Scènes et Studios

Que se passe-t-il sur les scènes d’Europe ? A l’opéra, au concert, les conférences, les initiatives nouvelles.

Paul Daniel enregistre Barkouf d’Offenbach

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C’est toujours un plaisir de retrouver le chef d’orchestre Paul Daniel, que l’on connaît bien en Belgique, où il a souvent dirigé — en particulier à Bruxelles et à Liège — et où il est hautement apprécié. En prélude au concert donné à Manchester et à l’enregistrement, chez Opera Rara, de Barkouf d’Offenbach — un nouvel enregistrement qui sera sans aucun doute un événement, après l’immense succès de La Princesse de Trébizonde —, conversation à bâtons rompus avec un chef d’orchestre à la curiosité insatiable et à l’enthousiasme communicatif.

Qu’est-ce qui vous attire personnellement chez Offenbach ?

D’abord la musique. À l’opéra, on passe sa carrière à scruter le texte, le livret, à chercher pourquoi le compositeur a écrit ce texte-là avec ces notes-là. On ne cesse de le répéter aux chanteurs : sans texte, pas d’opéra — le compositeur resterait devant sa table sans rien écrire. Chez Offenbach, les livrets sont souvent brillants. Mais la musique, elle, est la propulsion même. Il ne néglige jamais le texte, mais cette musique qu’il porte en tête agit comme un moteur d’une énergie incroyable, qui se déverse dans tous ses ouvrages — au point d’être presque plus importante que le texte.

En travaillant la partition ces jours-ci, je suis frappé par la vélocité de cette écriture : tout est prestissimo. Puis on tourne une page et surgit un mouvement lent d’une beauté saisissante : une barcarolle, un peu comme celle des Contes d’Hoffmann, mais ici conçue comme un immense ensemble avec solistes et chœur, à la manière de ces grands finals d’acte de Verdi, dans La traviata ou Don Carlos. Offenbach connaissait tous ces compositeurs. Et pourtant : jouez quelques mesures d’Offenbach, vous savez immédiatement que c’est lui. De combien de compositeurs peut-on dire cela ? De Mozart, sans doute, de Janáček, peut-être. Offenbach est un peu comme une éponge dans le Paris de ces années-là : Verdi, Wagner, tout le monde vient y verser sa musique — on s’y noyait presque. Et Offenbach gardait sa signature. C’est ce qui m’exalte : la même sensation qu’en dirigeant Janáček, celle d’une imagination d’une originalité inouïe.

Rossini voyait en lui « le Mozart des Champs-Élysées ». Vous vous retrouvez dans la formule ?

J’adore cette formule — même si y souscrire donne à Offenbach des airs de compositeur très sérieux. Car Mozart, c’est le dieu absolu, et Offenbach le vénérait, bien sûr. Mais ce « Mozart »-là garde une voix entièrement sienne, et une mission : semer le plus de trouble possible. Offenbach est le fauteur de troubles. Partout où il passe, il subvertit, il renverse les traditions, il fait autrement. Il fut aussi prolifique que Mozart, avec une fluidité d’écriture merveilleuse. Rossini l’avait compris.

Est-il difficile de trouver le juste style pour cette musique — pour les chanteurs, l’orchestre, le chœur ?

Avec Offenbach — un peu comme avec Rossini —, on retient volontiers un seul style : la musique rapide, la veine comique. Or il a écrit dans une infinité de couleurs. Le danger, c’est de partir de cette écriture brillante et véloce et d’y faire entrer de force toute la partition. Offenbach ne cesse d’ouvrir de nouvelles pages : un air, un duo, ce grand ensemble dont je parlais. Barkouf est une comédie, et la musique doit être affairée, vive — mais il y a aussi des pages d’une grande tendresse : Saëb, le ténor amoureux de Maïma ; Maïma et Balkis qui se confient leurs amours et leurs espoirs. Cette musique-là exige un autre style. Il faut donc trouver de multiples couleurs — ce n’est pas seulement rapide et drôle.

Parfois, on croirait du premier Verdi. Et parfois, Offenbach rend hommage à la musique française ancienne. Il y a dans Barkouf des moments très délibérés d’hommage à Rameau. Rameau n’était pas joué dans le Paris d’alors — sa résurrection viendra plus tard —, mais Offenbach connaissait son Rameau : il était allé en étudier les partitions dans les bibliothèques. Alors, un peu comme Debussy le fera, il écrit délibérément dans le style ancien, comme pour dire : je salue aussi la vieille musique de France. C’est fait avec une intelligence rare — à quelques endroits, le chœur chante dans un véritable style antique, telle une petite danse sortie d’un ballet de Rameau.

