quel regard rétrospectif portez-vous sur cette aventure musicale et sa place dans la vie musicale bruxelloise ? 

L'idée de Concerts de Midi à Bruxelles avait déjà été émise en 1940. Mais c'est le séjour à Londres du gouvernement belge pendant la Seconde Guerre mondiale qui va montrer l'importance de "lunch concerts" à Sarah Huysmans (fille de Camille Huysmans, l'éminent homme politique) qui s'est empressée de mettre en route de tels concerts à Bruxelles. En ces temps-là, les pauses de midi étaient longues et obligatoires et remplir ce temps par de la culture (Sarah Huysmans a également mis sur pied les Midis de la Poésie) avec la possibilité d'un "lunch" très bon marché a été un moteur culturel important à Bruxelles. L'accès à la culture était par ailleurs beaucoup plus restreint et ces évènements du midi ont largement contribué à la curiosité artistique de bien des gens. Le succès de ces activités a été énorme, à tel point qu'à un moment donné on a dédoublé certains concerts, la jauge des 450 personnes étant dépassée!

Le Trio Aries, jeune ensemble belge de musique de chambre 

par

Le Trio Aries (Alice Van Leuven, violon ;  Paul Heyman, violoncelle  ; Wouter Valvekens, piano) est un jeune ensemble de musique de chambre belge des plus intéressants. Il sera en concert dans le cadre du CPE Festival, le 14 janvier prochain. Crescendo Magazine s’entretient avec la violoniste Alice Van Leuven pour évoquer le parcours et les projets de ces musiciens.   

La première question est biographique. Comment vous êtes- vous rencontrés et comment avez-vous décidé de fonder cet ensemble ? 

Le monde de la musique de chambre en Belgique est relativement petit. Nous sommes tous les trois passionnés de musique de chambre et partagions l’envie de fonder un ensemble, nous étions donc amenés à nous rencontrer. 

Nous n’avons pas étudié ensemble, ni même dans le même pays. C’est grâce au bouche à oreille que nous avons entendu parler l’un de l’autre même si Wouter (pianiste) et moi nous connaissions auparavant. Nous avons organisé trois concerts en un week-end pour voir si ça « collait » comme on dit. Suite au succès de ces trois concerts et aux encouragements du public et de nos proches, nous avons décidé de fonder le Trio Aries. Nous avons, dans la foulée, enregistré le premier trio de Mendelssohn en live (avec vidéo) à l’Université des arts de Berlin où j’étudiais alors le violon. Le trio est né de ces expériences. 

Qu’est-ce qui vous a attiré vers la musique de chambre, car c’est un domaine où on voit relativement peu de jeunes ensembles en Belgique ?         

L’envie de fonder un groupe qui s’inscrirait sur le long terme et au sein duquel chacun puisse s’épanouir constitue la base de notre projet. Nous souhaitions tous les trois travailler ensemble pour atteindre une grande symbiose, à la manière des quatuors à cordes.

Ce qui nous a attiré tous les trois vers la musique de chambre, c’est bien sûr avant tout la richesse du répertoire. Le trio à clavier offre de multiples possibilités aux compositeurs. Le mariage des instruments à cordes avec le piano permet justement de palier les « manquements » éventuels de ces instruments pris à part. Les cordes, de tessitures graves et aiguës, permettent les longues phrases lyriques tandis que le piano apporte bien souvent la richesse harmonique et une dimension presque orchestrale à l’ensemble. Et les rôles sont bien évidemment aussi inversés : les cordes accompagnent un piano concertant ou forment une texture sonore commune à la manière d’un quatuor à cordes réduit. 

Pour moi comme pour mes collègues, le choix de la musique de chambre s’est imposé comme une évidence. Dans le monde d’aujourd’hui, il faut se montrer flexible et continuellement s’adapter aux circonstances. Les musiciens n’y échappent pas ! La musique de chambre est une très bonne école pour développer ces qualités. En ces quelques années d’existence, je pense que nous avons tous le trois appris énormément dans d’innombrables domaines : les aptitudes purement musicales bien sûr (qui restent en constante évolution) mais également le développement personnel, le travail d’équipe, la communication etc. La musique de chambre est une véritable école de vie. A noter également qu’aucun de nous ne fait que ça, le métier étant malheureusement très peu lucratif… Nous sommes tous les trois professeurs et nous nous produisons également en tant que solistes ou avec d’autres ensembles. 

