Rencontres

Les rencontres, les interviews des acteurs de la vie musicale.

Geoffroy Jourdain, Berio à chanter 

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L’excellent chef de chœur Geoffroy Jourdain, la formidable mezzo-soprano Lucile Richardot et son ensemble les Cris de Paris font l’évènement avec un nouvel album intégralement consacré à quelques unes des grandes partitions vocales de Luciano Berio publié chez Harmonia Mundi. 

Après Melancholia et Passions, votre nouvel album avec les Cris de Paris est intégralement consacré à des œuvres de Luciano Berio. Qu’est-ce qui vous a orienté vers ce choix ? 

C’est la conjonction d’envies partagées entre Les Cris de Paris et Harmonia Mundi : l’idée de réaliser un disque monographique consacré à une grande figure de la musique « contemporaine » ; celle de collaborer avec Lucile Richardot que je connais depuis l’adolescence (nous avons été initiés à la musique dans la même manécanterie à Épinal) ; celle de rendre compte de la pluralité des pratiques et des effectifs des Cris de Paris et de notre passion pour la voix…

Quel a été votre premier contact avec la musique de Berio ? 

Mon admiration pour Berio remonte à mes premiers contacts avec la musique classique contemporaine, lorsque j’étais encore lycéen. La découverte au disque de Coro, œuvre monumentale composée dans les années 70, totalement pétrie d’influences musicales de tradition orale, a déterminé ma vocation de musicien.

Comme ses contemporains Boulez, Nono, Pousseur, Stockhausen ou d’autres figures de la modernité radicale de la seconde moitié du XXe siècle, Luciano Berio reste assez régulièrement programmé et enregistré. Qu’est-ce qui continue de nous toucher dans sa musique ?

Son talent, avant tout. Et probablement le fait qu’à l’instar d’un Ligeti, il n’a cessé, notamment en s’imprégnant d’inspirations musicales toujours nouvelles, de demeurer lui-même : un créateur-explorateur, cherchant dans son art à ne pas définir « de limite perceptive, expressive ou conceptuelle », mais au contraire à « reculer les frontières ».

L'Opéra royal de Wallonie-Liège en festival numérique

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L’Opéra royal de Liège Wallonie propose actuellement un véritable festival en ligne avec des représentations d’opéra, des concerts lyriques ou symphoniques et même des concerts de musique de chambre. Dans le même temps, l’institution belge met en ligne un Espace Game digital. Crescendo Magazine rencontre Isabelle Reisenfeld, la responsable communication de l’Opéra royal de Liège Wallonie. 

L’Opéra Royal de Wallonie-Liège est très actif au niveau numérique, que ce soit avec un véritable festival en ligne mais également avec un Escape Game Digital. Le numérique est-il le vecteur indispensable dans ces moments de crise pandémique ? 

Absolument. Si le public ne peut se rendre à l’Opéra, alors c’est l’Opéra qui doit aller vers lui. C’est, du reste, une préoccupation de longue date de notre Maison, bien avant la crise sanitaire. L’Opéra Royal de Wallonie-Liège a été parmi les premiers opéras à diffuser des productions en streaming dès 2010, et accorde également une attention soutenue au reste de la sphère numérique : réseaux sociaux, politique de marketing axée sur le numérique, production de contenus adaptés, ...

 Si le streaming apparaît comme un bras séculier naturel des institutions culturelles, un Escape game semble plus original et inattendu. Qu’est-ce qui a motivé l’Opéra de Liège à prendre part à ce projet ?  

L’idée vient de la société Neominds, qui conçoit ce type de jeux notamment à destination des entreprises. Comme il n’était pour le moment plus possible d’en organiser dans des conditions classiques, ils ont eu l’idée d’adapter leur concept en version digitale : ils ont imaginé une intrigue se déroulant à l’Opéra, et ils nous ont sollicité pour venir y tourner des images. Nous avons tout de suite accepté : c’est un beau moyen de donner un coup de pouce à une jeune société de notre Région, et puis cela permettra au public de découvrir notre Théâtre dans ses moindres recoins. Même les habitués de l’Opéra pourront sans doute y découvrir des choses inattendues !  

Maya Wichert, Prix découverte des ICMA 2021 

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Maya Wichert, née à Munich, joue du violon depuis l'âge de 4 ans. Son énorme talent s'est révélé très tôt. Des cours avec Julia Fischer, Christoph Poppen, Ingolf Turban, d'innombrables succès en compétition, des prix de parrainage et des bourses d'études soulignent le potentiel de la jeune violoniste. Autant de raisons qui ont poussé le jury des International Classical Music Awards de décerner à Maya Wichert le prix Découverte 2021. Guy Engels, membre du Jury pour la  Radio 100.7 du Luxembourg, a réalisé cette interview. 

