Le Casse-Noisette revisité par Christian Spuck et le Ballet de Zurich

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Piotr Illich TCHAÏKOVSKI (1840-1893) : Casse-Noisette et le Roi des Souris. Ballet de Zürich et Junior Ballet ; Chœur d’enfants et SoprAlti de l’Opéra de Zürich ; Philharmonia Zürich, direction Paul Connelly. Chorégraphie et direction artistique : Christian Spuck ; dramaturgie : Michael Küster et Claus Spahn. 2019. Livret en allemand, en anglais et en français. 110.20. Un DVD Accentus ACC20449.

Ceux qui s’attendent au déroulé traditionnel du Casse- Noisette de Tchaïkovski risquent d’être surpris. Car si la musique est bien là, elle est quelque peu bousculée, l’ordre des séquences ayant été modifié. Il est donc fortement conseillé de lire, préalablement à toute vision de ce DVD, l’entretien de près de six pages, accordé par le chorégraphe Christian Spuck. Né à Marburg en 1969, ce danseur a été formé à l’Ecole John Cranko de Stuttgart. Il est ensuite venu en Belgique, où il a fait partie de la Needcompany de Jan Lauwers et de la compagnie Rosas d’Anna Teresa de Keersmaker. De retour à Stuttgart en 1995, il a fait son premier essai chorégraphique trois ans plus tard et a été nommé directeur artistique du Ballet de Stuttgart en 2001. L’opéra l’a attiré en même temps : il a mis en scène Gluck et Verdi. Il est devenu directeur artistique du Ballet de Zürich à partir de la saison 2012-2013. Dans l’entretien mentionné, Christian Spuck annonce qu’il a « cherché à établir un lien entre la musique de Tchaïkovski et l’histoire originale de E.T.A. Hoffmann ». Par le passé, Spuck s’est déjà intéressé à Hoffmann dont il a mis en ballet L’Homme au sable, nouvelle fantastique parue dans les Contes nocturnes de 1817 et Mademoiselle de Scudéry, chronique du règne de Louis XIV publiée en 1819, puis reprise dans un recueil ultérieur. Cette fois, c’est le titre original du conte Casse-Noisette et le Roi des Souris que Christian Spuck a travaillé pour cette production dont une représentation publique du mois d’avril 2018 est ici proposée.

L’argument, d’abord. C’est sur l’adaptation française de 1844 d’Alexandre Dumas, réduite et édulcorée jusqu’à modifier le prénom de l’héroïne d’Hoffmann de Marie en Clara, que Marius Petipa avait élaboré un livret dont le contenu littéraire se concentrait dans l’acte I, le second étant un divertissement qui supprimait l’action pour en faire une série de danses et de valses. Christian Spuck a enrichi le récit d’éléments nouveaux du conte d’Hoffmann, ceux de l’histoire de la princesse Pirlipat et de la noix dure, que Dumas avait omis sans vergogne ; ce complément, il faut le reconnaître, apporte au ballet et à la continuité de l’intrigue une logique et une homogénéité qui se révèlent éclairantes sur le plan dramaturgique. Car tout s’enchaîne, tout devient évident et les petites incartades à l’argument musical du ballet dont la première eut lieu à Saint-Pétersbourg en décembre 1892 ne sont que broutilles par rapport au résultat obtenu. Celui-ci atteint son but : le spectateur vit près de deux heures de bonheur visuel, chorégraphique et orchestral. Toutefois, pour apprécier ce moment dans toute sa dimension, et pour que tout devienne lumineusement évident, il est conseillé, comme nous l’avons fait, de suivre pendant le visionnement le synopsis inséré (pourquoi n’est-il qu’en anglais, alors que les textes explicatifs sont en trois langues dont le français ?). En voici un résumé.

Acte I : Marie et son frère Fritz s’ennuient et visitent le magasin de leur parrain Drosselmeier, qui leur montre un ensemble de jouets mécaniques ; les enfants lui demandent de les mettre en mouvement. Commence alors l’épisode de la belle Princesse Pirlipat, en l’honneur de laquelle le Roi et la Reine organisent une fête. Lors de celle-ci apparaît une souris, que le Roi tue. Pour la venger, la Dame des souris, qui a envahi les lieux avec sa troupe, transforme la Princesse en un monstre croqueur de noix. Quatre Princes essaient en vain de rompre le maléfice. C’est un cinquième Prince qui arrive à conjurer le sort et à rendre sa beauté à Pirlipat, qui tombe amoureuse de son sauveur. Mais ce dernier est lui-même victime de la Dame des souris : il est changé en casse-noisette et ne peut se mouvoir qu’en poupée de bois. Chacun rentre chez soi ; seule Marie, qui a assisté avec passion au récit imaginaire de Drosselmeier, est demeurée. La fiction fait place à la réalité : on assiste aux préparatifs de Noël dans la famille de Marie, avec des moments de divertissement : danse du grand-père, puis des parents, farces de Fritz, le frère de Marie, et enfin distribution des cadeaux. Le parrain Drosselmeier arrive. Il offre des soldats de bois à Fritz et un casse-noisette à Marie, qui en est enchantée, mélangeant dès lors la réalité avec le conte raconté par son parrain. Elle tombe endormie, sans se séparer du casse-noisette, et se met à rêver. Drosselmeier y apparaît, la cloche sonne minuit, le casse-noisette devient vivant, et la valse des flocons de neige achève l’Acte I sur un monde féerique irréel.

