Josep Pons, chef d’orchestre 

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Le chef d’orchestre espagnol Josep Pons, actuel directeur musical du Liceu de Barcelone, était au pupitre de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse pour un concert Ravel/de Falla triomphal. On doit à ce maestro des enregistrements révolutionnaires de la musique de Manuel de Falla pour Harmonia Mundi et DGG. Il revient sur la place de compositeur dans l’Histoire de la musique et nous parle de la vie musicale espagnole.  

Quelle est la place de Manuel de Falla dans l’histoire de la musique espagnole ? 

Sa place est prépondérante et essentielle. Il faut se replacer dans une perspective historique. L’Histoire de la musique espagnole connaît une apogée au XVIIe siècle, le siècle d’or avec les grands polyphonistes à l’image de Cristobal de Morales, Francisco Guerrero, Diego Ortiz. Au XVIIIe siècle, l’importance de la musique commence à décliner. Si la peinture reste un domaine d’excellence avec des peintres comme Velasquez et Goya, la musique se caractérise par l’importation de talents étrangers comme Boccherini ou Scarlatti. Au XIXe siècle, le niveau musical est devenu très faible et il y a un grand retard par rapport aux autres pays européens comme la France, l’Allemagne ou l’Italie.  Ainsi, certaines symphonies composées à la fin du XIXe siècle présentent encore des basses continues alors que Haydn les avait abandonnées un siècle auparavant. C’est dans ce contexte qu’apparaît, et alors que rien ne le laissait présager, la figure de Manuel de Falla. Il hisse la musique espagnole au niveau européen. Certes sa production est numériquement petite, mais à l’exception des œuvres de jeunesse dites « PreManuel de AnteFalla », ses partitions sont de première importance. On peut le comparer à Maurice Ravel avec qui il partage une œuvre réduite en quantité mais dont la place dans l’Histoire de la musique est considérable. Il ne faut pas non plus perdre de vue que l’affirmation du compositeur n’aurait pas été possible sans le tissus musical parisien du début du XXe siècle. N’oublions pas que c’est Debussy qui se démène pour que son opéra La Vie Brève puisse être créé à Nice en 1913 ! En fréquentant Paris qui regroupait alors l’élite des compositeurs mondiaux -Debussy, Ravel, Stravinsky…- Manuel de Falla a très rapidement été reconnu comme l’un des leurs ! 

Quelles sont les secrets pour diriger au mieux la musique de Manuel de Falla ? 

Gustav Mahler disait d’une partition qu’il y a dedans « tout sauf l’essentiel ». En effet, le premier élément est de comprendre et d’absorber l’œuvre afin d’aller au-delà des simples notes. Chez de Falla, il y a bien sûr un aspect rythmique plutôt sévère. Sa musique se caractérise par la simplicité, Manuel de Falla utilise peu de moyens pour obtenir des grands résultats, un peu comme Rossini. Le compositeur était également très méticuleux et il faut donc rester très attentif aux détails comme les articulations, les phrasés ou les changements de tempo. Le premier écueil à éviter est de passer au-dessus de ces détails. Un autre enjeu est d’éviter l’excès de « sucre » c’est-à-dire le maniérisme et le cumul d’effets grandiloquents. Ce point est à mon sens l’un des travers actuels des interprétations de de Falla qui galvaudent l’esprit et le sens de sa musique. Si je devais faire une comparaison entre Manuel de Falla et un fruit, je choisirai le citron avec ce côté parfois âpre et un peu acide. 

Vous êtes actuellement directeur musical du Liceu de Barcelone et vous dirigez autant à l’opéra qu’au concert, ce qui est rare à une époque de spécialisation des chefs. Qu’est-ce qui vous attire dans ce mix des activités ? 

Quand j’étais enfant, ma famille avait acheté une encyclopédie de la musique en 20 volumes et les 4 derniers volumes étaient consacrés à l’opéra. Quelle étrange idée de séparer l’opéra du reste ! Pourtant regardez les grands compositeurs du passé, il n’y avait pas de distinctions entre les genres : ils composaient de la musique… Je suis perplexe face à l’idée de spécialisation… Un chanteur qui pratique Wagner doit également chanter Haendel pour parfaire son phrasé et sa respiration, de même qu’il doit chanter du lied comme de l’opéra car les deux pratiques s’enrichissent mutuellement…Après un concert avec le Philharmonique de Vienne dans des symphonies de Mozart, Daniel Barenboïm me disait «pourquoi jouent-ils si bien les symphonies de Mozart ? Mais parce qu’ils pratiquent chaque saison ses opéras dans la fosse du Staatsoper de Vienne » ! Dans ma carrière, j’ai à peu près tout dirigé : symphonies classiques, symphonies romantiques, répertoires contemporains, répertoire de chambre, opéras baroques, romantiques ou modernes… Si je pouvais faire avec un chœur Josquin Des Prés, Ockeghem ou Monteverdi, je le ferai car j’aime toute la musique et ces œuvres m’attirent. 

Vous parlez très bien de la direction d’orchestre. Est-ce que vous l’enseignez ? 

J’ai animé une seule fois une classe de maître ; cette expérience ne m’a pas satisfait et donc je n’ai pas recommencé. Je me suis retrouvé face à des participants qui voulaient des réponses et des vérités. Mais je refuse de donner cela. Je questionne tout le temps les partitions. Actuellement, je travaille Lohengrin que nous allons donner au Liceu et je ne cesse de m’interroger. J’aime discuter des questions soulevées par les partitions, mais en aucun cas je ne peux donner des réponses qui seraient des vérités. C’est à chaque musicien d’y répondre.  

En Espagne, on a vu une floraison de salles de concerts et la création de brillants orchestres. En une trentaine d’années, l’Espagne est devenue majeure au niveau de la scène orchestrale. Quel en est le secret ? 

Il faut se replacer dans le fil de l’Histoire. L’Espagne a, pendant 40 ans, vécu coupée du reste de l’Europe et il restait dans les conservatoires un esprit très étriqué. Les cours étaient donnés par des musiciens dont l’enseignement était la seule perspective. Dans les années 1980, Javier Solana a été Ministre de la Culture et il a initié une politique de création de salles de concerts. En quelques années, on a vu s’affirmer de nouveaux auditoriums et grâce à cette politique volontariste et ambitieuse, l’Espagne possède une cartographie de salle de concerts du niveau de l’Allemagne. Un autre aspect de cette évolution a été l’affirmation d’une nouvelle génération de musiciens d’orchestre. Ainsi la création de l’Orchestre National des Jeunes d’Espagne, puis de l’Orchestre des Jeunes de Catalogne a été un électrochoc. Le coup de génie a été d’inviter des professeurs étrangers pour les encadrer au lieu de faire appel aux tristes enseignants des conservatoires espagnols. Ces jeunes musiciens ont découvert un univers musical nouveau et un niveau d’enseignement alors inconnu ici. Ils sont ensuite allés se parfaire à travers les écoles supérieures d’Europe et sont revenus occuper des postes dans nos orchestres. Le niveau musical a été métamorphosé. Il n’est plus rare de trouver des Espagnols comme solistes des grands orchestres européens et, désormais, les écoles supérieures espagnoles attirent des jeunes talents étrangers qui viennent s’y former.  

Le site de Josep Pons : www.joseppons.net

Propos recueillis par Pierre-Jean Tribot 

Crédits photographiques : Igor Cortadellas

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