Elsa Dreisig en voyage initiatique

par Go Here

« Morgen ». Henri DUPARC (1848-1933) : L’Invitation au voyage ; Phidylé ; Sérénade florentine ; Aux étoiles ; Chanson triste ; Extase ; La Vie antérieure. Richard STRAUSS (1864-1949) : Vier letzte Lieder ; Malven ; Morgen. Serge RACHMANINOV (1873-1943) : Six Romances op. 38. Elsa Dreisig, soprano ; Jonathan Ware, piano. 2020. Livret en anglais, français et allemand. Textes en langue originale, avec traductions. 76.50. Erato 0190295319489.

En 2018, la soprano franco-danoise Elsa Dreisig, née en 1991, avait enchanté la critique musicale avec son programme « Miroirs », paru déjà chez Erato, où l’on retrouvait des airs de Gounod, Massenet, Puccini, Steibelt, Rossini, Mozart et Richard Strauss. Habituée des prix et des récompenses, Elsa Dreisig a baigné dès son plus jeune âge dans l’univers lyrique, ses parents étant tous les deux dans le métier. La jeune femme apprend le chant dès ses 17 ans à Paris, puis à Leipzig et fait ses débuts dans cette dernière ville en 2013. On la retrouve sur la scène du Châtelet à Paris en 2015, où elle tient un rôle dans Les Parapluies de Cherbourg de Michel Legrand, aux côtés de Nathalie Dessay et Laurent Naouri. Ce sera ensuite le Staatsoper Berlin sous la direction de Barenboim. Dans son répertoire, depuis ses débuts, on retrouve des prestations dans Lortzing, Hasse, Verdi, Bellini, Cui ou Mozart (elle a chanté Pamina et Papagena).

 Voici un deuxième récital, porteur du titre Morgen, enregistré du 2 au 11 juillet 2019 en l’église luthérienne Saint-Pierre, à Paris, dans le 19e arrondissement, non loin du Parc des Buttes-Chaumont. Dans une courte présentation, Elsa Dreisig explique le projet : « Morgen est un voyage intérieur au travers des saisons de l’âme. L’étoile du nord, celle qui nous guide, c’est Strauss avec ses Quatre derniers lieder, (ou cinq, si nous comptons « Malven », son ultime mélodie), en dialogue avec Duparc et Rachmaninov. Commençant à l’aube du printemps et de la jeunesse, nous y retrouvons l’été et ses amours, puis traversant les nuits d’automne, et le monde onirique du sommeil, nous nous confrontons à l’inconnu, et au temps qui passe. Voyage initiatique qui nous permet de considérer la perte et la mort, tout en pensant à demain : morgen. » Son partenaire, Jonathan Ware, complète l’idée dans une autre courte notice : « Au cours de ce voyage, nous savons, au moment où souffle le vent glacial de l’hiver, que le printemps viendra, de même que nous savons que l’obscurité profonde de la nuit fera place à la nouvelle clarté du jour. » En réalité, ce « voyage » est confronté, tout au long de ses dix-neuf étapes, à un climat de langueur nostalgique et de mal de vivre mélancolique. 

La voix d’Elsa Dreisig bénéficie d’un grand naturel, elle ne force pas les traits, souligne avec une infinie délicatesse les inflexions des textes poétiques, se moule sans efforts dans trois espaces mélodiques différents dont elle assure l’unité de l’esprit et de la philosophie définie et précisée dans le texte reproduit ci-avant. L’Américain Jonathan Ware, qui se produit en musique de chambre, en soliste, ou comme partenaire dans des récitals de mélodies, s’inscrit dans cette dimension avec aisance et discrétion ; au milieu du programme, il joue seul Aux étoiles de Duparc avec subtilité et donne à cette pièce la part de lyrisme qui lui revient. Tout est donc réuni pour enchanter l’auditeur. 

Pourtant, on demeure circonspect face la structure du concept lui-même. On adhère tout de suite à L’invitation au voyage et à ses accents baudelairiens, luxueux, calmes et voluptueux à souhait. Puis on est ravi par Frühling, le premier des Vier lezte Lieder, dont les parfums sensuels sont convaincants (rappelons que la version chant-piano ici choisie est moins gravée que celle avec orchestre). Juste après, la troisième des six romances de Rachmaninov, les sensibles et délicates Margaritki, exalte comme il le faut la marguerite, comparée à la jeunesse des femmes. Retour à Richard Strauss avec sa toute dernière mélodie, Malven, datée du 23 novembre 1948, et ces roses trémières qui semblent être soufflées par le vent, au cœur d’une fluide arabesque vocale. A ce moment-là, tout semble être dit… alors que l’on n’a abordé qu’une partie du programme. Apparaît ensuite une certaine gêne chez l’auditeur, pour ne pas dire un regret. On a du mal à comprendre pourquoi ces admirables Vier letzte Lieder, cycle parmi les plus poignants de l’univers de la mélodie, sont disséminés au fil du parcours, leur enlevant leur unité profonde et les faisant voisiner avec des pages aux contours qui ne leur sont pas familiers. Après l’évocation par Duparc de La Vie antérieure de Baudelaire et de son secret qui le fait languir, le déchirant Im Abendrot, qui ouvre sur l’éternité grâce à un texte sublime d’Eichendorff, semble en porte-à-faux, car la lassitude de la vie qui s’y manifeste n’est pas complice des vastes portiques et des esclaves nus baudelairiens. Sans doute aurait-il été plus suggestif et plus éloquent de laisser les cycles dans leur état, Rachmaninov y compris. De plus, un certain parti-pris de lenteur, systématique et lancinant, dilue le propos.

Le CD « Morgen » apparaît comme moins convaincant que le précédent « Miroirs », même si l’on reste à un degré d’excellence et que les remarques qui précèdent sont simplement destinées à attirer l’attention sur l’étrangeté de l’architecture de l’affiche. Au-delà, on peut aussi se poser la question de savoir si, alors que Duparc et Rachmaninov conviennent bien à la tessiture d’Elsa Dreisig, Richard Strauss ne sera pas à reconsidérer lorsque la voix de la cantatrice aura pris des couleurs lyriques plus chaudes et plus « bousculées » par la vie. Parfois, les grands élans poétiques qui composent ce chef-d’œuvre, notamment dans Im Abendrot, ne portent pas tout à fait le chant dans la dimension d’éternité mystérieuse qu’il requiert. On sort de ce programme avec le sentiment d’avoir été envoûté (et séduit) par la langueur, certes, mais pas assez par le message que les deux interprètes revendiquent.

Son : 9  Livret : 9 Répertoire : 9 Interprétation : 8

Jean Lacroix 

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