 À 15 ans, vous êtes encore pleinement impliquée dans le quotidien scolaire, ce qui n'est pas facile à gérer, surtout en période de pandémie. En dehors des difficultés actuelles, comment gérez-vous en général l'école et les études musicales tout en gardant du temps libre ?

J'essaie simplement de tout bien combiner : le temps pour l'école, pour la pratique et pour moi-même.  En général, je fais d'abord mes devoirs scolaires, puis je sors le violon.  Les répétitions dépendent beaucoup d'autres rendez-vous et facteurs. S'il y a des examens à l'école, par exemple, il me reste environ deux heures pour le violon. Pendant les vacances, par contre, cela peut être plus.

Comment avez-vous commencé à jouer du violon ?

C'était en fait un processus très naturel. Ma sœur jouait du violon avant ma naissance, ce qui a peut-être été ma première influence. Plus tard, lorsque j'étais enfant, j'étais souvent présente lorsqu'elle prenait des leçons et je me demandais toujours quand j'aurais enfin le droit de jouer du violon.

Qu'est-ce qui vous plaît dans le violon ?

Un violon n'a que quatre cordes mais un nombre infini de possibilités. Vous pouvez faire apparaître des timbres merveilleux sur l'instrument, créer une force élémentaire irrépressible, mais aussi imiter le vent le plus doux. On peut représenter des lamentations, des rires, des pleurs... Je trouve cela formidable.

Sandrine Piau, soprano multiple

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La fabuleuse Sandrine Piau fait l’actualité avec trois nouvelles parutions qui marquent ce printemps musical :  Haendel, Haydn, Strauss, Berg et Zemlinsky sont à l’honneur avec ce même bonheur musical absolu. Crescendo Magazine rencontre l’une des très grandes artistes de notre époque. 

Vous êtes au cœur de l’actualité des enregistrements avec pas moins de 3 albums dans des répertoires très différents, Haendel, Haydn, Strauss, Berg et Zemlinsky. Cet éclectisme musical est-il une ligne directrice de votre ambition artistique ? 

Je ne sais pas si le mot ambition est le plus juste, mais je suis curieuse par nature. Mon parcours d’étudiante me destinait sans doute aussi à cet « entre deux » au CNSM de Paris. Côté répertoire, je jouais essentiellement des compositeurs du 19e et du 20e siècles.  J’étais particulièrement fascinée par l’école de Vienne, et je ne connaissais rien à la musique baroque jusqu’à ma rencontre déterminante avec Philippe Herreweghe, comme choriste, puis William Christie au CNSM de Paris dans sa classe d'interprétation de la musique ancienne.

L’un et l’autre m’ont fait découvrir ce répertoire que j’aime infiniment… Si j’ai beaucoup chanté Lully, Rameau, Couperin, Haendel, à mes débuts de chanteuse en France, j’interprétais Mozart, Prokofiev, Debussy, Britten sur scène en d’autres contrées ... Aujourd’hui, avec la sortie de l’album « Clair-obscur », je renoue avec des amours de jeunesse omniprésentes tout au long de mon parcours.  Il est vrai aussi que dans la tourmente sanitaire, sociale et culturelle où nous a plongés la Covid, plusieurs disques sortent presque simultanément et mettent l’accent sur cette diversité. 

Avec Didier Martin (directeur d’Alpha Classics), nous avions évoqué l’idée d’une sortie simultanée de la Brockes Passion de Haendel et de « Clair-Obscur », d’assumer ce grand écart entre les époques et les styles. En revanche, d’autres albums comme  « Magic Mozart » avec Laurence Equilbey, le Requiem de Jommelli  avec Giulio Prandi et la Cantate de Bérénice de Haydn avec Giovanni Antonini devaient sortir plus tôt, ou ... plus tard, selon …. Mais ces aléas donnent une image assez juste de qui je suis et de ce que j’aime.

Vous avez enregistré avec Giovanni Antonini la superbe cantate Scena di Berenice de Haydn dont vous livrez une interprétation engagée et bouleversante. Qu’est-ce qui vous touche dans cette oeuvre ? 

