Jean Johnson et Steven Osborne dans un enchanteur récital de musique romantique allemande pour clarinette et piano
Gustav Jenner (1865-1920) Sonate pour clarinette et piano en sol majeur, Op. 5 ; Robert Schumann (1818-1856) Trois Romances, Op. 94 ; Clara Schumann (1819-1896) Trois Romances, Op. 22 ; Carl Maria von Weber (1786-1826) Grand Duo concertant, Op. 48 Jean Johnson (clarinette), Steven Osborne (piano) 2026. Texte de présentation en anglais. 70'46''. Linn CKD 763
C'est un superbe panorama de la musique romantique allemande pour clarinette et piano que nous offre le duo constitué par la clarinettiste américaine — mais écossaise d'adoption — Jean Johnson et son partenaire, le pianiste écossais Steven Osborne qu'on ne présente plus. (On peut ajouter que cet album édité par le label Linn, émanation à l'origine de la justement réputée compagnie d'équipements de haute-fidélité écossaise, se distingue par une prise de son de démonstration, aussi précise qu'aérée.)
C'est sur l'unique sonate pour clarinette de Gustav Jenner que s'ouvre cet enregistrement. Né à Keitum, sur l'île de Sylt, d'un père médecin aux origines écossaises, Gustav Jenner peut se targuer d'avoir été pendant sept ans le seul élève de Brahms, aux bons soins de qui Eduard Marxsen, le premier professeur du grand compositeur, l'avait remis. Si Brahms ne semble avoir que modérément apprécié les talents de son pupille, il lui trouva un poste de directeur de la musique à l'université de Marbourg, fonction que le discret Jenner occupa jusqu'à sa mort.
À l'écoute de cette sonate publiée en 1900, inspirée — comme les grandes œuvres tardives de Brahms pour l'instrument — par le talent du grand clarinettiste Richard Mühlfeld qui en assura la création, il ne faut pas longtemps pour comprendre que Jenner ne peut renier sa filiation artistique. Mais si l'influence du maître est patente, son élève est bien plus qu'un épigone. C'est ainsi qu'après le charmant Allegro moderato e grazioso qui ouvre cette sonate, on apprécie un Adagio espressivo au charme automnal qui n'est pas sans rappeler, à certains moments, le Quintette pour clarinette de Brahms. L'Allegro grazioso qui suit peut également être qualifié de brahmsien, avec son Trio marqué Vivace, surprenant et agité, avant que l'œuvre ne se termine sur un Allegro energico marqué par une conclusion passionnée. Cette sonate, qui mériterait certainement d'être entendue plus souvent, permet d'apprécier directement les qualités des interprètes. La sonorité de Jean Johnson est plus ronde et moins compacte que ce qu'on attend généralement de l'école américaine, avec un grave particulièrement chaleureux et des aigus toujours nets et dénués de toute agressivité. Outre sa maîtrise des registres de l'instrument, on admire son impeccable justesse, ses beaux phrasés et sa respiration apparemment inépuisable. Elle trouve en Steven Osborne un partenaire de très grande classe. Le pianiste fait entendre les mêmes qualités de phrasé que sa collègue, et son jeu toujours net, au toucher invariablement clair et accompagné d'un usage modéré de la pédale, ne risque jamais de noyer les belles volutes de la clarinette.
Et quelle bonne idée d'exploiter la veine lyrique de l'instrument en insérant dans le programme deux œuvres du couple Schumann, à commencer par les Trois Romances, Op. 94 de Robert Schumann, écrites à l'origine pour hautbois et piano, mais dont la version pour clarinette fait encore gagner en douceur à cette musique d'une exquise poésie.
Quant aux Trois Romances, Op. 22 de Clara Schumann, destinées à l'origine au violon du grand ami de la famille Schumann qu'était Joseph Joachim, cette transcription pour clarinette très réussie, due à Mark Thiel, permet de goûter à l'interprétation d'une grande finesse et à la sonorité invariablement charmeuse de Jean Johnson comme à la délicatesse et à la subtilité du pianiste.
Créé par le compositeur et le clarinettiste Heinrich Baermann en 1815 pour les deux premiers mouvements, et l'année suivante pour le Rondo final, le Grand Duo concertant de Weber (dont on peut espérer que le 200e anniversaire de la mort sera célébré cette année comme il le mérite) est un classique de la littérature pour clarinette et piano.
On admire ici la façon dont Jean Johnson maîtrise parfaitement l'alliage de la fraîcheur de ce premier romantisme et de cette irrépressible fantaisie qui rend la musique de Weber si vivante et captivante. À nouveau, on relève le naturel des phrasés et la dextérité imparable de la musicienne dans les mouvements rapides, comme son sens du chant et du coloris dans l'Andante con moto central. On n'apprécie pas moins la clarté splendide du piano plein de caractère de Steven Osborne, en particulier dans l'exubérant finale où les deux interprètes enchantent par l'aisance de leur virtuosité joyeuse et imaginative comme par le plaisir évident qu'ils ont à jouer cette musique.
Un très beau disque, chaudement recommandé.
Son 10 - Livret 10 - Répertoire 10 - Interprétation 10



