Un florilège d’œuvres de Pēteris Vasks gorgées d’ombre et de lumière. Sublime !

par

(né en 1946): Concerto pour violon et orchestre à cordes Tālā gaisma (‘Distant Light’); Vasaras dejas (‘Summer Dances’) pour deux violons; Quatuor pour violon, alto, violoncelle et piano. Vadim Gluzman et Sandis Šteinbergs, violons; Ilze Klava, alto; Reinis Birznieks, violoncelle; Angela Yoffe, piano. Orchestre Symphonique de la Radio Finlandaise, dir. Hannu Lintu. 2020-84'36"-Textes de présentation en allemand et anglais-SACD-BIS-2352

Voilà une galette à côté de laquelle il serait dommage de passer ! Sans doute n’aurions-nous pas fait étalage de la générosité du programme (près d’une heure et demie, ce qui en fait probablement l’un des disques les plus longs de l’histoire de la musique classique) si celui-ci n’avait présenté l’intérêt de nous servir sur un plateau trois œuvres qui comptent parmi les plus belles de Pēteris Vasks, interprétées de mains de maîtres. À ces deux avantages s’ajoutent l’intelligence de la programmation, qui élude tout risque de lassitude en optant pour des pages au langage esthétique homogène mais aux effectifs et aux climats variés, et -cerise sur le gâteau !- le plaisir de voir réunis l’un des concertos pour violon et l’un des quatuors avec piano les denses et émouvants qui aient été composés à la charnière des vingtième et vingt-et-unième siècles.  

Vasks connaît depuis les années 1990 une extraordinaire popularité, à laquelle le concerto pour violon et orchestre à cordes figurant sur ce disque a grandement contribué. Une panoplie d’interprètes de renommée internationale (tels Gidon Kremer, David Geringas, Sol Gabetta, le Kronos Quartet et le Hilliard Ensemble, pour n’en citer que quelques-uns) se sont mis au service de ses partitions, participant ainsi à leur rayonnement. L’accessibilité du langage et la sincérité des émotions et des idéaux véhiculés par les œuvres du compositeur letton, reflets de sa sensibilité aux beautés de la nature et de son inquiétude face aux menaces que fait peser sur elles l’humanité, ont permis à celles-ci de gagner les faveurs du public. Quoi qu’en disent certains, les œuvres de Vasks, si elles sont dénuées de la sécheresse qui caractérise tant d’œuvres expérimentales de la seconde moitié du vingtième siècle, n’en sont pas pour autant dépourvues de modernité. Le quatuor avec piano en apporte une preuve éclatante.      

Au terme d’une période de recherches marquée par une esthétique avant-gardiste et une admiration manifeste pour l’œuvre d’Olivier Messiaen, Vasks en revint, comme la plupart des compositeurs d’Europe orientale, à un langage fondamentalement tonal. Au lendemain de l’écroulement de l’Union soviétique et de l’émancipation des états baltes, il commença à s’intéresser aux grandes formes. C’est de cette époque que datent sa très belle Première Symphonie pour cordes Balsis (1990-91), son Premier Concerto pour violoncelle (1993-94) et son Concerto pour violon et orchestre à cordes, Tālā gaisma (1996-97). À l’instar de Balsis, Tālā gaisma est devenu l’un des classiques du répertoire contemporain. Son succès s’explique par la beauté de ses thèmes éthérés et méditatifs, où prédomine le mode mineur, mais aussi par la richesse des contrastes engendrés par des épisodes dramatiques d’une tension émotionnelle qui rappelle de loin certains mouvements lents ou scherzos de Chostakovitch. 

Commande du festival de Salzbourg, à l’occasion duquel il fut créée en 1997 (c’était la première fois dans la longue histoire du festival qu’une œuvre d’un compositeur letton y était jouée), le Concerto pour violon Tālā gaisma (‘Lumière lointaine’) fut composé pour Gidon Kremer. Vasks y voit "une œuvre nostalgique avec une touche de tragédie. Des souvenirs d’enfance, mais aussi des étoiles qui scintillent à des millions d’années-lumière". Ces souvenirs de jeunesse, le compositeur les a dénichés dans les mémoires de Kremer, Kindheitssplitter (« Fragments de jeunesse », 1993), dont la lecture lui révéla qu’il avait fréquenté, sans le savoir, la même école que le célèbre violoniste. Aux dires du compositeur, l’œuvre, dont le titre évoque le vague pressentiment d’un monde meilleur pour les générations futures, n’aurait jamais existé si la Lettonie n’avait pas regagné son indépendance. La joie, affirme Vasks, y côtoie la tristesse, mais à la fin, l’espoir l’emporte. 