Les Solistes à l’Orangerie d’Autheuil : richesse française

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Chaque année, le festival « Les Solistes à l’Orangerie d’Autheuil » propose un panorama de pianistes installés en France. Chaque programme comprend une œuvre contemporaine, faisant de cette manifestation une référence en matière de création musicale pour piano. L’édition 2026, du 4 au 6 septembre, est marquée par la diversité des styles, des caractères et des tempéraments.

Paul Lecoq : déjà un grand piano

Paul Lecoq, premier prix du concours Clara Haskil en 2025, ouvre la série le 4 septembre. À seulement 21 ans, le jeune pianiste affiche déjà une forte personnalité musicale. Dans la Partita n° 4 de Bach, toutes les notes sont subtilement détachées, avec des touchers légers et une pédale très discrète. L’approche polyphonique est évidente. Il sait aussi donner à la musique une véritable théâtralité baroque, notamment par les arrêts et les pauses subits, tandis que la Gigue se montre vive et très enlevée. Avec Jörg Widmann (« Mit Humor und Feinsinn », extrait d’Elf Humoresken), il aborde un romantisme contemporain légèrement déformé, où la valse viennoise semble fragmentée. La montée finale, qui évoque par moments La Valse de Ravel, est très bien rendue. Dans la Kreisleriana de Schumann, chaque apparition du thème est jouée différemment. Dans la dernière pièce, les notes pointées, légèrement prolongées au-delà de leur valeur, créent un emboîtement particulier sans jamais être soulignées : une subtilité du jeu qui révèle sa maîtrise du temps. Au moment venu, l’évocation du souvenir se déploie longuement, avec des notes que le pianiste n’hésite pas à rallonger. Sur les basses clairement annoncées vient s’insérer la main droite. Il n’insiste pas outre mesure sur le rythme, pourtant si caractéristique, mais en fait ressortir les effets avec beaucoup de justesse. Le plan sonore est clair et maîtrisé, les effets parfaitement contrôlés sans donner l’impression d’un calcul. Un bel équilibre règne ainsi souvent entre affect et aspect technique. Paul Lecoq possède un grand sang-froid, mais son jeu n’est jamais froid, au contraire, chaleureux. Un pianiste déjà très affirmé, dont la personnalité promet un bel avenir.

Impressionnante ouverture de saison à l’OPRL

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On parle souvent de l'OPRL comme d'une phalange qui a les pieds dans le Rhin et la tête outre-Quiévrain tant il combine des assises conjointes dans les mondes germanique et français. Après la Pathétique du printemps dernier et ce concert d'ouverture de la saison 2026-2027, il semble s'intégrer parfaitement dans le monde slave. Une trajectoire qu'avait déjà initiée Gergely Madaras mais que Lionel Bringuier renforce avec un brio impressionnant. Tchaïkovski et Chostakovitch étaient au programme de ce concert qui sera encore donné samedi après-midi.

Le programme débutait avec le tube absolu, le Concerto n° 1 op. 23 de Tchaïkovski, mais c'est peu dire que Behzod Abduraimov nous en a donné une lecture révélatrice. On aurait pu attendre de ce pianiste formé à l'école russe de Stanislav Ioudenitch (à Kansas City) une grande démonstration virtuose. C'est au contraire une vision synthétique qu'il nous propose où, loin de guerroyer, le piano joue dans l'orchestre, ne réservant ses plus forts éclats que pour les quelques moments paroxystiques où il s'impose. Son piano chante avec un bonheur évident et sécrète de beaux contrastes entre les moments survoltés, toujours maîtrisés, et des parties apaisées et rêveuses d'une belle subtilité. La cadence semble ainsi nous raconter une histoire et l'andantino semplice chante avec une belle candeur tout en libérant le côté fugace de sa section centrale plus animée. Le finale prend, lui, des allures dansantes. Le dialogue avec les cordes est particulièrement subtil, notamment dans l'évocation en douceur du deuxième thème.

