L’œuvre protéiforme de John Cage décryptée en langue française. Une somme 

par

Anne de Fornel, John Cage, Fayard, 2019, 695 p.

Ce nouveau volume de la collection des éditions Fayard vouée aux compositeurs se démarque au premier coup d’œil des précédents: habituellement noire, la tranche du livre est ici blanche. Clin d’œil à l’esthétique sinon à la personnalité excentriques de John Cage qui, lorsqu’on lui demandait s’il aimait le public, se fendait d’un « Certainement que nous l’aimons ! Nous le lui montrons en nous écartant de son chemin » ? Subtile allusion à l’illusoire vacuité de l’œuvre-phare du compositeur américain, 4'33" ? Ou à Carré blanc sur fond blanc de Kasimir Malevitch, qui laissa dans l’esprit du musicien des traces indélébiles ? Quand bien même ne serait-ce que le fruit d’une coïncidence, nous y verrions encore un bel hommage à Cage, qui fit précisément du hasard la pierre angulaire de ses processus créatifs.

Les ouvrages d’envergure dans la langue de Molière dédiés à John Cage sont rares. Même les écrits essentiels du compositeur américain, réunis sous le titre Silence: Lectures and Writings, n’ont pas encore, à ma connaissance, eu l’heur d’être traduits en langue française. Jean-Yves Bosseur, à qui l’on doit une autre monographie en français consacrée à l’auteur des Sonates et Interludes pour piano préparé, reconnaît volontiers, dans la préface du John Cage d’Anne de Fornel, que ce dernier est, à ce jour, le livre « le plus complet sur une des personnalités artistiques les plus marquantes du XXe siècle ».

Fruit de onze années de recherches et d’une trentaine d’entretiens avec des proches, collaborateurs et interprètes de Cage (dont Dennis Russell Davies, Pierre Boulez, Peter Eötvös, Paul Hillier, Jasper Johns, Joan La Barbara, Christian Wolff, Jean-Yves Bosseur et Laura Kuhn -directrice du John Cage Trust), l’ouvrage d’Anne de Fornel se fixe pour objectif de « présenter à la fois l’œuvre et l’homme pour faire apparaître la place éminente de Cage parmi les artistes les plus importants du XXe siècle ». La biographie du compositeur n’y occupe toutefois qu’une place très marginale. L’épilogue de ce traité conséquent trahit les véritables intentions de son auteur et motive celles-ci: « en bannissant toute intention de sa création, Cage a attiré l’attention non pas sur son œuvre, mais sur sa propre personne. Beaucoup n’ont prêté attention qu’à la figure d’un créateur atypique capable de poursuivre de façon opiniâtre et inventive un tel projet artistique. Sa singularité a tout à la fois fasciné et dérangé, avec pour conséquence de virulentes critiques, voire un refus de prendre au sérieux les œuvres. » Anne de Fornel choisit donc de braquer les projecteurs non pas sur la personne, mais sur l’œuvre de John Cage, dans le but évident de réhabiliter l’une et l’autre.

La musicologue et pianiste franco-américaine dresse ici la synthèse des compositions de Cage, n’oubliant ni les partitions incontournables, ni les pages moins connues, voire inédites. Mais elle n’en reste pas là: son ouvrage monumental éclaire également les ponts unissant la production musicale de Cage, son œuvre plastique et son œuvre muséale. Cage n’est, en effet, pas seulement l’auteur de plus de 280 compositions; on lui doit aussi 56 gravures et aquarelles (dont quelques-unes sont comestibles !) et 4 installations-expositions, outre deux incursions dans le domaine cinématographique. Anne de Fornel analyse bon nombre d’entre elles, sans néanmoins s’y attarder plus que de raison (des volumes entiers ont été écrits sur les œuvres emblématiques de Cage, dont l’excellent No Such Thing as Silence: John Cage’s 4’33" de Kyle Gann, Londres, Yale University Press, 2010). L’auteur ne néglige que deux casquettes de John Cage, qu’elle évoque cependant brièvement: celle du poète, et celle du mycologue.

Artiste total, John Cage se considérait mauvais dessinateur. Il arrêta la peinture en se souvenant de la promesse qu’il avait faite à l’un de ses maîtres, Arnold Schoenberg, durant ses années d’étude: il serait musicien. Schoenberg, pourtant, voyait davantage en lui un inventeur de génie qu’un compositeur. Cage se plaisait d’ailleurs à rappeler inlassablement ces propos du père de Pierrot lunaire, qu’il semblait cautionner: adepte de l’autodérision, ne dit-il pas un jour de lui-même qu’il était plus un « décompositeur » qu’un « compositeur » ?