La musique de chambre est pour moi la manière la plus intense de ressentir la musique. C’est très personnel, j’imagine que d’autres personnes seront peut-être plus touchées par l’orchestre ou par des solistes. Pour moi, l’échange d’idées musicales en petit groupe a toujours été le plus chargé émotionnellement. 

La sélection des concerts de janvier 2023 

par

On commence ce parcours à Bruxelles, avec le CPE Festival qui ouvre l’année civile avec deux beaux concerts : le 14 janvier, le jeune trio belge Aries (Alice Van Leuven - violin / Paul Heyman - violoncelle / Wouter Valvekens - piano) dans  Scriabine et Tchaïkovski ; le 29 janvier, l’excellent Philippe Graffin au violon sera en compagnie de Katsura Mizumoto au luthéal pour un concert qui sortira des sentiers battus (Ernst von Dohnányi, George Enesco,  Claude Debussy,  Maurice Ravel) 

A La Monnaie, outre une nouvelle production d’Eugène Onéguine de Tchaïkovski sous la direction d’Alain Altinoglu et dans une mise en scène de Laurent Pelly (du 29/01 au 14/02), on note un concert symphonique avec des oeuvres de Glinka, Tchaïkovski et Prokofiev sous la direction du directeur musical (8/01). Au Flagey, si le mois de janvier sera très jazz avec le Brussels Jazz Festival, il ne faut pas rater le concert 100%  Bach que donneront Philippe Herreweghe et son Collegium Vocal (25/01).

Le 15 janvier 2023, les Concerts de Midi célébreront leur 75e anniversaire avec une grande fête avec trois concerts au MIM et aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique.

Pour terminer ce parcours bruxellois, notons à Bozar la première venue du prodige des podiums Klaus Mäkelä et de son Orchestre royal du Concertgebouw pour rien moins que la Symphonie alpestre de Richard Strauss (13 janvier).  

A Liège, place au belcanto avec La Sonnambula de Bellini à l’Opéra royal : Giampaolo Bisanti en fosse et Jaco van Dormael à la mise en scène (du 20 au 28 janvier).  A Namur, Leonardo García Alarcón célèbrera Vivaldi (19 janvier) alors que Reinoud Van Mechelen mettra à l’honneur Céphale et Procris d’Élisabeth Jacquet de La Guerre (21 janvier). 

 A Lille, l’Orchestre national de Lille propose deux belles affiches sous la direction d’Alexandre Bloch  : une soirée Britten, Nante et Bartók avec Pierre-Laurent Aimard en soliste (11 janvier à Lille) et un concert 100 % Poulenc avec La Voix humaine chantée Véronique Gens ( 25 janvier à Lille et 27 janvier à la Philharmonie de Paris). A Tourcoing, Les Siècles fêtent leurs 20 ans (5 Janvier) et Mozart sera à la fête : sur le ton tragico-comique, entre la farce et la satire, l’opéra baroque et le Space Opera, Le Monde selon Mozart nous fait découvrir dans ce Jeu Lyrique – Singspiel — qu’il aurait pu composer, un Mozart facétieux, joueur, insolent et terriblement moderne, qui nous administre un vaccin aussi efficace qu’essentiel : sa musique (20 et 22 janvier). 

A Clermont-Ferrand, l’Orchestre national d’Auvergne mettra la musique française à l’honneur  : Debussy, Ravel, Saint-Saëns, Fauré sous la direction de Thomas Zehetmair avec la harpiste Valeria Kafelnikov. Ce concert proposera la nouvelle édition révisée Ravel Edition de l’Introduction et Allegro pour harpe et orchestre de chambre ainsi que la première en France de l’édition révisée de Ma Mère l’Oye en version ballet.  

Maîtriser la chaîne de valeur : application à la musique classique avec le San Francisco Conservatory of Music

par

Ce fut l’une des annonces "choc" de la semaine dernière même si son écho a été modeste dans notre partie du monde : le San Francisco Conservatory of Music a absorbé l’agence artistique londonienne Askonas Holt. 