Voilà en tout cas une lecture qui dépasse la démonstration et nous fait découvrir des accents inédits dans un concerto par ailleurs souvent rabâché. En bis, Abduraimov nous donne La Campanella de Liszt, initiée dans des sonorités cristallines pour prendre finalement la carrure d'un orchestre tout entier. Ici aussi, ce pianiste se révèle un imaginatif créateur d'atmosphères : il confirme ainsi l'impression laissée par ses trois albums chez Alpha.

Au Grand-Théâtre de Genève, Alain Perroux ouvre sa première saison avec La Tempête de Frank Martin

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En septembre 2023, le Conseil de Fondation du Grand-Théâtre de Genève annonçait la nomination d’Alain Perroux pour succéder à Aviel Cahn à la direction générale de l’institution à partir de la saison 2026-2027. Après nombre de décennies, l’on faisait finalement appel à un Genevois, car c’est dans la cité de Calvin qu’Alain Perroux est né en 1971 et y a fait ses études universitaires et musicales. Après avoir repris les rênes de l’Opéra de Poche de Genève entre 2003 et 2011, il a été, de 2009 à 2020, directeur de l’administration artistique du Festival d’Aix-en-Provence avant d’être appelé à la direction générale de l’Opéra National du Rhin à Strasbourg.  A Genève, il a d’emblée été confronté à un problème crucial, la fermeture du Grand-Théâtre pour raison de travaux. Ceci l’a contraint à modifier sa programmation pour l’adapter à la scène plus exiguë du bâtiment des Forces Motrices. Mais les anciennes turbines entreposées en ce lieu semblent avoir eu un impact considérable sur le choix du premier ouvrage de la saison, La Tempête de Frank Martin et sur Netia Jones qui en réalise la mise en scène.

Pour en venir à l’ouvrage, il faut noter que, entre l’été de 1952 et l’hiver de 1955, Frank Martin composa son opéra en trois actes, Der Sturm d’après la traduction allemande d’August Wilhelm von Schlegel de La Tempête de William Shakespeare (datant de 1610-1611). C’est donc dans la langue de Goethe qu’est affiché l’ouvrage à la Staatsoper de Vienne pour les Wiener Festwochen de 1956. Mais Karl Böhm renonce à diriger la création et il est remplacé par Ernest Ansermet qui est un ami proche du compositeur. Trois semaines avant la première, Dietrich Fischer-Dieskau, qui devait incarner Prospéro, doit y renoncer pour des raisons de santé ; et c’est l’un des membres de la troupe viennoise, Eberhard Waechter, qui apprend le rôle en l’espace de quelques jours. La création du 17 juin 1956, qui inclut en outre Christa Ludwig et Anton Dermota, remporte un grand succès public mais divise la critique. A Vienne, l’ouvrage ne sera joué que sept fois jusqu’à juin 1958. Mais en traduction anglaise, il est  présenté au New York City Opera et à la BBC, alors que Zürich et Francfort reprennent la version originale. En 1967, Pauline Martine, la sœur du compositeur, élabore un texte en français pour cette Tempête dont le Grand-Théâtre de Genève assurera la création le 13 avril 1967 dans une mise en scène de Lofti Mansouri réunissant Ramon Vinay en Prospéro, Gisèle Bobillier, Eric Tappy, André Vessières, José van Dam, Pierre Mollet et Jules Bastin sous la baguette d’Ernest Ansermet.

Ouverture de saison à l'OPMC

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Le concert inaugural de la nouvelle saison de l'OPMC était placé sous la direction de Bertrand de Billy, déjà venu à Monaco en janvier 2025.

Au programme, deux jalons de la musique française du XXᵉ siècle : Tout un monde lointain… de Dutilleux et Daphnis et Chloé de Ravel.

Henri Dutilleux travaillait longuement chacune de ses œuvres. Son catalogue est restreint, mais chaque partition témoigne d'une inspiration soutenue. Exigeant et perfectionniste, il n'hésitait pas à détruire toute page qu'il n'estimait pas suffisamment aboutie. Sa musique, d'une réelle richesse expressive, retient par son pouvoir évocateur.

Composée entre 1967 et 1970 pour Mstislav Rostropovitch, Tout un monde lointain… figure parmi les partitions maîtresses de Dutilleux. Chacun des cinq mouvements s'inspire d'un poème de Charles Baudelaire, figure du symbolisme et du décadentisme français. À l'instar de nombreuses compositions de Dutilleux, l'œuvre baigne dans une atmosphère onirique et mystérieuse, portée par une texture orchestrale travaillée, riche en strates sonores.