De fait, Cage fut un défricheur infatigable. Tout ce qui lui tombait sous la main était prétexte à expérimentation. Fuyant les sentiers battus, il prépare le piano, exploite l’électronique de manière très novatrice pour l’époque et élabore ses œuvres à l’aide de processus impersonnels conçus avec une extrême méticulosité.

Il n’en fallait pas moins pour le rendre suspect aux yeux de beaucoup.

Or, l’un des principaux mérites de l’étude d’Anne de Fornel est de convaincre le lecteur de la sincérité de la démarche anticonformiste de John Cage, trop souvent dépeint à tort comme un provocateur. Son esthétique fut tout entière dictée par la philosophie dont il avait fait le fondement de son existence. A l’une comme à l’autre, il demeura fidèle jusqu’à sa mort, se moquant du qu’en-dira-t-on.

C’est au contact de Daisetz Teitarō Suzuki que Cage découvre, en effet, le bouddhisme zen, qui le conduira au refus de toute implication subjective dans son art. L’élément déclencheur de ce revirement esthétique sera l’échec relatif de The Perilous Night (1943-1944): alors que Cage entend y exprimer la solitude et l’anxiété qu’il ressent à la veille de sa séparation d’avec sa femme, Xenia Kashevaroff, le public y voit une manière de cirque musical – un critique croit même entendre dans le dernier mouvement « un pivert dans un beffroi d’église » ! Dépité, Cage s’aidera désormais du hasard pour bannir de son œuvre toute intentionnalité. Quitte à fâcher Boulez.

Anne de Fornel laisse malheureusement à d’autres le soin d’examiner comment se traduit l’influence de la philosophie indienne et du bouddhisme zen sur l’œuvre du compositeur américain (on consultera à cet égard l’ouvrage enrichissant de Karl Larson, Where the Heart Beats: John Cage, Zen Buddhism, and the Inner Life of Artists, New York, Penguin Books, 2013). En revanche, elle décrit avec soin les différents procédés impersonnels de composition conçus par John Cage, qui en portent l’empreinte.

Dans un style simple et accessible, Anne de Fornel explore l’évolution de ces processus compositionnels, qui déteindront sur les productions plastiques et muséales de Cage. Ces différents procédés (Yi Jing, pochoirs, cadavres-exquis,…), le compositeur y aura recours en alternance tout au long de sa vie. A la recherche d’un fil rouge, la musicologue fait donc le choix intelligent de nous les présenter « en blocs » l’un à la suite de l’autre, en décrivant les créations qui ont résulté de chacun d’eux, plutôt que de passer en revue, de manière déstructurée, les œuvres de John Cage par ordre chronologique. Elle n’oublie cependant pas de rendre ses droits à la chronologie dans les annexes, reprenant dans un tableau didactique les différentes dates jalonnant la vie et la production de Cage.

L’auteur se penche également sur l’exploration de nouvelles sources sonores à laquelle se livre le compositeur américain, les systèmes de notation qu’il met au point, l’influence d’Erik Satie, l’héritage de Marcel Duchamp, Piet Mondrian, Philip Guston, Mark Tobey et Robert Rauschenberg, sans omettre la collaboration singulière avec Merce Cunningham. Avec pédagogie, elle explique en quoi les œuvres pour piano préparé (1940-1954) constituent une première étape vers l’indétermination de la performance, que Cage va mettre en œuvre radicalement en 1952 avec 4'33" (c’est à Bruxelles, en 1958, qu’il présente pour la première fois son manifeste « Indeterminacy: New Aspect of Form in Instrumental and Electronic Music », lors des Journées Internationales de musique expérimentale).

L’étude minutieuse d’Anne de Fornel est agrémentée de nombreux extraits de compositions musicales, de reproductions d’œuvres plastiques et de photographies du compositeur et de ses installations-expositions. Il se conclut par un catalogue détaillé de la production cagienne et une bibliographie sélective.

Les interprètes y verront un outil inestimable à bien des égards. Tout d’abord, parce que l’auteur y effectue un relevé du niveau de difficulté des préparations dans les œuvres pour piano préparé, qui sera utile à ceux qui voudraient s’y attaquer. Ensuite, parce que les sources et témoignages, souvent de première main, qui irriguent l’ouvrage leur fourniront de précieuses indications concernant l’esprit ayant présidé à l’élaboration des œuvres de Cage, et surtout la manière dont le compositeur souhaitait qu’elles ne fussent pas exécutées – impersonnalité oblige…

On l’aura compris, le John Cage d’Anne de Fornel est un édifice à la gloire, non pas du compositeur (qui, tout au long de son existence, mit son ego entre parenthèses), mais de sa production. Un ouvrage indispensable à la compréhension de l’œuvre de Cage, dont tout amoureux d’art moderne fera un livre de chevet.

Olivier Vrins

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