Il faut rappeler que Askonas Holt est l’une des principales agences artistiques et l’un des poids lourds du secteur dominé justement par des firmes basées à Londres (Harrison Parrott, Askonas Holt et InterMusica sont les 3 majors du management artistique). Le catalogue d’artistes d’Askonas Holt est impressionnant : 300 musiciens dont plus de 70 chefs d’orchestre…Simon Rattle, Joyce DiDonato,  Angel Blue, Vilde Frang,  Jullia Bullock, Yannick Nézet-Séguin, Cédric Tiberghien, ou András Schiff sont des artistes de cette agence. Cette acquisition majeure, n’est pas la première du San Francisco Conservatory of Music qui sous la houlette de son président David Stull, a déjà acquis l’agence artistique américaine Opus 3 (qui représente également des artistes mondialement connus comme Yo Yo Ma ou Gil Shaham) et le label discographique Pentatone (label de l’année 2020 des ICMA). Cette nouvelle acquisition a fait beaucoup réagir dans le landerneau musical anglo-saxon conduisant à une perplexité devant une stratégie présentée par voie de communiqué de presse  comme cette volonté affichée de “faire avancer la cause de la musique au plus haut niveau dans le monde entier". 

Le  San Francisco Conservatory of Music est certes un établissement hautement réputé, mais il n’a pas encore le cachet légendaire de ses concurrents de la côte Est : la Juilliard School de New York ou le Curtis Institute de Philadelphie. Le  San Francisco Conservatory of Music souhaite-t-il s’attacher les services pédagogiques de grands artistes ? Sans aucun doute, la Californie avec les institutions musicales de San Francisco et Los Angeles, reste un point de passage obligé des grandes carrières musicales et l'un ou l’autre artiste pourra y donner des masterclass. Ce sera tape à l'œil sur Instagram et cela pourra justifier de frais d’inscriptions stratosphériques, comme c’est de coutume sur le marché de l’enseignement supérieur aux USA.

Mais prenons l’équation dans l’autre sens. Avec 2 agences artistiques de niveau mondial et un label international solide, le San Francisco Conservatory of Music leur propose une palette de perspectives : les services d’agences artistiques de part et d’autre de l’Atlantique, des connexions directes avec des grands artistes et les salles de concerts, d’opéras et des festivals du monde entier ainsi qu'un vecteur de promotion et de diffusion à travers un label de musique bien établi et apprécié tant pour ses contenus que la grande qualité de ses prises de son. Autant dire que ce sont des autoroutes pour permettre à de jeunes talents de s’implanter solidement dans le milieu. 

Işıl Bengi et le feu intérieur en musique 

par

La pianiste Işıl Bengi fait paraître un album intitulé “le feu intérieur”, un parcours musical personnel à travers des œuvres de Clara Schumann, Enrique Granados, Mili  Balakirev et Marko Tajčević. Crescendo Magazine s’entretient avec cette musicienne qui aime s’affranchir des frontières entre les genres et les styles. 

Votre nouvel album est titré “le feu intérieur”. Pouvez-vous nous expliquer ce concept ? Comment  se traduit-il en musique ?  

Au départ, il n'y avait pas vraiment de concept, j’avais envie de faire quelque chose et je me suis mise  en action. Après avoir vécu une période assez traumatisante, je ressentais beaucoup de colère, de  déception, de désespoir, et de doutes,... C’était écrasant d'être confrontée à des situations où l'on se  sent impuissante, à l'extérieur et parfois seule...  

Dans ces moments-là, il y a heureusement une flamme intérieure qui nous pousse à continuer, à  créer, et à croire. C’est cette flamme qui m’a guidée et inspirée pour tisser le répertoire de cet album. J’ai choisi des œuvres qui contiennent des tensions et des contrastes, et ouvrent un grand espace d’expression pour toutes sortes d’émotions et de ressentis. Il y a moyen de créer des tourbillons,  des tornades, des tempêtes, des ouragans, où les moments de silence deviennent très précieux et  poussent à être entendus et écoutés… C'est un répertoire qui permet de descendre au plus profond  de soi et de réveiller une grande énergie qui peut créer ou détruire. Comme le feu lui-même : il peut  chauffer et brûler... C'est donc un choix pour chacun.  

Dans la liste des artistes représentés sur cet album, il y a Clara Schumann, Enrique Granados, Mili  Balakirev mais également le Serbe Marko Tajčević. Ce dernier est bien moins connu, comment avez-vous découvert sa musique ? 

