A Montreux, deux jeunes loups à l’assaut de l’hégémonie tsariste

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A Montreux, la 74e édition du Septembre Musical voit arriver aux commandes un nouveau directeur, Mischa Damev, qui succède à Tobias Richter après treize ans de bons et loyaux services. Les trois premiers concerts sont confiés à l’Orchestre du Théâtre Mariinsky et à son infatigable chef titulaire et directeur artistique, Valery Gergiev. 

Le premier concert du dimanche 1er septembre était consacré à deux piliers de leur répertoire, Prokofiev et Tchaïkovski. Il faut relever d’abord que cet orchestre comprenant plus de cent instrumentistes répand son imposante sonorité bien plus naturellement dans une aussi vaste salle que l’Auditorium Stravinsky, alors qu’il se sent compressé au Victoria Hall de Genève. 

La preuve en est donnée par des extraits du ballet Roméo et Juliette op.64 de Sergey Prokofiev : ainsi, Les Montaigus et Capulets accentuent les véhémentes oppositions de coloris avant que n’apparaisse la Danse des chevaliers, prise à tempo rapide et ponctuée par une cinglante percussion, rapidement effacée par les glissandi de cordes qui nimbent de mystère la rencontre du Comte Pâris et de Juliette. L’évocation de son enfance glisse ensuite une note de fraîcheur émise par les flûtes babillant avec les clarinettes, tandis que la Danse des cinq couples revient à des couleurs plus capiteuses dont se gausse le plaisantin Mercutio. La Scène du tombeau est déchirante par le désespoir lacérant de Roméo devant le corps de sa bien-aimée ; et son réveil inattendu est suggéré ici par un pianissimo voilé d’étrangeté.

Mais le clou du programme est constitué par l’intervention du pianiste français Alexandre Kantorow, jeune prodige de vingt-deux ans qui a remporté, en juin dernier, le Premier Prix et la Médaille d’Or du Concours Tchaïkovski de Moscou. Et c’est justement dans l’une de ses œuvres peu prisées, le Deuxième Concerto en sol majeur op.44, présentée en finale, qu’il révèle ici une virtuosité époustouflante et une souplesse féline qui le différencient d’un Matsuev, éléphant dans un magasin de porcelaine, ou d’un Lang Lang frétillant au speedy boarding ; car sa sonorité reste d’une rare limpidité dans les séquences intimistes, tout en brillant comme un feu follet dans les traits véloces en accords alternés et dans les octaves. Il réussit même à se frayer une trajectoire rêveuse dans l’Andante non troppo où le premier violon ostentatoire, dialoguant avec un violoncelliste timoré, donne l’impression qu’il veut se venger de ce freluquet de soliste qui prend trop de place ; mais néanmoins, c’est le petit jeune qui emportera le finale par son brio indomptable. En bis, il offrira un Treizième Nocturne de Fauré d’une ineffable irisation.

En seconde partie, Valery Gergiev présente la Quatrième Symphonie en fa mineur op.36, celle des grandes de Tchaïkovski qui convient le mieux à son tempérament : ceci se dégage immédiatement de l’Introduction, abordée de manière péremptoire, débouchant sur un Moderato innervé par une indicible angoisse, opposant les blocs sonores avec une véhémence que les bois savent tempérer. L’Andantino laisse se répandre une triste mélancolie que chantent hautbois, violoncelle et basson, tandis que le pizzicato ostinato en pianissimo rend fugace le Scherzo que les bois entraînent vers la danse, éclatant ensuite dans le Finale vivacissimo où le dialogue serré des vents aboutira à une péroraison tonitruante. Devant l’enthousiasme des spectateurs qui décollent de leurs sièges, sont donnés en bis la Berceuse et le luxuriant Finale de L’Oiseau de Feu.

Le lendemain, revirement de situation avec un Gergiev des mauvais jours confinant le Roméo et Juliette de Tchaïkovski à un bloc erratique monochrome qui a besoin d’un pizzicato des cordes pour qu’un semblant de vie commence à animer ces créatures pataudes qui, en aucune mesure, ne peuvent suggérer ni les Capulets et les Montaigus dévorés par les querelles fratricides, ni les deux amants luttant passionnément contre le sort funeste. Et le manque de précision des cuivres, tributaires d’une gestique du chef ô combien brouillonne, provoque la sensation que cette exécution est bien inutile.

La Schéhérazade de Rimski-Korsakov n’a guère sort plus enviable tant la mer emportant le vaisseau de Sindbad est vrombissante et ‘kolossal’ comme l’un de ces films russes des années vingt produit par la Société Goskino. Le récit du Prince Kalender anime progressivement le discours grâce à des formules pimpantes que s’échangent le basson et le hautbois alors que le violon solo, tant décrié le soir précédent, suggère avec maestria les propos de Schéhérazade, l’infatigable conteuse ; il faut en arriver à la section médiane avec ses fanfares de cuivres pour que la narration suscite un intérêt, ce que l’on dira aussi de l’épisode suivant où le tambourin et la trompette pimentent l’évocation du jeune Prince et de la Princesse. Et c’est finalement à Bagdad que la fête éblouira par ses diaprures qui s’enfleront démesurément comme si le navire de Sindbad allait s’engloutir dans Apocalypse now. A titre de bis, l’Ouverture de La Forza del Destino est bruyante et évidée de la moindre fibre lyrique.

Par bonheur, au cœur de cet enchevêtrement, apparaît David Lozakovich, un violoniste suédois d’exception qui n’a que… dix-huit ans et qui interprète le Deuxième Concerto en sol mineur op.63 de Sergey Prokofiev. Dès la phrase d’introduction, il révèle un son racé d’une rare générosité qui s’affine dans les passages de virtuosité, tout en filant les aigus avec élégance. Sur un canevas orchestral beaucoup plus uni par les tenues de cuivres, son jeu est intensément expressif dans l’Andante assai où il donne la réplique à une flûte aérienne. Et il imprime une intarissable énergie à un Finale où il insère les traits les plus échevelés. Face à un public conquis dont le délire bouscule sa timidité naturelle, il se montre prodige de technique dans la Sonate-Ballade op.27 n.3 d’Eugène Ysaye, agrémentée d’une rare finesse dans les ornements, avant de livrer en demi-teintes un émouvant Largo de Bach. Et c’est finalement par ses deux solistes que ces concerts prennent leur caractère festivalier.                                               

Paul-André Demierre

Montreux, Auditorium Stravinsky, les 1er et 2 septembre 2019

Crédits photographiques :  Valery Gergiev © Aline Paley

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