The Line par Hopper, la force du programme

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Fort de l’expérience antérieure (ma première sortie au B3 avait tourné à la chasse au trésor – le GPS avait perdu), je me repère cette fois adéquatement, cherchant, un peu en avance, une zone d’ombre dans le grand hall d’entrée du bâtiment crûment éclairé par un soleil, descendant sans avoir dit son dernier mot – les musiciens de Hopper terminent, en sueur dans la salle à la climatisation en panne, le filage du premier The Line de la saison, une programmation de l’ensemble liégeois, qui s’y entend pour repêcher des pièces aux compositeurs desquelles on ne pensait plus et les accoler à d’autres, à la renommée plus installée sans pour autant se retrouver souvent sur la playlist.

Le concert se sous-titre Infinito Nero, selon le nom de la pièce chantée (un court opéra de chambre) de l’autodidacte (à ses débuts ; ensuite il écoute ce que certains professeurs ont à dire) italien (d’accord, sicilien) Salvatore Sciarrino : autour des textes de Maria Maddalena, sainte ou illuminée (selon le point de vue qu’on adopte face au mysticisme) – non pas des écrits de sa main, mais des notes verbatim de ses novices, dont la moitié répète la logorrhée de la possédée (du diable ? du dieu ?) lors de ses visions (dans le DSM, on dit hallucinations visuelles), cependant que l’autre écrit à la volée –, le compositeur pose une musique minuscule, faite de souffles et de claquements et de frottements, aux événements rares et aux variations avares – à laquelle, sans vraiment le décider, notre attention se consacre comme un chat frileux se pelotonne en hiver. « Nous ne devons pas savoir si c’est mon cœur ou un instrument, le bois du piano... », dit Sciarrino ; les brusques flux vocaux (Donatienne Michel-Dansac est la voix de « la solitude, la douleur et [du] sentiment d’être perdu ») sont là comme un Etna démembré, craintif et angoissant – et on sort de là sonné et bienheureux.

Avant l’entracte (où chacun cherche son air – selon la formule, amendée et un peu moins racoleuse en matière d’orthophonie, de Cédric Klapisch), c’est Jérôme Combier qu’on redécouvre, avec deux pièces présentes sur le disque Gone, que j’ai un peu oublié, paru chez Aeon il y a dix ans : Dawnlight, écrite pour le danseur Alban Richard, allie glissements telluriques, ténus et impérieux, et souffles, respirations – l’électronique aux voix fragmentées trouble la réalité comme le galet sur l’eau tranquille et un doute animiste s’immisce à partir de la référence latente au katadjak, jeu vocal inuit des femmes dans l'Arctique canadien, où l’une relance l’autre pour déterminer celle qui survivra. Musique construite sur un texte – celui de l’Impromptu d’Ohio de Samuel Beckett, qui met en scène deux vieillards assis, qui se ressemblent, et où l’Auditeur, frappant la table de la main, agit comme une télécommande pour le Lecteur et son livre –, Noir Gris, pour trio à cordes, est créé, avec le vidéaste Pierre Nouvel pour la version installation, à l’occasion de l’exposition Beckett au Centre Pompidou de Paris en 2008 ; ici, ce sont Roxane Leuridan, Nathalie Angélique et Ian-Elfinn Rosiu qui, dans sa forme concert, lui redonnent ses couleurs.

Petite pièce aux raclements spécifiques et au titre kilométrique (repris au poème monostiche du poète, français et discret, Pierre-Albert Jourdan), dédiée à la mémoire du musicien Dominique Troncin, La lumière n’a pas de bras pour nous porter de Gérard Pesson met en jeu les touches blanches du piano (Sara Picavet) et crée l’obsession par le rythme des glissements d’ongles ou de doigts sur le clavier – le plus souvent sans activer les marteaux : étonnant. De même que Nachtmusik, du compositeur danois Christian Winther Christensen, qui s’écoute en déséquilibre (à l’image des va-et-vient du chef entre scène et bord de scène), à la recherche de l’origine des sons, issus d’instruments préparés et maniés selon des techniques inhabituelles, étouffés et distordus, acérés par instants, rythmés par un équipe de bûcherons canadiens à la fin, tâtonnant dans l’obscurité d’un lieu escamoté – déroutant.

Il est encore tôt (le concert a débuté à 19 heures et c’est bien ainsi) et, saturé de touffeur, je m’éclipse pour aspirer l’air, en boîte mais frais, de la voiture, coutumière du trajet retour.

Liège, B3, lundi 22 juin 2026

Bernard Vincken

Crédits photographiques : DR

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