Acte II : le rêve de Marie se poursuit. Tous les jouets s’animent. La famille de la jeune fille réapparaît, mais chacun a la forme d’une souris. Le Roi Souris fait aussi son entrée, et cherche le combat. Marie est effrayée, Fritz veut la rassurer en organisant son armée de soldats de bois contre les souris. C’est alors que la fameuse Bataille s’engage (dans le livret de Petipa, elle se déroule à l’Acte I). Le casse-noisette en devient le héros : il tue le Roi des souris avec son sabre ; le maléfice est rompu et il redevient le Prince qu’il était à l’Acte I. Marie n’en revient pas : c’est un Prince de Rêve qui l’entraîne maintenant dans un Monde de Sucre. Valse des fleurs, rencontre avec la Fée en Sucre, puis célébration générale se succèdent. Le Prince finit par partir, Marie le cherche. Drosselmeier la fait revenir dans son magasin où elle se réveille et découvre le neveu de son parrain, dont la ressemblance avec le Prince/Casse-Noisette est parfaite. Happy end ! Le tout s’achève par un Pas de deux des amoureux auquel vient brièvement se mêler Drosselmeier, l’astucieux meneur de jeu.

Ce résumé était nécessaire, car la partition de Tchaïkovsky va connaître (ou subir, diront des esprits vétilleux) des déplacements, les différents numéros voyant leur ordre modifié dans le déroulement du spectacle. Ainsi, le grand final de l’acte II sert d’introduction au ballet ; il est suivi de l’ouverture, puis de scènes de danse de l’Acte I pour ce qui concerne la fête en l’honneur de la Princesse Pirlipat. Plusieurs extraits de l’acte II apparaissent juste après (danse espagnole, dans chinoise, Trepak, Mère Cigogne et les Clowns…) pour raconter le dénouement heureux de l’aventure de Pirlipat et le maléfice subi par le Prince transformé en Casse-Noisette. Plusieurs pages (marche, danse du grand-père, galop des enfants) accompagnent la fin de cette première partie : la fête familiale, les cadeaux, et le sommeil de Marie. La valse des flocons de neiges apparaît comme le couronnement de l’Acte I. 

Dans l’Acte II, un glissement de séquences entre les deux actes illustre les découvertes du rêve de Marie : la coda de l’Acte II, la Bataille, puis la forêt de pins de l’Acte I. Le ballet se poursuit et s’achève par cinq tableaux : valse des fleurs, danse arabe, grand final, danse de la Fée en sucre et enfin, Pas de deux. A aucun moment, ces déplacements de musique ne troublent l’auditeur ni ne le choquent, car, il faut le répéter, la cohérence avec l’action scénique est si évidente que tout coule de source. Dans ce contexte, il faut saluer le travail du Philharmonia Zürich, dont on aperçoit quelques instrumentistes dans la fosse pendant un court passage du début de l’Acte II, et de son chef, Paul Connelly. Le tempo adopté, mesuré mais sans alanguissement, permet au discours musical d’adhérer à ce qui se déroule.

Les décors sont sobres : guirlande de lumières formant portique, arbre de Noël représenté par une seule et énorme boule sur une branche, balancier qui traverse toute la scène dans un mouvement de grande ampleur, rectangle en verre dans lequel est placée la princesse Pirlipat pendant son accès de folie… Accessoires occasionnels : balançoire pour Marie, skateboard pour l’arrivée du Prince sauveur, trottinette pour Fritz afin de fanfaronner, patins à roulettes pour les souris en début de Bataille, et, bien entendu, soldats de bois et casse-noisette en format jouets. Le tout est utilisé à bon escient, sans lourdeur. L’accent est plutôt mis sur les costumes très réussis de Buki Shiff : style XVIIIe siècle à tendance rococo pour la Cour de Pirlipat et de ses parents, couleurs variées pour les autres protagonistes selon les séquences, robes blanches pour Pirlipat et pour Marie, costume marin pour Fritz, flocons de neige revêtus de noir avec scintillements, moustaches pointues pour les souris (à taille humaine), stylisations différenciées pour la valse des fleurs… Drosselmeier, qui est à la fois menaçant et protecteur, hérite d’un impressionnant ensemble noir à cape virevoltante, accentuant ainsi son caractère magique et troublant.