La douleur impossible face au deuil !  Je n’ai certes pas une voix très lyrique mais la souffrance est universelle et le drame n’est pas l’apanage des grandes voix.  C’est la souffrance de Bérénice qui m’émeut avant tout.  Cette cantate a été interprétée par des voix très différentes. Si j’ai pu y ajouter la mienne, c’est grâce à Giovanni Antonini et son orchestre magnifique « il Giardino Armonico » qui ont ciselé les nuances à l’infini.  Quel cadeau !

La sincérité au cœur de la musique : rencontre avec la violoncelliste Emmanuelle Bertrand

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La violoncelliste Emmanuelle Bertrand et l’Orchestre National de Bretagne ont récemment sorti du silence le sublime, et même pianistique, Concerto pour violoncelle de Marie Jaëll. Au cours de  notre entretien, nous avons aussi abordé le rôle de musicien dans la société, les 20 ans de son duo avec Pascal Amoyel, toujours d’une sincérité musicale absolue, et son rôle de pédagogue.  

Quelle est l’histoire de votre rencontre avec le Concerto pour violoncelle de Marie Jaëll ? Dans une interview accordée à l’Orchestre National de Bretagne, vous avez évoqué votre sœur Florence Badol-Bertrand (la musicologue et personnalité hors norme qui nous a quittés en décembre 2020), comme à l’origine de cette aventure musicale.

Nous avons toujours eu beaucoup de plaisir à collaborer sur différents projets, et la personnalité de Marie Jaëll était un sujet d’échange. J’ai une grande pile d’œuvres que je m’apprête à jouer un jour et le Concerto de Marie Jaëll en faisait partie. Florence (qui de son côté s’est beaucoup intéressée à Hélène de Montgeroult mais qui a aussi croisé Marie Jaëll et nombre d’autres compositrices) m’a incitée à jouer ce concerto. Nous l'avons donc programmé d’abord avec l’Orchestre de Saint-Étienne, notre ville d’attache. Ce premier concert m’a permis de mesurer à quel point l’œuvre méritait qu’on la diffuse davantage. Je l’ai alors présentée à Marc Feldman, l’administrateur de l’Orchestre National de Bretagne.
Cette captation s’est déroulée dans le contexte que nous connaissons tous. Lorsque des musiciens se retrouvent pour jouer ensemble, il se passe quelque chose de particulier. Actuellement, c’est même devenu un privilège. 

Nous sommes encore parfois étonnés qu’une pianiste virtuose comme Marie Jaëll compose pour un autre instrument (une démarche inverse de celle de Chopin ou de Liszt qui n’ont quasi écrit que pour leur instrument, le piano). Mais vous avez évoqué l’écriture parfois pianistique de ce concerto. Comment cela se traduit-il ? Est-ce que le Concerto de Marie Jaëll « tombe bien » dans les doigts ? 

Oui, magnifiquement bien, même s’il est redoutable et nécessite du temps de préparation pour ses passages d’une grande vélocité. On y sent l’intelligence instrumentale et sensible de la compositrice. Pourtant, je ne pourrais pas le comparer à quoi que ce soit d’autre dans le répertoire. Il y a des modes de jeu qui sont singuliers, notamment dans les passages les plus virtuoses, que je n’ai pas retrouvé ailleurs et qui sont très proches de l’écriture du piano.

Adrien Tsilogiannis, compositeur

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Crescendo Magazine rencontre le compositeur belge Adrien Tsilogiannis. Passionné par la voix et la littérature, ce musicien était à l'honneur de différentes captations de concerts. Alors que son arrangement pour soprano et quatuor à cordes du cycle Frauenliebe-und-Leben de Robert Schumann vient d'être enregistré par la soprano Clara Inglese et le Quatuor Amôn, Adrien Tsilogiannis répond à nos questions.

Comme compositeur, la voix semble être l’un de vos vecteurs d’expression préférés. Est-ce que ce serait une conséquence directe de votre pratique du violoncelle, instrument que l’on assimile souvent à la voix humaine ? 

Elle est un facteur d’expression qui est devenu important à travers des projets de créations qui se concrétisèrent au fur et à mesure de mes collaborations. Sans écarter pour autant l’écriture instrumentale, qui reste à la source de mes inspirations, j’ai commencé à écrire sérieusement pour la voix somme toute assez tardivement, avec ce que cela suppose de questionnement et d’approfondissement sur le plan technique, expressif et textuel. Il est indéniable que le chant est au cœur de nos vies : avant même de m’initier à l’instrument, j’ai été bercé au sein de ma famille par la musique vocale de diverses origines. Dans mon apprentissage du violoncelle, je ne compte plus les adaptations issues de mélodies, lieder, arias, qui font partie du répertoire. Je me rappelle également des projets de violoncellistes célèbres qui associèrent leur instrument et l’art vocal, ce qui reste d’ailleurs encore ancré dans les pratiques actuelles. Pour ma part, il y  a sûrement eu des liens de cause à effet entre le vécu du violoncelle -son chant, son cri-  et le chant qui nous touche par sa force ou sa fragilité.