Le violoncelliste Truls Mørk et Bertrand de Billy, à la tête de l'OPMC, livrent une lecture engagée de cette partition. Truls Mørk a traversé, il y a une quinzaine d'années, une grave maladie neurologique qui l'a contraint à interrompre sa carrière pendant environ un an et demi. Après une longue période de rééducation, il a retrouvé les scènes internationales et poursuit aujourd'hui une carrière au premier plan. Cette épreuve donne peut-être à son interprétation une résonance particulière, sans jamais en altérer la subtilité.

Magie d'un Crépuscule des dieux historiquement documenté au Théâtre des Champs-Élysées

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© Felix Broede

Comment « sonnait » le Ring de Wagner à Bayreuth en 1876 ? C'est la question qui sert de point de départ au projet The Wagner Cycles du Dresdner Festspielorchester et du Concerto Köln, conduit par Jan Vogler, directeur des Dresdner Musikfestspiele (Festival de musique de Dresde), et par le chef d'orchestre Kent Nagano.

Ni reconstitution ni quête vétilleuse d'une hypothétique authenticité, cette redécouverte du Ring des Nibelungen en version de concert, choisie pour inaugurer la saison du Théâtre des Champs-Élysées, a déjà été amplement commentée : recherche sur les instruments d'origine et leur facture, esthétique du jeu fondée sur la souplesse du geste et du son — incluant trilles, glissandos, portamentos —, déclamation également, où le récitatif reste présent. Le travail réalisé sur l'univers acoustique se révèle non seulement convaincant mais, plus encore, séduisant.

En effet, le diapason légèrement abaissé (435 Hz), la battue plus rapide, l'agencement des volumes instrumentaux menés par des chefs de pupitre survoltés permettent de restituer les vastes proportions voulues par le compositeur tout en s'émancipant de traditions parfois tapageuses. S'en dégage une sensualité mouvante, quasi animale : cordes et bois ronronnent, cuivres et vents ouvrent des perspectives aussi vastes et frémissantes (nappes soyeuses des trombones) que pittoresques (cors naturels, cornes de bergers ou tubas wagnériens, répartis dans toute la salle). Des percussions variées étoffent, structurent ou pimentent l'ensemble. Un charme irrésistible touche les sens et l'imagination, mettant en sommeil les spéculations intellectuelles. Le matérialisme se fait magie charnelle. Explique-t-elle le triomphe de la déferlante wagnérienne en son temps ? La vraisemblance jointe à l'expérience vécue par le public plaide en ce sens.

Festival Meakusma : la force du protocole, le flou de la mémoire

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Je rencontre, au travers de deux événements en une soirée à Eupen, un festival à la programmation singulière, underground et institutionnelle, déterminée par la recherche plus que par le genre, rassemblant sans distinction musique expérimentale, électronique, création contemporaine, culture club ou sound art et où, au fond, ce qui compte c'est l'attitude d'exploration, de détournement, d'hybridation du son – je me concentre pour ma part sur les noms d’Ictus et de Musikfabrik pour faire connaissance ; l’organisation insiste sur la découverte d'artistes émergents mais ne dédaigne pas des figures reconnues dans leurs niches. La ville elle-même invite à la convivialité, de taille moyenne, accessible à pied. Je finirai la soirée (plutôt la première partie de la nuit) à la terrasse de l'Alter Schlachthof, le centre culturel eupenois, en frissonnant (début septembre, ça commence à refroidir) et refaisant le monde musico-discographique avec un excité du vinyle, observant l’un ou l’autre petit malin accumuler dans ses multiples bras de pieuvre les bouteilles vides et les verres (consignés) chouravés auprès de distraits trop occupés à disserter (comme nous), mais je la commence à chercher l'entrée de l’Eastbelgica Eventlocation – que je peine à dénicher avant de comprendre qu'il faut, pour y accéder, emprunter le hall de l’Eupen Plaza, le centre commercial que je pensais fermé à cette heure.

Cérémonie. Procès-verbal. Règles de l’expérience. Format de l’échange.

