Tomer Lev, explorateur musical 

par

Le pianiste Tomer Lev fait l’évènement avec un album consacré au collectif Tombeau de Claude Debussy, qui met à l’honneur toute une série de compositeurs qui rendaient un brillant hommage musical au grand homme. Pour cet enregistrement Naxos, Tomer Lev associe ses collègues de la prestigieuse  Buchmann-Mehta School of Music de l'université Tel-Aviv pour une parution qui fera date.

Comment est née l'idée de ce projet Le Tombeau de Claude Debussy qui, par son concept et les artistes qu'il nécessite, sort des sentiers battus ?

Tout a commencé il y a 27 ans, bien avant que la plupart d'entre nous ne rêvent d'Internet... J'étais un jeune doctorant à New York et, par une curiosité sans fin, j'ai commencé à parcourir les riches archives de la "Grosse Pomme" pour chercher des pièces  rares du répertoire pour mon instrument, le piano. 

À l'époque, "fouiller" signifiait devenir un véritable détective et chasser à mains nues, parcourir sans cesse des couloirs poussiéreux et déserts pour fouiller sur d'innombrables étagères... C'était toute une aventure, presque comme un voyage spirituel.

Au cours de ces recherches, j'ai été surpris de trouver un certain nombre d'oeuvres communes, écrites par plusieurs compositeurs et commandées pour des occasions spéciales. Ce "coin" relativement rare du répertoire m'a intrigué, car j'ai trouvé que ces compositions collectives étaient des miroirs fascinants des périodes et des lieux où elles ont été composées. Cela a ensuite fait partie de ma recherche doctorale officielle et j'ai même inclus certaines de ces pièces dans mes récitals de doctorat.

En 1993, j'ai trouvé à la New York Public Library le numéro de décembre 1920 de la revue parisienne La Revue musicale, consacré à la mémoire de Claude Debussy. En annexe de ce numéro, il y avait une petite partition délavée du Tombeau de Claude Debussy. A mon grand étonnement, j'avais sous les yeux une composition spécialement commandée à Ravel, Stravinsky, Bartók, Satie, Falla, Dukas et d'autres. C'était immensément excitant pour moi d'étudier cette partition et, peu après, j'ai interprété les huit pièces pour piano de l'anthologie lors de mon récital de fin d'études. Ce récital a été suivi d'une représentation, toujours au piano, pour la Radio suisse un an plus tard.

Depuis lors, je n'ai cessé de rêver de créer un album de cette collection rare, et sur tous les instruments spécifiés à l'origine, pour l'un des principaux labels de musique. Mais les rêves des jeunes sont souvent mis de côté, car la "vraie vie" leur prend beaucoup de temps et d'énergie, comme ce fut le cas pour ce grand rêve.

Il y a quelques années, j'ai réalisé que nous approchions du 100e anniversaire de la composition du Tombeau : un signe pour entrer dans le mode "maintenant ou jamais". Après un contact avec Naxos via mon ami et collègue de BMSM, le violoncelliste Dmitry Yablonsky qui participe à l'enregistrement, je leur ai présenté mon rêve et j'ai trouvé de grands partenaires pour réaliser ce projet si longtemps attendu !

Comment avez-vous convaincu vos collègues de la Buchmann-Mehta School of Music de l'université Tel-Aviv  de participer à ce projet ? 

Nous avons la chance d'y avoir des collègues très dynamiques, curieux et ouverts d'esprit. Il a donc été relativement facile de les convaincre de participer, surtout en raison de la grande qualité de la musique elle-même et du sentiment passionnant que nous pourrions faire quelque chose de tout à fait original et différent ici. Sans oublier que ceux qui ont uni leurs forces pour cette anthologie étaient des compositeurs de la "liste A" de l'époque : qui refuserait d'enregistrer Stravinsky, Ravel, Falla, Satie et autres ?  

Vous jouez au piano pour neuf des pièces composées dans le cadre du Tombeau de Claude Debussy. Elles sont courtes et présentent des styles différents. Est-ce un défi pour le pianiste ? 

Ces neuf pièces présentent en effet, de manière très vivante, les nombreux courants et sous-styles du début du XXe siècle en Europe (en général), et en 1920-Paris (en particulier) impressionnisme et postimpressionnisme, néoclassicisme, folklorisme,chromatisme post-romantique, etc...  d'un seul coup, un mélange époustouflant. J pense que, plus que toute autre chose, nous sommes devant une "capsule temporelle musicale" de la génération de l'après-guerre : une incroyable "Belle Epoque" qui a été encadrée par les abîmes les plus profonds de l'histoire humaine. 

Il ne fait aucun doute que ce "mélange" inhabituel de styles constitue une expérience unique pour l'auditeur, et un défi inhabituel pour les interprètes. En plus des défis classiques de l'interprétation, une composition multi-stylistique comme celle-ci exige la plus profonde compréhension historique et esthétique de l'oeuvre dans sa construction et son concept, mais aussi une flexibilité de lézard pour son exécution.