J’ai une grande soif de découvrir tout ce qui est invisible et moins connu. J'avais découvert la  musique de Marko Tajčević sur YouTube lorsque je me baladais à écouter des œuvres de  compositeurs dont on ne parle pas beaucoup. Tajčević a surtout composé des œuvres inspirées de la musique folklorique. Mais ses Variations en do mineur pour piano sont complètement à part. Quand  je les ai entendues, je ne pouvais pas croire qu'elles n'étaient pas plus jouées. Elles ont une intensité  dramatique, et techniquement, elles sont assez exigeantes. Je voulais travailler cette œuvre et la faire entendre au plus grand nombre. 

Vos précédents albums portaient déjà des titres et proposaient des parcours à travers des œuvres  connues et moins connues. Est-il important pour vous qu’un album raconte une histoire ? 

Oui, il est essentiel pour moi qu'un album raconte une histoire. C'est tout aussi intéressant et  important de faire des albums de catalogue. En tout cas, dans mon parcours d’aujourd'hui, je veux apporter une expérience d'écoute d'un album où, du début à la fin, on est emporté, notre curiosité est  suscitée, on est parfois choqué, parfois émerveillé,.... C'est comme si nous entrions dans un monde  étrange où différents styles, ambiances, couleurs, même opposés par moments, se retrouvent ensemble, se marient et s'harmonisent.  

Roland Hayrabedian, dans les jardins de la musique de notre temps 

par

Personnalité majeure de la musique vocale en France, Roland Hayrabedian est le fondateur et le directeur artistique de l’ensemble vocal Musicatreize. Cet ensemble, basé à Marseille, porte haut la musique vocale et la création contemporaine. Crescendo Magazine rencontre cet infatigable défenseur de la musique de temps.  

Votre nouvel album est intégralement consacré à des œuvres de Michel Petrossian. C’est un musicien qui vous accompagne à Musicatreize depuis plusieurs années. Qu’est-ce qui vous a poussé à lui consacrer une monographie ? 

Je pense que les œuvres de Michel Petrossian méritaient d’être enregistrées. Nous avions créé un nombre de pièces suffisant pour remplir un disque mais, surtout, ces pièces ont un attrait singulier. Elles portent en elles les traces de l’humanité toute entière, elles montrent comment le détail d’une épigraphe sur un mur dressé plusieurs millénaires auparavant nous touche par son actualité. Ces œuvres nous relient aux jardins enfouis dans nos mémoires…Une main tendue vers les autres…

Comment avez-vous choisi les pièces proposées sur cet album ?

Le plus simplement du monde : ce sont celles dont nous disposions, écrites pour nous, hormis Le chant d’Archak, grande fresque vocale et instrumentale sur un livret de Laurent Gaudé que nous avons créé en Arménie. Cette œuvre d’une heure ne pouvait être contenue sur ce disque.

Dans votre discographie avec votre ensemble  Musicatreize, on remarque principalement des albums monographiques centrés sur un compositeur. La monographie est-elle pour vous la meilleure manière d'aborder un compositeur ? 

Je pense que c’est le meilleur moyen de rendre hommage à un compositeur et c’est souvent l’aboutissement d’un compagnonnage de plusieurs années. J’aime cette fidélité et que les projets naissent d’échanges et d’amitiés avec les compositeurs. J’aime approfondir les langages, suivre des chemins inexplorés, inventer les projets autour d’un verre ! 

Cette année 2022 voyait le Centenaire de la naissance de Xenakis. Vous avez célébré cet évènement avec des concerts en France et en Europe. Quelle est pour vous la place de ce compositeur dans l’histoire de la musique ? En quoi sa musique peut-elle encore nous toucher ? 

Il me semble que la musique de Xenakis ne cessera jamais de nous toucher. Elle porte en elle toute la rage, la sauvagerie du monde, elle invente un nouvel univers tout autant qu’elle nous rapproche des millénaires qui nous ont précédés. Cette musique m’est nécessaire, elle nous est nécessaire, se confronter à elle, c’est se confronter à la vie, à la nature, à nos rêves comme nos cauchemars.

 Lors de concerts, vous avez dirigé Oresteia, l’une de ses œuvres les plus impressionnantes. Qu’est-ce qui vous a poussé à programmer cette œuvre ? 

J’ai participé au Polytope de Mycènes. C’est ainsi que j’ai travaillé cette œuvre pour la première fois en 1978. Depuis, elle ne me quitte plus. Xenakis, à travers cette œuvre, réinvente la tragédie grecque, il lui donne, s’il en était besoin, un élan vital, une dimension universelle indéniable.