Public (assis par terre ou debout ou en mouvement), danseurs et musiciens se partagent l'espace de la salle ; je n'ai pas de mal à me faufiler malgré mon léger retard, trouver un point d'appui, sortir stylo et carnet et ouvrir yeux et oreilles. Protocol, créé ce soir avant sa participation au Kick Off de KANAL - Centre Pompidou en novembre, est le fruit du travail de Kris Verdonck, un artiste belge qui relie arts visuels, théâtre, architecture, performance, danse et musique – une immersion (un mot galvaudé, ici descriptif) multidisciplinaire et un exemple du positionnement à la croisée des chemins du festival –, de la troupe Two Dogs Company (quatre danseurs) et de l'ensemble Ictus (en formation réduite à trois musiciens) : autour d'incarnations actuelles du pouvoir (les nouveaux dieux) que sont l'égo (orange), l'I.A. (violet), le changement climatique (bleu pétrole), l'autoritarisme (rouge), chorégraphie, musique et lumières fomentent, à partir de peu, une progression portée par les percussions live (Ruben Orio) et les beats électroniques (Ofer Smilansky), où la viole de gambe (Eva Reiter, qui y associe, de même qu’à sa flûte Paetzold, des dispositifs électroniques) prend ponctuellement la main, où les danseurs se relaient, seuls ou ensemble, parfois si peu éclairés qu’on peine à saisir le mouvement. Le crescendo agit comme par accumulation progressive d’énergie (il propose des silences, qu’on peut voir comme des respirations ou des hésitations ; il casse la surprise : on sait où on va, mais on ne sait pas à quel point on y va) : un geste imperceptible, un son minimal, une pulsation, un rythme, une répétition, un corpus ; le rituel (les sons, les mouvements, les lumières) rassemble, synchronise, et discipline – la brutalité du monde ; la nôtre, celles de nos règles, écrites, dites ou implicites ; le protocole.  

Concert inaugural du Philopéra : quand le symphonique s’invite à l’opéra, et réciproquement

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La dernière fois qu’un grand orchestre symphonique parisien, à vocation internationale, a été créé, c’était en 1967, avec l’Orchestre de Paris. C’est dire si ce concert inaugural d’un orchestre composé des deux tiers des musiciens de l'Orchestre de l’Opéra national de Paris était un événement. 

Le projet s’inspire des expériences de l’Opéra de Vienne, de la Scala de Milan et de l’Opéra de Bavière. Outre l’aspect politique (est-ce vraiment l’urgence que de susciter une nouvelle offre symphonique à Paris, qui en propose pléthore, quand tant de moyens manquent ailleurs ?), bien des questions se posent, puisque cet orchestre, dans le cadre de sa saison, joue déjà de la musique symphonique (et son nouveau directeur musical, Semyon Bychkov – présent du reste à ce concert – a déjà programmé de nombreux concerts symphoniques). Il est vrai que le nouveau projet prévoit également de la musique de chambre. 

Par ailleurs, il est annoncé « une attention particulière apportée à la défense du répertoire français rare ou oublié » ; rien de tel ce soir-là, avec un programme 100 % viennois et qui ne brille pas par sa rareté (Troisième de Schubert et Première de Mahler). Il nous est dit qu’à l’instar des musiciens de Philopéra « ces deux compositeurs ont traversé la frontière entre les mondes lyriques et symphoniques ». À voir... Mais il est vrai qu’ils ont, l’un comme l’autre, beaucoup donné à la voix. Du point de vue de la symphonie, ils ont, chacun à leur manière, ouvert un nouveau chapitre, précisément avec ces deux ouvrages. 

Philopéra choisit donc ses programmes, mais aussi ses chefs. Pour cette première, ils avaient invité Daniel Harding, dont la précédente collaboration avec l'Orchestre de l’Opéra (qui date, il est vrai, d’un quart de siècle) s’était pourtant mal passée : invité à diriger Così fan tutte, il était parti en plein milieu de la deuxième répétition, justement à cause de tensions avec l’orchestre. C’est donc du passé.

Si ce n’est que le concert est à guichet fermé, et que la queue est longue au bureau des invitations, formellement tout tient d’un concert symphonique de saison : aucun discours ni même petit mot de quiconque, pas de fleurs ni de bis. Mais de la musique, assurément.

Festival Ravel : ciné-concert contemporain et magistral duo de piano

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Né à Ciboure, à quelques kilomètres de la frontière espagnole, Ravel s'est nourri du folklore ibérique. Coïncidant avec la célébration des cent cinquante ans de la naissance de Falla, l'édition 2026 du Festival Ravel a ainsi été conçue par Bertrand Chamayou comme le creuset idéal pour mettre en avant l'imaginaire musical commun tissé, hier et aujourd'hui, entre la France et l'Espagne, au fil d'une quinzaine de rendez-vous sur une dizaine de jours — sans oublier la participation des étudiants de l'Académie.

