Berlioz, le coffret Warner événement

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Tout comme cela fut fait pour Debussy, Warner publie un gros coffret avec les oeuvres d’Hector Berlioz, magnifique entrée en matière pour les célébrations des 150 ans de la mort du génial compositeur. A cette occasion, Crescendo Magazine vous propose une rencontre avec Philippe Pauly, la cheville ouvrière de ce coffret et l’un des plus grands connaisseurs de la discographie de la musique classique.  

Dans le cadre de cette intégrale, vous avez dû planifier des enregistrements pour compléter le coffret par des œuvres inédites. N’est-il pas surprenant, en 2018, d’avoir encore des inédits de Berlioz comme cette Nonne Sanglante ?

Je dirais oui et non : plusieurs raisons peuvent expliquer de tels phénomènes. Parfois, une partition que l’on croyait perdue est miraculeusement retrouvée : ce fut le cas de la Messe solennelle de Berlioz. D’autres fois, le manuscrit est connu mais appartient à des collections privées et reste longtemps inaccessible : c’est encore le cas de certaines pages de Debussy. La résurrection de fragments plus ou moins achevés nécessite souvent un long travail d’édition et de reconstruction afin de rendre ces œuvres exécutables. Concernant Berlioz, son œuvre ne fit l’objet de recherches approfondies que relativement récemment : dois-je rappeler qu’il fallut attendre 1969 pour que la partition complète des Troyens soit enfin éditée ?

La Nonne sanglante fait partie de la dernière catégorie : on connaissait depuis longtemps la présence de ces fragments dans les archives de la BNF, fragments relativement achevés à l’exception de la fin du duo final. Il fallut donc attendre le travail d’édition du Pallazetto Bru Zane pour que l’œuvre puisse enfin être présentée lors du Festival Berlioz de La Côte Saint André en 2018.

Il existe de très nombreuses versions différentes des oeuvres de Berlioz, comment avez-vous envisagé cet aspect ?

Avant d’évoquer le choix des interprétations, j’aimerais dire un mot sur le choix des œuvres qui composent ce coffret : la décision éditoriale était de ne présenter qu’une seule version de chaque œuvre. En effet, beaucoup de pages berlioziennes existent dans de multiples formations différentes : voix et piano, chœur et piano, chœur et orchestre, etc. Les présenter toutes eût été extrêmement compliqué. Ont également été exclus les innombrables arrangements que l’on doit à Berlioz. Cependant, il y a des exceptions à cette règle : devait-on se priver des arrangements de Plaisir d’amour ou de La Marseillaise ? Des orchestrations de L’Invitation à la valse ou de Erlkönig ? De même avons-nous décidé d’inclure les deux versions des Nuits d’été, celle à plusieurs voix et celle pour une seule voix.

Dans tout travail éditorial, il y a des choix à faire. Le catalogue Warner est immense. Qu’est ce qui conduit à choisir une interprétation plutôt qu’une autre ? Le Requiem par Louis Frémaux plus que celui de Previn ?

Concernant le choix des interprétations, même s’il est collégial, il n’en reste pas moins subjectif, et le cas du Requiem est typique à cet égard : Louis Frémaux avait de l’œuvre une vision très intériorisée qui allait à l’encontre de clichés bien installés. J’aurais tendance à penser que ce Requiem supporte très bien un traitement si inhabituel, et en ressort même grandi, d’autant plus que cette version bénéficie d’une prise de son exceptionnelle.

L’œuvre offrant un nombre pléthorique d’interprétations différentes était bien entendu la Symphonie fantastique. Le choix de Jean Martinon fut fait pour des raisons de cohérence : la symphonie étant ici présentée comme première partie des deux Episodes de la vie d’un artiste, nous tenions à un interprète unique pour la symphonie et pour Lélio.

Dans ce coffret, il y a un disque avec des interprétations historiques comme la “Fantastique” dirigée par Rhené-Baton en 1924. Comment avez-vous redécouvert cette interprétation ? Qu’est-ce qu’elle nous apprend sur l’interprétation berliozienne ?