Œuvre d’une seule coulée, le concerto se compose de cinq épisodes reliés par trois cadences. Ces huit « mouvements » (que le présent enregistrement, à l’inverse de ses prédécesseurs, met avantageusement en lumière en les scindant sur différentes plages, ce qui éclaire la forme de la pièce) s’enchaînent sans interruption. Le soliste, que ne détrônent que quelques tutti orchestraux acérés, s’y taille la part du lion. La musique populaire lettone résonne en filigrane de ce concerto comme dans de nombreuses autres œuvres de Vasks. L’œuvre débute et s’achève par un andante ; comme souvent chez Vasks, elle naît du silence et y retourne dans un fourmillement de glissandi tamisés. Au fil du discours, les trois cadences du violoniste, autant de mises à l’épreuve de sa virtuosité, accumulent les tensions. Elles sont encadrées par deux cantabile et un mosso, scherzo aux accents de danse folklorique. La première cadence conduit à une accélération du tempo, à laquelle succède un thème au rythme irrégulier, nouvelle référence voilée au « terroir ». Suit la deuxième cadence à l’issue de laquelle se réinstalle un lyrisme relatif. Ce que Vasks appelle le « chaos aléatoire », déjà annoncé par le soliste au cours de l’œuvre, apparaît à l’ensemble de l’orchestre brièvement avant la fin, dans une véhémente Valse macabre. Mais après le chaos revient l’harmonie et c’est dans la sérénité qu’est réentendue brièvement et très doucement la valse, cette lumière au loin qui scintille en plein ciel. 

Écrin de verdure entre les deux « sommets » alpestres que sont le concerto et le quatuor avec piano, Vasaras dejas (‘Danses estivales’) est un nouvel hommage de Vasks à l’été. On se souvient, sous sa plume, de la Little summer music pour violon et piano (que Vadim Gluzman et Angela Yoffe ont aussi enregistrée chez BIS), du beau Quatuor à cordes n°2, Vasaras dziedājumi (« Chants d’été ») et de Vasaras vakara mūzika (« Musique pour un soir d’été ») pour piano, sans oublier les Saisons. Les œuvres de Vasks revêtant généralement des accents automnaux (mais L’Estate de Vivaldi n’est-t-elle pas après tout, elle aussi, en mineur ?), cette « suite » pour deux violons seuls en sept volets offre un moment de détente bienvenu au terme du concerto. En mode dorien (sans sensible), émaillée de quintes à vide, elle convoque le souvenir, déformé par le temps, des danses villageoises ancestrales ; Bartók et Kodály ne sont pas loin, mais ici, le compositeur se garde de citer le moindre thème authentique. Plus légères que les deux mastodontes qui l’encadrent, ces ‘Danses estivales’ savourent les beautés du monde. Elles sont à la musique, selon Vasks, ce que l’art naïf est à la peinture. 

