Francesco Piemontesi, pianiste réflexif et discophile

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Le pianiste Francesco Piemontesi, 3e Prix  au Concours Reine Elisabeth 2008, poursuit une carrière exemplaire. Alors qu’il sort un album magistral de concertos de Mozart sous la direction d’Andrew Manze (Linn), il vient de faire ses débuts avec l’Orchestre Philharmonique de Berlin. Crescendo rencontre ce pianiste érudit dont chacun des albums fait date. 

Vous venez de faire vos débuts avec l'Orchestre Philharmonique de Berlin sous la direction de Lahav Shani. Qu'est-ce que cela représente de jouer avec un tel orchestre ? 

C'était quelque chose de magnifique à plusieurs points de vue ! C'est l'orchestre avec lequel j'avais grandi en écoutant des disques chez mes parents : leurs enregistrements sous la direction de Karajan ou Furtwangler ont façonné ma jeunesse. De plus, jouer avec cet orchestre, c’est un symbole fort dans une carrière de musicien et cela m’a montré que tous les choix que j’avais faits étaient les bons. Mais le plus important est bien sûr la musique, et à ce titre c’était un bonheur extraordinaire tant ces musiciens sont exceptionnels dans leur excellente technique et leur capacité à jouer toutes les musiques. Ces concerts ont été quelque chose de très spécial et je me réjouis qu’ils se soient très bien passés.

Vous habitez Berlin et le Philharmonique est le plus important orchestre de cette ville. Est-ce-qu’il n’y a pas un petit quelque chose en plus quand on joue avec les Berliner Philharmoniker ? 

En effet ! Dans la rue où j'habite, il y a des musiciens de l'orchestre et cela a un côté particulier : c'est presque faire de la musique de chambre car je les connais très bien ! C'est l'avantage d'habiter dans une ville comme Berlin qui est actuellement la capitale en Europe pour la musique classique. Aller à la Philharmonie, c’est un acte très ordinaire. Ces éléments ont fait que j’avais assez peu de tract et si tout s’est parfaitement déroulé, c’est sans doute grâce à cette addition de naturel et d’évidence de « jouer à la maison ». 

Votre nouvel album est consacré aux concertos n°19 et n°27 de Mozart sous la baguette d’Andrew Manze. Pourquoi avez-vous choisi ces deux concertos en particulier ? 

Nous avions déjà publié, en 2017, un disque avec les concertos n° 25 et n°26. Nous étions déjà dans la perspective d’enregistrer le n°27 afin de proposer les trois derniers concertos. Ils forment un ensemble impressionnant, un peu comme les trois dernières sonates de Beethoven ou de Schubert. Quant au Concerto n°19, il est mon préféré et en discutant avec Andrew Manze, il s’est avéré que lui aussi le chérissait. Le Concerto n°19 n’est pas le plus connu, et encore moins le plus enregistré. Dès lors, c’était une opportunité d’ajouter notre version à la discographie contemporaine de la partition. 

Pour cet enregistrement, vous collaborez avec Andrew Manze, un chef qui vient du monde de la musique baroque. Est-ce que c’est important pour vous de travailler avec des chefs qui questionnent les partitions ? 

Nous nous connaissons depuis de nombreuses années et nous avons beaucoup joué ensemble à travers le monde, nous formons une belle équipe musicale. Il n'y a jamais de tensions ou d'interrogations dans notre collaboration. J'ai en effet beaucoup appris de ces générations de chefs qui se sont consacrés à la musique baroque comme Ton Koopman ou Philippe Herreweghe. J’ai aussi joué des concerti de Mozart avec Andrea Marcon et Giovanni Antonini. Ce que j’affectionne chez ces chefs, c’est leur manière d’adapter leur connaissance des instruments anciens et baroques à la sonorité des orchestres modernes. Le piano contemporain est une sorte de caméléon et il peut aussi se rapprocher de la sonorité des instruments anciens. J’ai eu l’opportunité d’approcher au Mozarteum de Salzbourg le dernier pianoforte de Mozart et cela m’a permis de comprendre différents aspects des sonorités ou des nuances. Avec Andrew Manze, nous avons tenté d’approcher cela. 

Votre répertoire au disque est vaste : Mozart, mais aussi Liszt ou Dvořák. Comment choisissez-vous les oeuvres que vous enregistrez ?  

