Le Tour d’écrou de Benjamin Britten à la Monnaie : un huis clos oppressant

par

Benjamin Britten (1913-1976) : The Turn of the Screw, opéra en un prologue et deux actes, op. 54. Sally Matthews (La Gouvernante), Julian Hubbard (Peter Quint), Carole Wilson (Mrs. Grose), Giselle Allen (Miss Jessel), Ed Lyon (Le Prologue), Thomas Heinen (Miles), Katharina Bierweiler (Flora) ; Orchestre de chambre de la Monnaie, direction Ben Glassberg. 2021. Notice en français, en anglais et en allemand. Livret complet en anglais, avec traduction française. 105.13. Un album de deux CD Alpha 828.

L’Américain Henry James (1843-1916), naturalisé britannique peu de mois avant son décès, est considéré comme un maître du réalisme littéraire du XIXe siècle. Son court récit Le Tour d’écrou (The Turn of the Screw), une dérangeante histoire de fantômes et de fantasmes, date de 1898, en fin d’époque victorienne, et n’a pas manqué de susciter des réactions en sens divers lors de sa parution. Britten compose son opéra du même titre en 1954, sur une adaptation de la nouvelle de James par Myfanwy Piper (1911-1997), une critique d’art anglaise qui est aussi l’auteure des livrets d’Owen Wingrave et de Death in Venice

Commande du festival de la cité des Doges, l’œuvre est créée le 14 septembre de la même année à La Fenice par l’English Opera Group Orchestra dirigé par Britten. Peter Pears et Jennifer Vyvyan font partie de la distribution, qui se verra vite immortalisée en studio par Decca. Plusieurs gravures de qualité suivront, celles de Colin Davis pour Philips en 1981, de Steuart Bedford pour Naxos en 1993, de Daniel Harding pour Virgin en 2002. Il existe aussi des versions sur DVD. Le présent album Alpha de deux CD propose la récente version de la Monnaie, mise en scène par Andrea Breth, proposée en streaming le 29 avril 2021 puis gravée sans public les 30 avril, 4 et 5 mai. C’est de cet enregistrement qu’il est question aujourd’hui.

Le troublant récit met en scène une gouvernante chargée de s’occuper de l’éducation de deux enfants orphelins dans un manoir isolé, avec la consigne de ne jamais contacter l’oncle qui est leur tuteur. Elle est aidée par l’intendante, Mrs. Grose. La gouvernante prend vite conscience que Miles et Flora sont encore sous la coupe indéfinie des esprits de la gouvernante précédente, Miss Jessel, et de son amant, le valet Peter Quint, tous deux décédés. Ce drame, qui peut aussi être considéré comme un thriller psychologique, va se nouer dans une atmosphère inquiétante, celle d’un univers étouffant, sur fond d’innocence perdue, de répression de la sexualité et d’adultes toxiques. Le jeune Miles finira par mourir dans les bras impuissants de la gouvernante. Autour de ce sujet qui crée le malaise, avec ses suggestions de dépravation et d’abus, Britten a composé une partition avec un effectif réduit de treize instrumentistes, dont la nudité renforce la crudité d’une action sinistre. Après un bref prologue avec piano qui évoque une « étrange histoire », chaque scène (huit par acte) est suivie d’une courte variation musicale, comme un écrou que l’on serrerait au fur et à mesure. John Ireland dira que Britten a composé des sonorités inexplicables et quasi miraculeuses (Mildred Clary, Benjamin Britten ou le mythe de l’enfance, Buchet-Chastel, 2006, p. 250). La partition est fascinante et d’une prodigieuse vitalité.

Cette vitalité est très bien rendue par les solistes de la Monnaie, en forme, menés par le jeune chef londonien Ben Glassberg (°1994) qui souligne avec clarté et une belle suggestivité les détails de cette musique racée et pleine de tensions. Le plateau vocal constitué, essentiellement britannique, ne démérite pas, même si des inégalités se font jour. La soprano Sally Matthews, que l’on a déjà applaudie à la Monnaie, est chargée du rôle périlleux de la gouvernante ; elle apporte les indispensables nuances humaines et vocales à un rôle très émotionnel, avec un vibrato parfois présent. Mais ne participe-t-il pas de la charge affective à laquelle elle est soumise ? A ses côtés, Carole Wilson est une Mrs Grose convaincante, entre abnégation et prise de conscience progressive de l’horreur des faits. Le Prologue est confié au ténor Ed Lyon, qui le sert de façon assez distanciée, ce qui se justifie. Lors de la création, Peter Pears endossait à la fois ce rôle et celui de Peter Quint, ce qui augmentait l’ambiguïté. Le couple des décédés pervers qui hante les enfants est formé par un excellent Julian Hubbard en sulfureux Peter Quint, et par Gisele Allen, impeccable en troublante Miss Jessel. Pour les rôles de Flora et de Miles, appel a été fait à deux adolescents de Karlsruhe, Katharina Bierweiler (17 ans) et Thomas Heinen (14 ans). Si elle ne manque pas de musicalité, la première nommée ne convainc pas tout à fait, et le jeune Thomas semble quelque peu figé. On n’arrive pas toujours à croire que, dans l’action, il s’agit d’enfants.

Mais l’ensemble tient globalement la route, et l’audition, dans un son sans la moindre scorie (alors que l’on est sur scène), offre un vrai confort d’écoute. Des esprits chagrins ne se gêneront pas pour comparer les mérites de la production de la Monnaie avec les références que sont Britten lui-même, Davis ou Harding. Pourtant, le présent produit est d’un très bon niveau. On notera que Gisele Allen tenait déjà le rôle de Miss Jessel dans l’énigmatique version de Glyndebourne de 2011, dirigée par Jakub Hrůša à la tête du Philharmonique de Londres et parue sur DVD (Fra Musica, 2012). Puisque nous évoquons les images, il faut oser le glaçant film-opéra de 2005 (Opus Arte) où l’on retrouve Lisa Milne en gouvernante ou Mark Padmore en Peter Quint, sous la baguette de Richard Hickox, avec le City of London Sinfonia. Les deux enfants (Nicholas Kirby Johnson et Caroline Wise, qui est présente aussi dans la version de Harding) y sont particulièrement inquiétants sous l’emprise qui les fait souffrir.

Son : 10  Notice : 10  Répertoire : 10  Interprétation : 8,5

Jean Lacroix



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