La sélection du mois de décembre 2022 

par

On commence cette sélection à Bruxelles au CPE Festival, avec 2 beaux concerts au Musée des instruments : le duo piano à 4 mains Zora et Nora Novotna interprétera un programme coloré et bigarré le dimanche 11 décembre.  Le 18 décembre, le violoncelliste Marcel Johannes Kits sera en compagnie de la pianiste Naoko Sonada pour un récital Schnittke, Brahms et Britten. 

L’un des évènements du mois sera la création posthume de On Purge bébé de Philippe Boesmans à La Monnaie du 13 au 29 décembre. Le théâtre belge nous gâte avec le retour d’Antonio Pappano pour un Winterreise de Schubert revu par Hans Zender en compagnie de Ian Bostridge (19/12). Alain Altinoglu sera à l’affiche d’un concert de fête avec la Symphonie Fantastique (30/12). 

A Bozar, le London Philharmonic traversera La Manche pour une Symphonie n°9 de Gustav Mahler sous la baguette de Vladimir Jurowski (6/12) avant que Philippe Herreweghe ne fasse trembler les murs avec la Missa Solemnis de Beethoven (17/12). 

Au Flagey, l’Ensemble Musiques Nouvelles célèbre ses 60 ans avec une soirée anniversaire (5/12). La pianiste Işıl Bengi présentera son nouvel album avec des œuvres de Granados, Tajcevic, Balakirev  (16/12).

Le Belgian National Orchestra sera à Bruxelles (9/11) et à Namur (10/11) pour des concerts sous la direction de Kazuki Yamada. 

Toujours à Namur, l’excellent Ensemble Clematis proposera un oratorio de Noël imaginaire constitué au départ d’œuvres de compositeurs allemands du XVIIe siècle (9/12). 

Du côté de Liège, les fêtes seront joyeuses avec une production de La Vie Parisienne de Jacques Offenbach (23 au 31/12).  L'Orchestre philharmonique royal de Liège clôt son année César Franck avec une interprétation de l'oratorio Les Béatitudes (Bruxelles le 08/12 et Liège le 10/12).  

A Lille, avec l’Orchestre National de Lille, il ne faudra pas manquer les concerts avec la rare Petite Sirène de Zemlinsky (1er et 2 décembre)  et celui avec le Chant de la terre de Gustav Mahler ( 8 décembre). 

Alexis Kossenko, Rameau, Walckiers et la passion du patrimoine musical

par

Alexis Kossenko est au pupitre d’une distribution d’exception, du Choeur de Chambre de Namur et de ses musiciens de l’orchestre Les Ambassadeurs - La Grande Écurie pour une intégrale de Zoroastre, tragédie de Jean-Philippe Rameau dans sa version originale de 1749. Cette parution est l’occasion d’échanger avec ce musicien passionné et passionnant. 

Votre nouvel enregistrement est consacré au Zoroastre de Rameau. Qu’est-ce qui vous a orienté vers cette partition après Achante et Céphise que vous aviez précédemment enregistrés ?

Tout  d’abord, mon amour inconditionnel pour Rameau, dont le langage m’est désormais familier... même si je suis toujours émerveillé et abasourdi par son audace, son inépuisable invention. D’une manière plus large, dans le cadre de notre partenariat avec le Centre  de Musique de Baroque de Versailles, nous avons réfléchi aux ouvrages à aborder tout au long de notre résidence ; œuvres qui me tiennent à cœur bien sûr, mais aussi pour une bonne part celles qui attendent dans l'ombre leur résurrection. C’était le cas d'Achante et Céphise,  ce sera le cas du Carnaval du Parnasse de Mondonville en mars prochain. En ce qui concerne Zoroastre, la situation est assez différente : le titre est bien connu, l’ouvrage a été enregistré plusieurs fois… mais toujours dans sa seconde version,  celle de 1756. La partition de la création en 1749 restait donc à découvrir ! De plus, après Achante et Céphise qui est une Pastorale Héroïque (dont dénuée d’action, certes), je souhaitais aborder une vraie tragédie lyrique -genre dans lequel Rameau aiguise à l’extrême son efficacité dramatique. 

Quelles  sont les spécificités de Zoroastre dans l'œuvre de Rameau ?  