Dans vos sujets et supports d’œuvres,  la littérature apparaît comme une source d’inspiration majeure. Que ce soit par des auteurs que l‘on peut qualifier de “classiques” (Maeterlinck, Rimbaud) ou des autres plus contemporains (Eugène Guillevic, Marc Dugardin).  La littérature (et surtout la poésie) est-elle une illumination naturelle ? 

Lire, c’est une aventure sans fin qui attise ma soif de curiosité. Je m’abreuve de littérature au quotidien. Cela fait partie d’une hygiène de vie et de l’esprit. Dans le cadre familial, nous sommes très attachés au livre. De plus, nous sommes entourés d’amis qui sont amoureux, experts ou professionnels dans le domaine de la littérature. Comme pour toute découverte artistique, il arrive que l’on soit touché ou séduit. Mais c’est véritablement une révélation lorsqu’une œuvre littéraire vous enveloppe comme par enchantement. C’est le cas avec les auteurs que vous venez de citer et auxquels je pourrais ajouter Gérard de Nerval, Gabriel Garcia Marquez, Nikos Kazantzakis, Henry Bauchau, Kazuo Ishiguro et tant d’autres auteurs de trésors littéraires.

Justin Taylor et Rameau, une affaire de famille 

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La scène actuelle du clavecin est des plus dynamiques avec une affirmation de jeunes talents exceptionnels. Dans ce cadre, il faut saluer les albums du jeune Justin Taylor qui allient pertinence éditoriale et excellence musicale. Alors qu’il sort chez Alpha un enregistrement consacré à la famille Rameau, le jeune homme répond à nos questions.  

Votre nouvel album est placé sous le signe de la famille Rameau. Ce nouveau disque vient après un album consacré à la famille Forqueray. Qu’est-ce qui vous attire dans ces “affaires de famille” musicales ? 

Quand je travaille sur un nouveau projet, j'essaye de m'approcher le plus possible du compositeur : par une vision la plus large possible de ses œuvres bien sûr, mais aussi par une approche plus personnelle, en essayant de connaître l'homme derrière le compositeur, de rentrer dans son intimité. Les 300 ans qui nous séparent de l'époque baroque créent une distance : on a du mal à s'imaginer Rameau se lever, accorder son clavecin, jouer avec d'autres musiciens, noter une idée musicale qui prend forme... Ce portrait familial permet de replacer l'oeuvre de Rameau dans son contexte : le jeune Jean-Philippe qui apprend très tôt la musique avec son petit frère Claude, l'éducation musicale que le couple Rameau (sa femme, Marie-Louise Mangot, était musicienne et chanteuse) lègue à leur fils Claude-François et leur neveu Lazare... Tout cet arrière-plan familial et musical a fécondé l'inspiration de Rameau, et c'est ce qui m'a attiré dans cette Famille Rameau !

Si l’on connaît bien les œuvres de Jean-Philippe Rameau, les partitions de Claude-François Rameau et Lazare Rameau sont complètement méconnues. Quelles sont leurs particularités stylistiques ? 

Le Menuet Barosais de Claude Rameau (son frère) est intimement lié aux origines dijonnaises de la famille. Sur une place de Dijon se trouve une statue de « Bareuzai », vigneron qui portait des « bas rosés » (la couleur, pas le vin!). Aujourd'hui ce terme est un sobriquet que l'on donne aux vignerons de Dijon, c'est l'esprit de cette courte pièce extrait d'une cantatille !

La Forcray de Claude-François Rameau (fils de l'illustre compositeur) est une pièce virtuose et exaltée. C'est aussi le témoin de la popularité du genre de la « pièce-hommage ». En effet, durant l'époque baroque, ces hommages sont très fréquents : rappelons par exemple La Superbe ou La Forqueray composée par François Couperin, ou La Rameau composée par Forqueray. Ces hommages nous initient à l'univers du dédicataire. Ici, on découvre un Forqueray fougueux, espiègle, joueur !

