Eric Aubier, sur les traces du Paris 1900 

par https://pootysbooty.com/

Le trompettiste Eric Aubier met a touche finale à un nouvel album intitulé "Cornet 1900" qui met à l’honneur toute une série d'œuvres et de compositeurs rares liés à la capitale française au tournant du XXe siècle (parution mars 2022). C’est également le premier volume d’une collection que le label Indesens va consacrer à la thématique Paris 1900. Crescendo Magazine rencontre l'un des plus brillants trompettiste de notre époque.   

Votre nouvel album se nomme “Cornet 1900” et il énonce la sonorité duveteuse de l'instrument. Qu’est-ce qui fait la spécificité de cet instrument ?
La sonorité « duveteuse » de l’instrument est due essentiellement à ses caractéristiques de conception. Il s’agit en effet du cornet à pistons. Par rapport à la trompette « classique » qui est essentiellement cylindrique dans sa perce, le cornet est partiellement conique ce qui lui donne cette sonorité plus douce et moins éclatante que la trompette. Le nom de cornet vient du cor, donc petit cor.

En quoi correspond-il à l'esprit et au style de Paris en 1900 ?

Le « décor » 1900 a pour but de résumer une époque historique avec tout ce qui se greffe autour à l’image de l’exposition universelle de 1889 qui a consacré la tour Eiffel, mais aussi avec tout ce qu’apporte le XIXe siècle des « lumières » ! Et bien sûr la musique et ses nouveaux répertoires. 

Notre imaginaire est rempli d’images de cette époque, de films muets que nous avons vus, d’ambiances surannées, de saveurs littéraires que nous avons découvertes par la lecture et aussi des 78 tours que nous avons entendus. Pour notre sujet 1900, c’est principalement l’âge d’or du cornet à pistons ! On peut dire que la grande époque de cet instrument inventé vers 1820 sera le XIXe siècle et la première moitié du XXe. A part Colombo et Arban, tous les compositeurs de cet enregistrement ont 1900 comme axe médian de leur vie.

Cet album propose des œuvres de compositeurs peu connus en dehors des praticiens de l’instrument. Comment les avez-vous choisies ?

J’ai fouillé ma bibliothèque et me suis aperçu que j’avais en ma possession des pièces de musique de cette époque en assez grande quantité mais que j’avais toujours négligées, sans doute car elles étaient passées de mode à l’époque de mon apprentissage. C’est peut-être aussi car elles étaient spécifiquement pour cornet à pistons. Aujourd’hui, on ne devient plus cornettiste mais trompettiste, d’ailleurs la classe de cornet à pistons du CNSM de Paris qui a vu passer les plus grands virtuoses du cornet, a aujourd’hui disparu. Cependant on continue à jouer le cornet à pistons et je m’investis aujourd’hui pour que cela perdure. Pour le choix des pièces, j’ai essayé de prendre les plus intéressantes, celles qui suscitent justement cette ambiance un peu surannée et nostalgique. 

Dans la liste des compositeurs présentés par votre album, je relève le nom du musicien belge Théo Charlier, immense virtuose de l'instrument dont les redoutables Etudes transcendantes pour la trompette chromatique en si bémol sont un étalon des apprentis trompettistes. Tout comme il existait au début du XXe siècle, une école franco-belge du violon, existe-il une école franco-belge de la trompette ?

Au grand dam de nos amis Belges, les Français se sont approprié Théo Charlier en l’associant à la musique française ! En fait, cela est surtout dû à l’histoire et à la francophonie. La Belgique est née en tant que nation à peu près en même que le cornet à pistons (1830), et les musiciens et cornettistes belges ont en fait la même histoire et les mêmes influences que les Français dont le patron a été Jean-Baptiste Arban pour tous ! 

Alors, si nous parlons d’école, c’est avant tout l’école française de trompette qui est marquée justement par la naissance du cornet à pistons. En conséquence on peut dire que c’est le cornet à pistons qui a donné naissance à l’école française de trompette mais qui a la même origine pour la Belgique. Alors oui, si on veut, cela pourrait tout aussi bien être l’école franco-belge de cornet à pistons ! L’école française de trompette est en fait l’école française du cornet à pistons !