Zoroastre a une particularité importante dans l'œuvre de Rameau : c’est le premier ouvrage à supprimer le prologue, cet acte avant l’acte dont la fonction était, à l’origine, de rendre hommage au roi. Dans l’histoire des prologues, on peut trouver toutes les nuances, bien sûr : on peut se rappeler le « Louis, Louis, Louis… est le plus grand des rois » très flagorneur (et un rien ironique ?) de Charpentier dans Le Malade Imaginaire (Molière essayait sans doute de rentrer en grâce auprès de Roi après sa brouille avec Lully). Certains compositeurs y explicitent un parallèle flatteur entre le monarque et le héros de la tragédie ; d'autres ont habilement réussi une mise en abîme justifiant le spectacle ; certains, enfin, s’émancipent quelque peu de leur devoir envers le roi et en  font un acte introductif déjà lié à la trame dramatique. Dans Zoroastre, on entre de plain-pied dans l’action ; Cahuzac nous avertit que l’ouverture, qui dépeint le combat du Bien contre le Mal, « tient lieu de prologue ». Cette rupture avec l’usage établira  bientôt un nouveau modèle. Il est amusant de constater que deux ans plus tard, avec Achante et Céphise dont le prétexte était une naissance royale, il fera un petit pas en arrière en plaçant l’éloge au roi « Vive la race de nos rois »... dans le choeur final!

De plus, on note l’abandon des sujets médiévaux ou antiques au profit d’un intérêt pour les intrigues évoquant l’orient -souvent reflétées par des noms en Z : Zoroastre, Zaïs, Zélide, Zélidie, Zaïde, Zémire, Zélisca, Zélindor, Zulima, etc… 

Enfin, une caractéristique de l'œuvre est d’être éminemment influencée par les idées maçonniques -elle est même assez manichéenne. La destinée du prophète Zoroastre (Zarathoustra) est de sauver le monde et « d’éclairer l’univers » en dépit d’ailleurs des réticences d’un peuple résigné à vivre en esclavage*. Rameau travaille avec art l’idée de lumière, allant jusqu’à l’éblouissement surnaturel provoqué par la modulation, sans préparation, de sol majeur à mi majeur. Mais je soupçonne que c’est dans l’évocation des scènes maléfiques, d’une durée et d’une intensité exceptionnelles, qu’il prend le plus de plaisir. Les enchaînements serrés de récits, airs, danses et choeur de l’Acte IV, du sacrifice jusqu’à la danse de victoire des troupes d’Abramane, qui mène instruments et voix au bord de la rupture dans un rythme infernal, est un enivrant tourbillon aussi sadique que jubilatoire. 

Ce  nouvel enregistrement est, comme le souligne la notice de présentation, une recréation de la version originale de 1749. Quelles sont les caractéristiques de cette version originale par rapport à la version plus connue de 1756 ? 

Dans la version originale, l’intrigue amoureuse est assez secondaire ; c’est le combat de la Lumière contre les Ténèbres, l’aspect philosophique, l’aspect moral, qui absorbe toute l’énergie du librettiste et du compositeur. L’essentiel des reproches que l’on fit  aux auteurs portait là-dessus, et c'est ce point qu’ils s’attacheront à corriger dans les remaniements de 1756, en donnant plus de substances aux personnages, notamment féminins : Amélite, et surtout Erinice. Il faut cependant considérer ce défaut sous deux angles, et le relativiser : tout d’abord celui de l’audace, car je trouve justement intéressant, et fort peu consensuel, de faire passer la philosophie avant la romance -et on a tout de même de sublimes duos d’amour entre Amélite et Zoroastre ! Et puis, ce que le  disque ou la version de concert nous font oublier, c’est que tout l’Acte IV tourne autour d’Erinice, même si elle se tait -les nombreuses didascalies laissent imaginer que ces scènes peuvent être d’une incroyable efficacité théâtrale, justement parce qu’elle  est là, forte d’une présence d’autant plus brûlante pendant le sacrifice qu’elle est muette, tandis que la Vengeance et les forces obscures lui offrent un sabbat digne d’un film d’horreur. 

Le public, qui avait aussi besoin de temps pour digérer cette somme de nouveautés, fera honneur à la version de 1756 ; c’est une des raisons qui ont conduit les interprètes modernes à préférer cette version. Ça peut se discuter, comme on voit ! Et de toutes  façons, avec trois actes sur cinq entièrement refaits, il y avait une telle quantité de musique géniale inédite qu’on n’avait pas le droit de la laisser dans l’ombre.