Nous les pianistes, nous avons la chance d'avoir un répertoire qui est absolument immense, qu’une vie ne suffit pas à explorer. Il y a des oeuvres qui ont une signification pour moi et avec lesquelles j’ai envie de passer du temps. Je pense que plus on est attaché à une partition, plus l’échange avec le public sera intense et ce dernier pourra être transporté. Il est bien sûr difficile de dire pourquoi telle oeuvre vous touche plus qu’une autre. La Sonate de Liszt m’a interpellé par la puissance de sa structure et sa durée alors que les oeuvres de Messiaen m’émeuvent par leurs couleurs uniques. 

Quels sont vos prochains projets de disques ? 

Un disque à paraître sera consacré à des transcriptions de Bach dont celles de Busoni, mais aussi d’autres pianistes comme Kempff ; mais il y aura aussi des œuvres originales de Bach comme le Concerto italiano ou la Toccata de Busoni. Il y a d’autres projets dont l'enregistrement est repoussé à cause du virus, en particulier des disques avec orchestre pour lesquels il est très difficile, voire impossible, de réaliser une prise de son optimale avec les normes actuelles d'espacement entre les musiciens. 

Vous êtes lauréat du Concours Reine Elisabeth 2008. Qu’est-ce que ce souvenir évoque pour vous ? 

De merveilleux souvenirs. Tout d'abord le concours, car c'était très, très dur et il n’usurpe pas sa réputation d'extrême difficulté. La dernière semaine, quand nous étions enfermés à la Chapelle musicale Reine Elisabeth -qui n'était d'ailleurs pas aussi confortable que maintenant- était une vraie épreuve mentale. Des lieux assez étroits où la seule chose que l'on entendait était le son des pianos joués par les douze finalistes. L’atmosphère était même assez tendue, pas parce que nous étions des concurrents ou des rivaux mais parce que cette dernière ligne droite se déroule dans un état de fatigue physique et nerveuse intense. Je me souviens de la libération que fut l’épreuve finale et aussi du fait que je m’étais juré, quel que soit le résultat, de ne surtout plus faire de concours ! Ensuite, le concert de gala où j’ai joué le Concerto pour piano de Ravel a été un tournant dans ma carrière. J'étais classé troisième du concours et si j'avais reçu des engagements, c’était numériquement moins que les premier et deuxième lauréats. Mais suite à concert de gala, j'ai reçu de très nombreuses invitations. Le lendemain du concert à Bozar, ma boite mail regorgeait de propositions et même d’une proposition d’enregistrement car l’un des responsables d’EMI était dans la salle. 

Est-ce que l'on vous reverra bientôt à Bruxelles ? 

Oui, j'ai été invité par le Belgian National Orchestra à remplacer Emmanuel Ax qui ne peut pas franchir l'Atlantique du fait de l'épidémie.  Deux concerts sont prévus les 14 et 15 novembre et je vais interpréter le Concerto pour piano n°1 de Beethoven sous la direction de Hugh Wolff.

Vous êtes aussi un discophile passionné. Quelles sont les grands artistes du passé qui vous inspirent ? 

J'aime beaucoup les pianistes historiques comme Edwin Fischer, Wilhelm Kempff ou Samson François. Du côté des pianistes plus proches de nous, j’adore Radu Lupu dont je garde des souvenirs émerveillés de ses concerts. J’aime ces pianistes anciens. Ils avaient une flexibilité et une fluidité totales, ils n’étaient pas rivés au métronome, mais le texte musical, ses nuances et sa construction étaient toujours reconnaissables. Quand on entend Bartók jouer ses œuvres, on se rend compte que c'était un piano extrêmement subtil avec différents plans sonores et des nuances qui sont fines mais jamais violentes. Je regrette que de nos jours, on ait souvent tendance à exagérer les contrastes et à surjouer les nuances du texte. 

Le site de Francesco Piemontesi : http://francescopiemontesi.com/

  • A écouter : 

Wolfgang Amadeus Mozart : Concertos pour piano n°19 et n°27, Rondo en la majeur,  K.386. Francesco Piemontesi, piano ; Scottish Chambre Orchestra, Andrew Manze. LinnCKD 622.

 

 

  • Au concert : 

Ludwig van Beethoven : concerto pour piano n°1. Belgian National Orchestra, Hugh Wolff. Bozar, 14 et 15 novembre.

Crédits photographiques :  Marco Borggreve

Propos recueillis par Pierre-Jean Tribot

 

 

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