Les sonates de Lazare Rameau ont été publiées en 1788 et sont très influencées par le nouveau style classique venu des pays germaniques. Ce Rondo Grazioso, tantôt Majeur, tantôt mineur, nous fait profiter de la fantaisie classique que l'on a peu souvent l'habitude d'entendre au clavecin.

Ben Goldscheider, sur les traces de Dennis Brain

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Cette année, le monde de la musique célèbre le Centenaire de la naissance du corniste Dennis Brain. Décédé prématurément dans un accident de la route en 1957, le musicien britannique est toujours considéré comme le plus grand praticien du cor d’harmonie de l’Histoire de l’Instrument. Il est un modèle  absolu pour tout corniste et il ne cesse d’inspirer toutes les générations. Dans ce cadre, le brillant et jeune corniste anglais Ben Goldscheider lui consacre un album en hommage. 

Dennis Brain est né il y a 100 ans. Pourquoi est-il toujours aussi important dans l'histoire du cor français ? En quoi reste-t-il une sorte de modèle absolu pour toutes les nouvelles générations de cornistes ? 

L'importance durable de Dennis Brain réside dans le travail qu'il a effectué avec les compositeurs de son époque ainsi que dans le fait qu'il a popularisé le cor en tant qu'instrument solo. Ses collaborations avec des musiciens tels que Benjamin Britten et Sir Malcolm Arnold, par exemple, ont ouvert de nouvelles voies pour l'instrument, qui ont perduré jusqu'à aujourd'hui. La période romantique a été plutôt stérile, tant en termes de compositions solistes pour le cor que de cornistes jouant en tant que solistes. Ce que Brain a fait, c'est raviver l'excitation autour du cor que l'on avait connue à l'époque de Mozart, Beethoven et Haydn, en attirant l'attention sur l'instrument non seulement comme "l'âme de l'orchestre" comme le décrivait Schumann, mais aussi comme instrument soliste. À cet égard, ma carrière personnelle a été fortement influencée et inspirée par son héritage.

On lit souvent que Denis Brain est le fondateur de l'école anglaise de cor. Cette notion d'école anglaise a-t-elle un sens pour vous ? Si votre réponse est "oui", quelles seraient les caractéristiques de l'école de cor anglaise ? 

Oui, absolument ! L'école de cor anglaise a une lignée de joueurs tout à fait remarquable. Il n'y avait pas seulement Dennis Brain, il y avait aussi Barry Tuckwell, Richard Watkins, Michael Thompson et David Pyatt, pour n'en citer que quelques-uns. Ce qui unit vraiment ce groupe de musiciens, c'est la remarquable personnalité et le caractère qu'ils avaient dans leur jeu. Ce ne peut être une coïncidence si Hollywood s'est tourné vers Londres pour ses célèbres sons de cor !

Aline Piboule, pianiste exploratrice du répertoire 

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La pianiste Aline Piboule fait paraître un album consacré à des raretés du répertoire pianistique français composées par Gustave Samazeuilh, Abel Decaux, Pierre-Octave Ferroud et Louis Aubert. Cet album est publié par le label du Printemps des Arts de Monaco, qui, passant les difficultés, continue de proposer des parutions et des concerts alléchants malgré la situation. 

Vous publiez un album consacré à des œuvres pour piano des plus rares, de Gustave Samazeuilh, Abel Decaux, Pierre-Octave Ferroud et Louis Aubert. Comment avez-vous conçu ce programme ? 

J'adore passer des heures sur internet à chercher des musiques peu jouées, à les déchiffrer, à concevoir des programmes sortant de l'ordinaire, à mélanger classique et contemporain, à tisser des liens peu évidents au premier abord entre les oeuvres... Mais, rendons à César ce qui lui appartient : le programme de ce disque a été conçu par Marc Monnet, compositeur et directeur artistique du festival le Printemps des Arts de Monte-Carlo ! Nous avons en commun cette envie qu'il n'y ait pas de frontières dans l'écoute de la musique, d'habituer les publics à écouter de tout et à continuer de défricher des sentiers peu arpentés. Il connaissait mon intérêt tout particulier pour la musique française (trois de mes disques lui sont consacrés !) et il m'en a donc proposé l'interprétation. Le projet était un récital à l'Opéra Garnier de Monaco pour l'édition 2020 du Printemps des Arts, puis de l'enregistrer à l'Auditorium Rainier 3 quelques mois plus tard. Je connaissais certaines partitions pour les avoir écoutées il y a longtemps mais d'autres, comme les pièces de Ferroud, m'étaient totalement inconnues. Une grande découverte ! 