Le ciné-concert réunissant Buñuel et Martin Matalon dans la Salle Tanka du Centre Culturel Peyuco Duhart illustre cette passerelle féconde entre les époques. Avec les pupitres de l'ensemble 2e2m, Léo Margue fait dialoguer deux courts-métrages du surréaliste avec des partitions du compositeur argentin. Jouée devant un écran blanc en introduction du programme, la partition Axes, initialement conçue pour accompagner une trilogie autour de Buster Keaton, déploie une irrésistible virtuosité instrumentale, dans une plasticité formelle aussi intelligible que sensible, où se succèdent les images sonores. Au-delà du support visuel de la commande initiale, la pièce s'émancipe à travers sa propre puissance évocatrice, mise en valeur par l'ensemble français. Portée par les traits de Claire Merlet à l'alto que prolonge l'électronique, la page Traces II (La Cabra) se fait canevas décanté qui à la fois soutient et distend l'impact de la crudité des images de Las Hurdes (Terre sans pain), reportage-fiction de Buñuel sur la misère endémique dans un coin reculé de l'Estrémadure. Siete vidas de un gato, le contrepoint que Martin Matalon propose au Chien andalou, collaboration iconique de Buñuel avec Dalí qui, par certains aspects, se révèle parfois datée, prend au contraire le parti d'une relative profusion redoublant celle du court-métrage lui-même, solidement défendue par Léo Margue et ses musiciens.

Festival Mosaïques : 3 solistes, dont un altiste en Jimi Hendrix

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Venir à Bruxelles pour écouter un concert, c’est aussi l’occasion de flâner, se cultiver, voir des amis, évoquer des projets – comme en début de soirée dans un bistrot du Parvis de Saint-Gilles, où on discute avec assez d’enthousiasme pour attirer une voisine de table dans la conversation (le coup de main recherché ne se concrétise finalement pas, mais une autre idée émerge). Plus tôt dans l’après-midi, je découvre l’exposition, à la Fondation A, de Lost and Found, intitulé énigmatique pris à Takahashi Munemasa, un des photographes japonais présentés parmi des clichés de la collection propre (et abondante) du musée et d’autres, qui parlent bombe atomique, tremblement de terre ou tsunami, côtoyant des thèmes plus légers – la foule au festival Nebuta ou les couleurs flashy des Takenoko-zoku, groupes de danse d’adolescentes, au tournant des années 1970, qui profitent des zones libérées le dimanche pour les piétons.

La Maison du Peuple est à deux pas, et quelques marches, que je monte pour la soirée d’ouverture du Festival Mosaïques, aux mains de trois solistes, alto, clarinette et percussion – un attelage léger et singulier. Maxime Desert, un ancien du Quatuor Tana aujourd’hui actif, notamment, avec Multilatérale et Musiques Nouvelles, débute par Prologue, de Gérard Grisey, une pièce écrite en 1976, début du cycle Espaces acoustiques, moins simple à mettre en œuvre que les quelques notes de la mélodie de départ ne le laissent supposer : celle-ci décolle peu à peu, suivant l’élévation lente et gauche de l’albatros, dessinant une spirale immobile qui extirpe, cellule après cellule, l’auditeur de l’hypnose de sa répétition évolutive – tout en dialoguant avec les résonateurs « acoustiques » (une façon de tirer parti de la résonance par sympathie d'autres instruments placés à proximité, qui amplifie et prolonge le son de l'alto), ici simulés par un traitement informatique en temps réel, sous les doigts de Quentin Meurisse, qui crée des résonances virtuelles ; la « dialectique entre le délire et la forme » chère au compositeur français. Autre belle pièce du répertoire, autre dialogue : l’inspiration pour Vent Nocturne vient à Kaija Saariaho de sa lecture d’une édition bilingue (allemand / français) des poèmes de Georg Trakl, poète salzbourgeois angoissé et torturé qui cultive la confusion entre la vie de ses personnages et la sienne : synchronicité des langues, synchronicité entre l’alto et l’électronique ; la première partie de l’œuvre (Sombres miroirs) inspecte la symétrie, celle de la pensée en particulier, la seconde (Soupirs de l’obscur) le glissando et ses variations.