A Genève, un Kissin métamorphosé   

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‘Les Grands Interprètes’, prestigieuse série de concerts produite par l’Agence Caecilia, devait achever, le 4 juillet, sa saison 2021-2022 par un récital à deux pianos  donné par sir András Schiff  et Evgeny Kissin. Mais victime du Covid, le premier cité a dû annuler sa participation ; en lieu et place, c’est donc l’artiste moscovite qui a accepté de sauver la soirée en proposant un programme Bach, Mozart, Beethoven et Chopin.

Evgeny Kissin est régulièrement à l’affiche du Victoria Hall à Genève, nous donnant souvent l’impression d’être engoncé dans une raideur stylistique quelque peu distante qu’atténue parfois une pièce de virtuosité techniquement exigeante.

Et c’est effectivement la sensation que l’on ressent avec une page célèbre de Bach, la Toccata et Fugue en ré mineur BWV 565 pour orgue transcrite dans les années 1850-1860 par le pianiste polonais Carl Tausig. La boursouflure des premières mesures, rendant méconnaissable le motif initial et noyant dans la pédale les grappes d’accords, finit par disparaître avec la Fugue où le jeu détaché recherche les contrastes de phrasé avant de conclure par un stringendo qui nous laisse sur notre faim…

A la suite de ce lever de rideau broussailleux, un tout autre climat s’établit avec l’Adagio en si mineur K. 540 de Mozart, pièce brève datant de mars 1788, donc contemporaine du Concerto du Couronnement (K. 537 en ré majeur). Intensément tragique, la sonorité se libère avec une main droite implorante s’appuyant sur une basse sombre pour donner libre cours à un long crescendo d’émotion.

Dans la même ligne est développée l’avant-dernière des sonates de Beethoven, la 31e en la bémol majeur op.110 qui laisse sourdre un cantabile douloureux, même si le rubato ‘maniérise’ certains segments mélodiques. Par contre, le Scherzo est ragaillardi par ses appuis rythmiques, alors que l’Adagio ma non troppo écoute les voix intérieures en une sombre introspection d’où prendra racine la double fugue avec sa thématique proclamée par la main gauche et son développement en arche qui ne peut masquer de lancinantes inflexions dans l’arioso. Le fugato conclusif prend ici un caractère inexorable et surprend par sa fin brutale…

La seconde partie est consacrée à Chopin en débutant par sept de ses Mazurkas. De l’opus 7 n.1 qui n’est que bavardage brillant se ternissant avec le sotto voce pianissimo, l’on passe aux deux premiers numéros de l’opus 24, effleurant d’abord le clavier avant de faire apparaître leur carrure rythmique suggérée con anima. Par contraste, les deux premières pages de l’opus 30 ne sont qu’un chant soutenu empreint de nostalgie, tandis que les deux dernières de l’opus 33 cultivent le dialogue à deux voix en demi-teintes, permettant de fugaces éruptions de franche gaieté. Le programme s’achève par une oeuvre d’exécution redoutable, l’Andante spianato et Grande Polonaise en mi bémol majeur op.22.  Sur des arpèges d’une extrême fluidité,  le chant large est irisé de traits arachnéens qui s’effilochent avec la transition en fanfare amenant la Polonaise proprement dite, à  l’ornementation brillante servie par une maîtrise technique hallucinante. 

Devant un public en délire qui bondit de son siège, l’artiste se déride en affichant un grand sourire et prolonge l’enchantement en enchaînant le Choral Nun komm der Heiden Heiland de Bach transcrit par Busoni, le Finale de la Sonate en si bémol majeur K. 333 de Mozart et la célébrissime Polonaise en la bémol majeur op.53 de Chopin.  Inouï !

Genève Victorial Hall, 4 juillet 2022

Paul-André Demierre

Crédits photographiques :  Sheila Rock



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