Restent le plateau chorégraphique et la danse, bases même de ce ballet féerique, bien inscrit par Christian Spuck dans la tendance du merveilleux, avec un côté décontracté, humoristique, comique même, avec des facéties et des clins d’œil qui, sans en être influencés avec netteté, évoquent parfois la bande dessinée. Trois protagonistes, une accordéoniste et un couple de danseurs, ouvrent la soirée ; ils interviennent de temps à autre, comme des témoins étonnés de ce qui se déroule, et font une dernière apparition lorsque le happy end s’est concrétisé. La chorégraphie est classique : on assiste à des sauts, des entrechats, des portés, des jetés, des arabesques, des enroulements, mais aussi à des gestes automatiques très réussis, à des mouvements répétitifs ou à d’amusantes mimiques au ralenti. 

La présentation de l’objet DVD omet, et c’est injuste, de détailler en couverture les noms des danseurs, la priorité étant donnée aux autres artistes : metteur en scène, chef d’orchestre, chef des chœurs (ceux-ci sont excellents dans leur brève intervention), dramaturges et costumier, déjà cités, et responsable des lumières (Martin Gebhardt). Il faut donc attendre le générique final et les saluts au public pour les découvrir, alors que ce sont eux qui animent cette production singulière dont ils font une réussie parfaite. Il faut épingler, parmi ces impeccables 80 danseurs, la spontanéité de Giulia Tonelli en Princesse Pirlipat, Mélissa Ligurgo en impressionnante Reine des souris, ou, pour une courte prestation, Viktoria Kapitanova en Fée de Sucre, affublée hélas d’un tutu au goût discutable. Mais il faut surtout saluer la performance des trois interprètes principaux. William Moore pour commencer, en Prince/Casse-Noisette/neveu qui va conquérir le coeur de Marie : il est aussi séduisant en sauveur charmeur de Pirlipat qu’en automate ou en amoureux final. Lorsqu’il entame le Pas de deux avec Marie, ils forment un duo irrésistible de charme et de grâce. La grâce, c’est ce que Marie, incarnée par Michele Willems, distille dans chacune de ses interventions. A mi-chemin entre la jeune fille déjà prête à s’investir au-delà de ses rêves et consciente de son joli minois, ses expressions étonnées, émerveillées ou pleines de curiosité face à ce qui lui arrive, sont d’une grande séduction, et sa danse est faite de fluidité, de finesse et de limpidité. Mais c’est le personnage de Drosselmeier qui remporte la palme, tout en créant l’ambigüité. Au-delà de l’aspect chorégraphique, auquel son ample cape ajoute une part de mystère, il joue auprès de Marie un rôle qui est à la fois celui d’un protecteur, d’un initiateur et d’un fabricant de rêves. C’est avec lui que le côté fantastique prend toute sa dimension surnaturelle, son geste final en forme de défi ironique indiquant que c’est lui qui tire les ficelles, où et quand il le veut.

Cette production magistrale vient donner au mirifique ballet de Tchaïkovski une lecture inattendue, qui étend l’action première que lui avait donnée l’inspiration de Petipa sur les traces de Dumas vers une approche plus moderne -qui pourrait faire l’objet d’une analyse psychologique, pour ne pas dire psychanalytique. Beaucoup de questions y sont soulevées, qui viennent interpeller la mémoire bien après le visionnement du spectacle ! C’est sans doute là que se situe la plus grande réussite : le fait de hausser le débat pour faire de cette action musicale un questionnement. Ceux qui souhaiteraient visionner le ballet de Tchaïkovski dans sa version traditionnelle pourront aller voir du côté d’un DVD Opus Arte de 2010 du Royal Opera House, dirigé par Koen Kessels, dans une chorégraphie de Peter Wright d’après Lev Ivanov, le premier chorégraphe historique, ou d’un DVD Decca de 2007 au Mariinski sous la direction de Valery Gergiev, un spectacle confié au metteur en scène Mikhaïl Chemiakine et au chorégraphe Kirill Simonov. Mais on ne pourra plus désormais se passer de la démarche de Christian Spuck qui apporte une dimension que Tchaïkovski lui-même n’aurait peut-être pas dédaignée.

Note globale : 9

Jean Lacroix

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