Jeunes artistes en temps de Covid 

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La situation liée à la pandémie ne cesse d’impacter tristement le monde de la culture. Si la nouvelle de l’annulation de la saison entière du Metropolitan Opera de New-York a fait l’effet d’une bombe aux déflagrations atomiques, il serait long et démoralisant de faire une liste exhaustive des conséquences... Crescendo Magazine réaffirme sa totale solidarité avec l’ensemble d’une filière trop meurtrie, trop souvent abandonnée par les pouvoirs publics et victime de décisions trop régulièrement contradictoires si pas incohérentes. Mais parmi les catégories impactées, les jeunes musiciens risquent hélas de souffrir plus longtemps et plus durement que les autres,  c’est à eux que ce texte est consacré. 

Entrer dans la carrière n’a jamais été évident, mais face aux baisses de recettes et aux déficits, il est de plus en plus probable que les programmateurs ne prennent plus de risques et privilégient les artistes bankables, capables de remplir la salle sur leur nom... De plus, toute la filière est impactée. Les agences artistiques, essentiels maillons dans l’affirmation d’une carrière, payent cher le prix de la crise... Certaines d’entre elles ont déjà disparu, et non des moindres : avec l’arrêt des concerts et surtout des tournées, les grosses agences, souvent anglo-saxonnes, se sont révélées des colosses aux pieds d’argiles... Mais d’autres entreprises, certes moins exposées, écrèment leur catalogue en se concentrant sur des artistes senior déjà bien établis. Des artistes moins affirmés se retrouvent sans représentations artistiques. Sans oublier qu’intégrer une agence risque d’être encore plus difficile pour les nouveaux venus. D’un autre côté, face à un marché de l’enregistrement dont les ventes physiques, pourtant rémunératrices, s’écroulent alors que le streaming rétribue des clopinettes, il sera délicat pour ces jeunes musiciens de pouvoir proposer des enregistrements, pourtant éternelle manière de toucher les professionnels. Dans le contexte d’une économie zombie, où les artistes devaient déjà très souvent payer la totalité des coûts liés à la production d’un enregistrement, le ticket d’entrée risque d’être encore plus cher…. 

Mais face à une situation de crise, il faut trouver des solutions et réfléchir à l’avenir et, parfois, des méthodes peuvent s’avérer intéressantes à l’image du compagnonnage : un artiste célèbre se produit avec des jeunes musiciens. Le producteur bénéficie de l’attrait pour un musicien reconnu, et le public peut aussi découvrir des jeunes talents. Dans le domaine de l’opéra, le retour de l’idée de troupe fait son chemin çà et là pour permettre aux chanteurs d’avoir des engagements tout en développant et pratiquant leur répertoire. Une autre piste pourrait être de s’inspirer du sport. La Fédération Wallonie-Bruxelles co-finance ainsi une équipe cycliste de jeunes pousses, leur mettant le pied à l’étrier pour qu’ils se fassent remarquer des plus grosses écuries... Importer ce modèle dans le monde de la musique aurait des bénéfices : rémunérer des jeunes musiciens tout en leur assurant des concerts…Le mécénat, des partenariats publics-privés et même du crowdfunding pourraient concrétiser cette idée. 

Sur l’échelle de Richter des impacts de la crise actuelle, les jeunes compositeurs et compositrices risqueront tristement de subir longtemps une situation défavorable. En effet, obligées de remplir coûte que coûte les salles pour retrouver des bouffées d’air financières, les salles de concerts et les institutions pourraient ne plus prendre de risque et ne plus soutenir la création, synonyme de coûts et de moindre intérêt du public. Ce serait une désastreux, et espérons que l’on ne s'orientera pas vers ce chemin. Au contraire, il faudrait investir encore plus dans la création en mettant des oeuvres de notre temps à chaque concert. 

Les temps qui vont venir s’annoncent rudes. Même si la musique classique a survécu aux siècles, aux guerres et aux épidémies, la situation est compliquée et il faut plus que jamais sortir des sentiers battus ! Le milieu de la musique classique qui toujours été très individualiste va devoir encore plus travailler en intelligence commune, ce sera une sacrée évolution.

Pierre-Jean Tribot

Un commentaire

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    Chantal VIRLET

    "Cette analyse approfondie tout à fait intéressante est parfaitement réaliste. Les débuts de carrière, quels qu'ils soient, ont été toujours difficiles sauf si l'on est ingénieur traitant de dossiers techniques utiles ardus ou infirmier(e)s dont on manquait déjà cruellement ces années-ci. Et en outre tous les jeunes ne pourront pas mener une carrière rêvée par eux de concertiste. Sauf excellent niveau et notoriété à acquérir, c'est une activité qui ne peut que s'ajouter à une autre plus matérielle si on veut élever une famille. On est bien souvent professeur, organiste, chef de choeur, etc...et concertiste en plus. De même on peut rarement vivre de la seule composition, sauf si on est chef d'orchestre, enseignant en écriture et analyse, directeur de conservatoire, etc...Même Mozart a eu la vie dure alors qu'un génie! Et Ravel et Fauré ont dû faire découvrir et jouer leurs oeuvres dans bien des salons bourgeois leur permettant de se produire.
    Pour éviter des désillusions et reconversions pénibles, il est correct de la part des professeurs et des familles d'attirer leur attention envers un choix de vie en fonction de : leur santé et résistance physique et nerveuse, aptitude à une vie irrégulière et souvent célibataire, voyages à l'étranger fatigants sous toutes latitudes (et d'ailleurs il y en aura moins, les autres pays connaissent les virus aussi), honoraires insuffisants et irréguliers.
    Il faut donc bien se connaître et être bien conseillé (et ceci est vrai pour tout métier d'ailleurs): quelle vie veux-je et puis-je mener? Le philosophique "Connais-toi toi-même" reste toujours d'actualité."

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