Philippe Morin avait attiré notre attention sur cet enregistrement qui est le tout premier réalisé de cette œuvre, mais nous ne disposions que de sources d’une qualité assez médiocre. C’est grâce aux archives de Radio France que nous avons pu mettre la main sur deux jeux complets de 78 tours, de surcroit en excellent état. Cette publication est avant tout un témoignage exceptionnel de l’histoire de l’enregistrement sonore, compte-tenu notamment de l’effectif instrumental imposant que requiert cette symphonie. Il faut rappeler que les conditions d’enregistrement, à l’ère acoustique, étaient particulièrement effrayantes dans le cas d’une formation symphonique, un seul grand pavillon devant capter l’ensemble des pupitres : les cordes étaient agglutinées autour de ce pavillon, et les solistes des instruments à vent étaient obligés de se lever et de s’en rapprocher à chacun de leur solo. Les séances devaient ressembler à de véritables parcours du combattant. Dans de telles conditions, le premier souci du chef d’orchestre était sans doute une exécution la plus parfaite possible, l’interprétation étant reléguée au second plan, d’autant que le choix des tempi (très rapides ici) était plus dicté par la durée très courte (à peine plus de 3 minutes à cette époque) des faces de 78 tours que par la volonté du chef. Je pense donc qu’il n’y a absolument rien à déduire de cet enregistrement en matière de style d’interprétation berliozien : même si ce n’est qu’une supposition, je reste persuadé que, en concert, Rhené-Baton n’interprétait pas du tout l’œuvre de la même manière que lors de ces prises.

Au final, que retenez-vous de ce coffret qui vous touche particulièrement dans l’œuvre de Berlioz ?

De pouvoir enfin embrasser l’œuvre de Berlioz dans son ensemble. J’ai très jeune adoré cette musique, plutôt via le répertoire symphonique. Je perçois mieux aujourd’hui l’importance énorme que représentent les opéras en son sein. Justice est enfin peu à peu rendue aux Troyens, mais les grandes scènes internationales montent trop souvent La Damnation de Faust qui n’est pas faite pour ça, et négligent encore trop le bijou qu’est Benvenuto Cellini. Sur un plan plus anecdotique, je me suis beaucoup amusé à redécouvrir toutes les pages de circonstances d’un Berlioz révolutionnaire, qu’il s’agisse de l’arrangement du Chant du neuf thermidor de Rouget de Lisle ou bien de l’étonnant Chant des chemins de fer : si, sur le plan musical, elles sont d’un intérêt moins évident, elles éclairent un aspect important de la personnalité du compositeur.

Propos recueillis par Pierre-Jean Tribot

Hector Berlioz (1803-1869) : The Complete Works. Solistes, choeurs et orchestres. 1 coffret de 27 CD Warner Classics. Référence : 0190295614447.

Le coffret Warner est absolument indispensable pour la compréhension de l’oeuvre de Berlioz. Rien n’y manque, que ce soient les grandes oeuvres lyriques et vocales dans des versions récentes et très bien enregistrées (Benvenuto Cellini, les Troyens, Béatrice et Bénédict, Te Deum sous la direction de John Nelson) ou des incunables de la discographie comme Harold en Italie sous la baguette de Bernstein ou le couplage Symphonie Fantastique, Lélio sous la direction de Jean Martinon. On se régalera de découvrir des oeuvres rares, de nombreux choeurs ou des orchestrations qui, si elles ne sont pas chefs d’oeuvre absolus, permettent de découvrir les facettes du génie berliozien.

Son 10 – Livret 10 – Répertoire 10 – Interprétation 10

A l'occasion de cette parution majeure, Crescendo-Magazine vous propose une petit playlist Spotify avec quelques extraits de ce coffret, invitation à la découverte de pages moins connues de Berlioz. 

 

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