Simon Rattle et Leoš Janáček

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Leoš Janáček (1854-1928) : La petite renarde rusée, opéra en trois actes ; Sinfonietta. Lucy Crowe (La renarde), Gerald Finley (Le garde-chasse), Sophia Burgos (Le renard), Peter Hoare (L‘instituteur), Jan Martinik (Le curé), etc. London Symphony Chorus, LSO Discovery Voices, London Symphony Orchestra, direction Sir Simon Rattle. 2018-2019. Notice en anglais, en français et en allemand. Texte du livret en tchèque, avec traduction anglaise. 119.37. Un album de 2 SACD LSO0850.

Dans une note de présentation, Sir Simon Rattle précise que La petite renarde rusée est un peu pour lui comme une musique initiatrice : C’est l’œuvre qui m’a donné envie de diriger des opéras. J’ai eu la chance de participer à une production, en tant qu’étudiant à la Royal Academy of Music, sous la direction de Steuart Bedford. J’ai joué du célesta et dirigé le chœur en coulisses. J’ai senti que cela avait changé ma vie. Rattle ajoute qu’il était encore à cent lieues de se douter qu’il épouserait plus tard Magdalena Kozena, native de Brno où Leoš Janáček a vécu, et qu’il pourrait marcher un jour dans la forêt qui a inspiré le compositeur. 

Après avoir lu un feuilleton illustré que lui aurait fait connaître une de ses domestiques, Leoš Janáček se lança, avec l’autorisation de l’auteur, Rudolf Tesnohlidek, dans l’élaboration d’un livret qui mêle la vie animale à des humains dans un cadre forestier. L’œuvre est créée le 6 novembre 1924 à Brno. Au centre de l’action figure une renarde dont on suit les péripéties d’une existence « rusée » et aventureuse, interrompue par le coup de fusil mortel d’un braconnier. Avant cela, on aura notamment assisté à sa capture par le garde-chasse, à son aventure avec les poulets de la basse-cour, à sa fuite dans la forêt et à sa rivalité avec un blaireau, ainsi qu’à ses noces avec un renard, d’autres animaux (insectes, grenouille, chien) et personnages humains (le curé, l’instituteur, l’aubergiste) venant se mêler à cette fable écologique et évocatrice, pleine d’humour et d’émotion. A la fin, le garde-chasse, qui s’est endormi et a fait des rêves remplis d’animaux, se réveille et découvre une petite renarde, portrait de sa mère, mais il n’arrive pas à la rattraper. Ce trop bref résumé rend insuffisamment compte d’une histoire délicieuse, aux accents merveilleux, qui est aussi une fascinante exaltation de la nature.

Rattle avait déjà gravé en 1990 une intégrale de La petite renarde rusée pour Chandos, avec l’Orchestre de Covent Garden. Mais il s’agissait d’une version en anglais. Cette fois, en travaillant un projet scénique avec Peter Sellars, l’option du tchèque s’est imposée : (…) la musique apparaît comme encore plus vivante, car elle épouse les inflexions de la langue. Dans cet enregistrement capté en public les 27 et 29 juin 2019 au Barbican Center de Londres, Rattle a approfondi le réalisme poétique de la partition. Les trois actes, centrés sur les aventures de la renarde, contiennent des plages orchestrales ou chorales avec des réminiscences impressionnistes (Leoš Janáček avait découvert Debussy peu auparavant) et des imitations fugaces des animaux mis en rôle. La spontanéité, la fraîcheur, la composante sensuelle et le lyrisme champêtre fourmillent dans ces pages charmantes et intenses à la fois. Rattle a bien saisi le sens « écologique » qui en découle et l’écho qu’il entraîne dans notre monde actuel : il harmonise l’équilibre entre les voix, s’assure de donner aux timbres orchestraux une coloration brillante, mais aussi intimiste et même candide. Mais il n’en oublie pas pour autant le fait que viennent se greffer sur ces descriptions animales des personnages humains, comme le garde-chasse, l’instituteur ou le curé, qui valent leur poids de pittoresque et d’humour, parfois proche de la caricature. Le jaillissement musical que Rattle imprime à l’action est animé par son propre amour de la forêt, dont il donne une image réjouissante, mais aussi par une philosophie de la vie qui se cache derrière les notes et qui est celle de la destinée, de la jeunesse éternelle de la nature et de son renouvellement. Un élan vital parcourt toute cette interprétation, la rendant malicieuse, détachée des contingences, lyrique dans le meilleur sens du terme et ouverte à une réflexion sur les rapports entre le monde animal et les humains.