Commande du Festival de Musique de Chambre de West Corkle, le Quatuor avec piano a été composé durant l’automne 2000 et au printemps 2001, et révisé ensuite en 2002. Écrit pour le Trio Florestan, qui le créa à la Bantry House le 30 juin 2001 avec le concours de l’altiste James Boyd, il se compose de six mouvements, chacun contrastant avec le précédent. Preludio, un moderato empreint de mystère, débute en mineur sur une quinte à vide au piano, aussitôt reprise par les cordes avec sourdine. Le mouvement se déroule ensuite dans un crescendo progressif allant du pianissimo au fortissimo autour d’un motif diatonique issu de l’intervalle de quinte originaire. L’allegro qui lui succède, Danze, en la mineur, est chargé de contrastes dynamiques, de pizzicati, de trilles et de glissandi.  Énergique, il repose sur un motif très proche d’une mélodie populaire lettone authentique. Il s’achève sur quelques mesures endiablées, annoncées par des doubles cordes sur des intervalles de neuvième, bouffée de violence qui finit par laisser aux cordes le libre choix des notes, alors que le piano déroule un tapis de clusters diatoniques martelés triple forte. Le Canti drammatici qui suit ce nouveau « chaos aléatoire » est un andante grave soulevant, selon le compositeur, des questions sans réponse. À l’image du premier mouvement, il s’ouvre sur une quinte à vide aux cordes à découvert, entonnée à pleine force dans la tonalité de sol mineur. La quinte et son renversement sont ensuite recyclés par le piano dans un dialogue interrogateur alternant avec les cordes. Le mouvement se poursuit par un monologue non mesuré : prenant congé du piano, violon, alto et violoncelle, créant l’illusion de ne plus former qu’un seul et même « super-instrument », se relaient pour déployer un long récitatif parsemé de doubles et triples cordes, qui progresse du grave du violoncelle à l’aigu du violon sur quatre octaves. À son paroxysme, cet aparté débouche sur un fortissimo où le quatuor est à nouveau au complet. Le mouvement se referme sur un accelerando qui se fond, attacca, dans un vaste allegro macabre, Quasi una passacaglia, où s’expriment des forces négatives. Une scansion presque ininterrompue de doubles croches caractérise ce quatrième mouvement à l’écriture très serrée. Trois thèmes complémentaires le composent : à une passacaille chromatique et railleuse au piano, sur fond de doubles croches jouées sul ponticello par les cordes, succède une marche sarcastique, à laquelle s’enchaîne, pour finir, une toccata explosive, sorte de danse des morts. À deux reprises, un « pont », noté più mosso, voit le violon alterner de longs glissandi ascendants et descendants, ponctués de croches entrecoupées de demi-soupirs à l’alto con legno et de tremolos au violoncelle. On croirait entendre Piazzolla ! Le mouvement se termine abruptement sur une salve de doubles croches hachurées en chœur par les quatre protagonistes, triple forte et marcatissimo, qui débouche sur un ultime accord plaqué au clavier et maintenu par la pédale. C’est sur ce « trou noir », comme l’appelle le compositeur, que débute l’avant-dernier mouvement. Ce nimbe d’harmoniques du piano qui se noient peu à peu dans le silence et d’où émergent ensuite les cordes à découvert avec sourdine est d’un effet saisissant ! Intitulé Canto principale, ce mouvement est, comme son nom l’indique, l’épicentre émotionnel de l’œuvre. S’y déroule en effet, cantabile, l’une des plus belles cantilènes jamais écrites par Vasks qui, s’attardant pour la première fois dans la lumière du mode majeur, dissipe le souvenir des tensions passées. Le piano fait son retour à la quinzième mesure pour soutenir discrètement la longue élégie de soixante mesures déployée par le « super-instrument » déjà entendu précédemment, composé du violoncelle, de l’alto et du violon se relayant subrepticement. On décèle dans cet épisode, sous-tendu par un piano discret, la transparence, la candeur et l’émotion nue d’un lied schubertien. Le mouvement qui avait débuté dans la brume, pianissimo, s’achève une fois encore sur un triple forte et s’enchaîne, attacca, subito piano, avec le Postlude, un bref adagio éthéré confiné dans les registres piano et pianissimo que ne viennent troubler que deux mesures fortissimo. L’œuvre s’achève dans les limbes, en la mineur, sur un intervalle de seconde mineure qui se répète en harmoniques au violon, suprême catharsis avant le retour du silence. La densité événementielle de cette œuvre, qui a recours à toutes les ressources du quatuor, mobilise, de bout en bout, l’attention de l’auditeur. Expérience éprouvante s’il en est, dont il est impossible de sortir indemne.

Vadim Gluzman est impérial dans chacune des trois œuvres présentées sur ce disque. La luminosité et la puissance qui se dégagent, sous ses doigts experts, de son Stradivarius « ex Leopold Auer » de 1690, conjuguées à la poésie dont sait aussi faire preuve le violoniste israélien, sont prodigieuses et servent à merveille les épisodes, tantôt dramatiques, tantôt élégiaques, du Concerto pour violon et du Quatuor. Depuis la version gravée par Gidon Kremer et le Kremerata Baltica chez Teldec il y a déjà plus de vingt ans, nous n’avions plus rencontré d’interprétation aussi aboutie du concerto de Vasks ; ni Alina Pogostkina (chez Wergo), ni John Storgårds (chez Ondine), pourtant tous deux méritants, n’étaient parvenus à maîtriser l’œuvre avec autant d’assurance et de panache. L’Orchestre Symphonique de la Radio finlandaise, dirigé en l’occurrence par son chef titulaire depuis 2013, Hannu Lintu, tient parfaitement son rôle : ici, il soutient discrètement les effusions du soliste sans jamais obscurcir la clarté de ses thèmes ; là, il décuple sa vigueur dans les tutti, prenant un soin particulier à préserver la clarté du tissu polyphonique. 

La même magie opère dans le quatuor. Gluzman y est rejoint par deux artistes lettons : son épouse, Angela Yoffe, à l’alto, cofondatrice du Festival de musique de chambre de North Shore à Chicago (dont Gluzman est le directeur artistique), et le violoncelliste Reinis Birznieks. Si ce dernier s’avère quelquefois un peu moins incisif et précis que ses deux comparses, les trois musiciens parviennent néanmoins à se hisser au niveau de ce qui constituait jusqu’ici la version de référence, due au Trio Parnassus et à Avrin Levitan (chez MDG), et de l’interprétation presque aussi convaincante livrée par l’Ensemble Raro (chez Solo Musica). 

Dans le savoureux pas de deux des ‘Danses estivales’, enfin, Sandis Šteinbergs (membre, comme Birznieks, du Quatuor RIX et de l’Orchestre Philharmonique de Tampere en Finlande et premier violon de l’Orchestre national letton, poste qu’il occupa également durant plusieurs années à la Kremerata Baltica) prête à Gluzman un archet sûr et en parfaite symbiose avec son jumeau. 

Un pur délice !

Son 10 – Livret 8 – Répertoire 10 – Interprétation 10

Olivier Vrins

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