De plus, il n'y avait pas, derrière l'ensemble de l'œuvre, un "cerveau" de composition pour équilibrer les pièces et créer un ordre logique des mouvements à la manière d'un costume. Ce qui ajoute le grand défi du choix du bon ordre et de l'équilibre des différents personnages pour que tout cela ait un sens pour le public.     

Parmi ces neuf pièces, l'une d'entre elles aurait-elle votre préférence ? 

Toutes ces pièces sont de la plus haute qualité et ce fut un véritable privilège de pouvoir les interpréter toutes. Personnellement, j'ai été particulièrement impressionné par les pièces de Paul Dukas et Florent Schmitt : elles sont toutes deux d'un goût exquis, d'une harmonie très sophistiquée et d'une atmosphère hypnotique... L'écriture pour le piano est de premier ordre : ces deux hommes ont une connaissance intime du clavier et de ses possibilités !

Le Tombeau de Claude Debussy, tel qu'il est présenté sur cet enregistrement de Naxos, est une première mondiale. Le développement d'un tel projet, cent ans après la composition, vous donne-t-il un sentiment particulier ? 

Au cours des 100 dernières années, quelques enregistrements ont présenté différentes parties du projet Tombeau, y compris des portions croissantes du cycle original. Et nous avons trouvé un enregistrement qui réunit les 10 pièces originales. Mais c'est la première fois que l'ensemble du projet Tombeau est présenté dans sa totalité, y compris les 10 pièces originales avec orchestre,  ainsi que deux compositions  à grande échelle qui en sont dérivées :  le Duo pour violon et violoncelle de Ravel et les Symphonies pour instruments à vent de Stravinsky. Nous avons donc ici le véritable "Opus Magnum" qui atteint sa plénitude après un siècle entier. Pour moi aussi, personnellement, le fait de donner vie à mon rêve de 27 années, de le voir se réaliser pleinement de si belle manière, avec la collaboration de 28 brillants collègues et étudiants, c'est un véritable moment de bonheur artistique.

Quand on pense aux œuvres collectives, on pense à l'Album des Six pour le piano, mais aussi aux Mariés de la Tour Eiffel et à l'Éventail de Jeanne pour l'orchestre symphonique. Ces partitions sont-elles susceptibles d'être d'autres projets réalisés par la  Buchmann-Mehta School of Music de l'université Tel-Aviv ?

Le phénomène des "œuvres collectives" composées conjointement par plusieurs compositeurs m'a toujours attiré car il permet un véritable "voyage dans le temps" vers des points et des lieux particuliers de l'histoire de l'humanité et, à ce titre, il offre une expérience à la fois artistique et pédagogique à tous les participants. Alors, oui ! Ce serait un grand voyage artistique-éducatif-historique que j'aimerais mener avec mes collègues et mes étudiants à la BMSM. Les exemples que vous venez de mentionner sont vraiment très bien, mais ils sont exclusivement tirés du répertoire français. Mais il y a tellement plus, aussi dans d'autres écoles de musique et d'autres domaines : les quatuors à cordes édités par  Belyayev  de presque tous les célèbres compositeurs russes, quelques projets vocaux attrayants de compositeurs d'opéra italiens, etc... un véritable paradis de découvertes encore à explorer !

En tant que pianiste et professeur, comment voyez-vous l'avenir de la musique classique dans le monde selon Covid ? Les jeunes artistes sont les premiers touchés par les conséquences économiques de la crise, êtes-vous inquiet pour eux ? 

Je crois fermement à la puissance de la musique classique et à sa pertinence pour toutes les générations et toutes les cultures de notre planète. Le grand défi est, bien sûr, la nécessité de s'adapter aux circonstances sociales en constante évolution. Covid vient d'accélérer et d'amplifier le défi déjà existant et nous a tous forcés à trouver des moyens d'adapter les trésors de notre art à la réalité actuelle et aux marchés actuels à un rythme plus rapide. 

Je ne nie pas la difficulté de ce défi - une partie de la crise disparaîtra simplement à la réouverture des salles de concert et des conservatoires, mais certains aspects persisteront, et ils  nous forceront à explorer davantage les différentes sphères en ligne et à voir comment elles peuvent devenir plus durables pour les artistes et les organisations classiques.  La musique doit vivre et les musiciens, après tout, doivent gagner leur vie !

Le site de la  Buchmann-Mehta School of Music de l'université Tel-Aviv  : https://en-arts.tau.ac.il/Music 

  • A écouter

Le Tombeau de Claude Debussy  - Hommage à Claude Debussy par différents compositeurs (Lev, Rostorf-Zamir, Gandelman, D. Yablonsky, Seroussi, Z. Dorman). 1 CD Naxos. 8.573935

 

 

Propos recueillis par Pierre-Jean Tribot

Crédits photographiques : Michael Pavia

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.