Pour cette communion, ce panthéisme qui se développe pendant une heure trente de musique qui passe comme un rêve éveillé, le plateau vocal est d’un bel attrait. S’il n’atteint peut-être pas toujours le niveau d’anciennes versions pragoises de Bohumil Gregor (avec en renarde une irrésistible Helena Tattersmuchova) ou de Vaclav Neumann (sa deuxième gravure) ou encore de la prestation viennoise de Mackerras (avec Lucia Popp), il est tout à fait convaincant. La voix pure de la soprano anglaise Lucy Crowe, qui s’est illustrée dans Haendel, Bach ou Pergolèse mais aussi Richard Strauss, séduit dans le rôle de la renarde par une légèreté malicieuse, avec des aigus sans failles ; le baryton canadien Gerald Finley, aussi à l’aise dans Mozart que dans Wagner, est un habile garde-chasse qui peut se révéler émouvant. On appréciera, chez les humains, le timbre musclé du ténor Peter Hoare en instituteur et la basse tchèque Jan Martinik en curé, même s’il lui arrive d’avoir l’une ou l’autre faiblesse. Du côté animal, on notera surtout la mezzo biélorusse Anna Lapkovaskaja en chien et la soprano américano-portoricaine Sophia Burgos en renard ; pour cette dernière, son duo amoureux avec la renarde est un moment plein de tact. La finesse est au rendez-vous, comme la capacité des uns et des autres à se glisser dans la peau de plusieurs personnages. Le reste de la distribution est à l’avenant : fine et précise. Mais l’ensemble n’est pas toujours bien servi par l’acoustique de la salle qui accentue un peu trop les aigus et met un peu en retrait les chœurs, pourtant excellents. Néanmoins, on ne résiste pas au bonheur global de cette belle version actuelle qui se classe en bon ordre parmi les références.   

Rattle n’en est pas non plus à son coup d’essai en ce qui concerne la Sinfonietta qui complète le second CD : à la fin des années 1980, il en avait donné une version enlevée avec l’Orchestre Philharmonia chez EMI, dans un couplage avec une fervente Messe glagolithique. Cette partition de commande composée en 1926, deux ans avant la disparition de Leoš Janáček, convient très bien au tempérament de Rattle. Quoique tardive dans la production du compositeur, elle est d’une inspiration bouillonnante qui illustre les profondeurs de l’âme populaire et exalte les forces armées auxquelles Leoš Janáček la dédie. La fanfare qui l’ouvre trouve ici son caractère grandiose, avec des cuivres exaltants et des rythmes bien découpés. Danse populaire, aspects fantastiques et élégiaques dans le nocturne, sonnerie de trompettes et radieuse fanfare conclusive sont menés ensuite avec un mélange de saveur élégiaque, de couleurs contrastées et de sens dramatique. Rattle veille à maîtriser les lignes mélodiques, à ne pas tomber dans l’excès de la démonstration orchestrale et à souligner l’énergie et le dynamisme qui sont au cœur de cette évocation captivante ; il arrive à maintenir un courant homogène, y compris dans la pulsation, sans oublier l’aspect rhapsodique du langage musical. On ne retrouve pas le côté visionnaire de Karel Ancerl, insurpassable (début des années 1960 !), ni la puissance plastique de Claudio Abbado avec le London Symphony ou avec le Philharmonique de Berlin, mais Rattle souligne bien la densité orchestrale et fait sonner sa phalange, notamment les cuivres, dans un contexte séduisant qui s’achève par un Final vibrant et incisif. Le couplage avec l’opéra est une réussite. 

Son : 8  Livret : 10  Répertoire : 10  Interprétation : 9 

Jean Lacroix 

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