Quelles sont les difficultés stylistiques des œuvres de cet album ? A les écouter, il me semble qu’elles requièrent une sensibilité à la fois simple dans son naturel, mais difficile à maints égards car tout excès de pathos ou de vaine virtuosité mène au non-sens esthétique.

Et bien que je crois que vous avez résumé la réponse dans la question ! Tout est question d’équilibre ! Toute la difficulté réside toujours dans la recherche de la facilité et la simplicité ! En effet, dans ce type d’ouvrage, il est facile de tomber dans un style lourd et exagéré, voire outrancier, il est si tentant d’en faire « des tonnes ».  Pour moi justement l’essence même de l’art « à la française » réside dans ce subtil équilibre que j’ai essayé de préserver.

Sur quel instrument (historique ou contemporain) avez-vous enregistré cet album ?  

J’ai enregistré ces pièces sur un instrument moderne, un cornet Yamaha qui a une vingtaine d'années. Il est assez proche pour moi de l’ADN des instruments existant vers 1900 sans toutefois en avoir les faiblesses ou les inconvénients.

Est-ce que vous avez déjà un autre projet d’album dans les cartons ?

Il y a toujours des projets dans les cartons, ce sont souvent les opportunités et les conjonctions temporelles qui les déclenchent.  Cependant j'aimerais concrétiser un album autour de Bach mais également un CD qui revisiterait les grands classiques avec une vision nouvelle. Dans un autre registre, je souhaiterais réaliser avec la trompette ou le cornet un enregistrement de musique de style « Entertainment » avec une bonne harmonie ! J’attends justement un medley de La La Land. J’adorerais faire un enregistrement de comédies musicales arrangées pour trompette !

La pédagogie est très importante pour vous. En quoi enseigner est-il important pour un soliste qui parcourt le monde ?  

De par ma situation professionnelle de « globe-trotter », j’ai la possibilité de voyager et d’enseigner dans la plus grande partie du monde. Cela me permet d’observer, de constater les différentes évolutions de notre métier de musicien et ainsi de comparer avec notre situation nationale.
En conséquence, cela oriente ma façon de répondre aux différents besoins ou, tout du moins, à ceux que j’estime, afin d’apporter ma contribution la plus adéquate possible selon les situations et les pays traversés. J’essaye de mettre à disposition mon expérience professionnelle pédagogique et de trompettiste soliste mais aussi, dans mes jeunes années d’orchestre, de près de 45 ans maintenant.

Vous avez fondé l’Institut Eric Aubier ? Pouvez-vous nous le présenter, ainsi que ses ambitions ?

La situation que je viens de vous présenter m’a amené à ouvrir une structure nommée  « Eric Aubier French Trumpet Institute » dans laquelle j’essaye de regrouper toutes mes activités d’enseignement d’ordre privé. Depuis 45 ans, le niveau général de la trompette et son enseignement ont évolué considérablement ; aujourd’hui, une multitude de bons professeurs ou bons trompettistes dispensent leurs savoirs par de nombreuses master classes à travers le monde. J’estime aujourd’hui que l’on a moins besoin de moi pour apprendre aux gens à jouer de la trompette sous sa forme classique. Je me propose donc de synthétiser mes connaissances et mon expérience par des stages et master classes consacrés davantage au management des ressources intrinsèques de l’individu et de les mettre en valeur. Cela s’apparente à ce que l’on pourrait appeler du « coaching ». Pour résumer, c’est aussi la somme d’ambitions :  promouvoir et perpétuer l’école française de trompette à travers le monde, réaliser des échanges internationaux en promotionnant les ressortissants des pays ciblés, compléter les formations universitaires des étudiants, apporter une formation et des outils pédagogiques, manager les musiciens pour les rendre plus efficaces en compétition et concours professionnels, découvrir de nouveaux répertoires ou initier à la pédagogie. Bien évidemment depuis bientôt 2 années cela tourne au ralenti !

Le site d'Eric Aubier : www.aubier-institute.com

A écouter :

Paris 1900 : l'art du cornet. Eric Aubier, trompette ; Laurent Wagschal, piano. 1 CD Indesens. INDE 152 (Parution en mars 2022).

 

 

Propos recueillis par Pierre-Jean Tribot

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