Ces compositeurs sont restés dans l’ombre de leurs contemporains célèbres : Ravel, Debussy, Poulenc... Quelles sont les caractéristiques stylistiques de ces différentes partitions ? 

Ces compositeurs de l'ombre participaient à la vie musicale de leur époque et ils étaient sûrement moins méconnus qu'aujourd’hui. Ils ont même sûrement influencé des confrères de leur temps que nous considérons désormais comme des génies. Je pense que leurs écrits ont tout à fait pu infuser dans d'autres partitions. 

C'est un programme très riche car ces compositeurs n'ont pas du tout le même langage ni le même univers !  La musique qui me fascine le plus sur cet album est celle de Decaux, un organiste qui n'a quasi écrit que ces Clairs de lune. Un chef-d'œuvre ! C'est une musique qui me fait penser au romantisme noir en peinture, l'ambiance est inquiétante, presque morbide. On entend tout en noir et blanc ! On est presque assourdis par les douze coups de minuit dans l'extrême grave du piano dans Minuit passe, on a la sensation affreuse d'être suivi dans La ruelle, nous nous retrouvons bien seuls dans Le Cimetière, face à cette montée extraordinaire de la lune dans le ciel, quand tout devient lumineux mais toujours en noir et blanc. Dans La mer, nous ne sommes loin d'être dans De l'aube à midi sur la mer (La mer de Debussy) avec ses multiples éclats de lumière ; ici la lune n’éclaire une mer sombre et opaque que très fugitivement. C'est l'époque de la découverte de la psychanalyse, de l'inconscient, et je ne sais pas si Decaux connaissait les écrits de Freud, mais l'univers de sa musique esthypnotique, impalpable et nous emmène dans les profondeurs. Il a été visionnaire dans son écriture quand on pense que le Pierrot lunaire de Schönberg a été écrit une dizaine d'année plus tard. Mais il ne faut pas oublier que le premier à avoir semé la graine de l'atonalisme, bien plus tôt, était Franz Liszt ! La Lugubre gondole date de 1882-83 ! Qui sait ce qu'aurait écrit Liszt s'il avait vécu encore un peu... Et qui sait, au fond, pourquoi Abel Decaux n'a pas souhaité continuer de composer après ses Clairs de lune

Dans un tout autre genre, Pierre-Octave Ferroud a écrit les trois Types qui sont des caricatures : le Vieux beau, la Bourgeoise de qualité, et le Businessman.  C'est une musique à la fois drôle dans le caractère et très complexe d'un point de vue de l'écriture !

Samazeuilh et Aubert ont écrit des musiques plus impressionnistes. Pour moi, le premier serait dans la lignée de César Franck, à la lumière orientalisante, et le deuxième de Franz Liszt. Les couleurs, la lumière, la nature priment. 

Bruno Monsaingeon à propos d’Hephzibah Menuhin

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Alors que le coffret que Warner a consacré à Hephzibah Menuhin est un événement éditorial et artistique majeur de ce début d'année 2021, Crescendo Magazine a eu l’opportunité d’échanger avec Bruno Monsaingeon. Réalisateur multi-primé pour ses films sur la musique, Bruno Monsaingeon était un ami de la grande musicienne. Il est également la cheville ouvrière de ce coffret.    

Vous avez bien connu Hephzibah Menuhin. Comment l'avez-vous rencontrée ?  Que retenez-vous de sa personnalité ? 

Je ne sais même plus quand je l’ai rencontrée pour la première fois. Il me semble l’avoir toujours connue. C’est la personnalité féminine la plus rayonnante, la plus généreuse qu’il m’ait été donné de fréquenter.  

Comment pouvez-vous définir son jeu ? 

Un jeu d’une solidité à toute épreuve, parfaitement naturel et spontané, alors qu’il est évidemment prodigieusement étayé intellectuellement. 

A titre d’exemple: j’ai récemment effectué le montage de la  Sonate n°2 de Schumann datant de 1959, donc plus de 60 ans après son enregistrement ; un enregistrement qui non  seulement n’avait pas été publié, mais même pas monté. Il y avait là de nombreuses prises et reprises, en tout une bonne dizaine d’heures de matériau brut. 

A leur écoute attentive, je n’ai pas détecté une seule fausse note, ni même une note approximative,de la part de Hephzibah. Seul Glenn Gould (avec lequel j’ai eu le bonheur de travailler pendant dix ans) était capable de pareil exploit.

En l’entendant jouer avec la perfection naturelle qui était la sienne, et sans la moindre exagération, on avait le sentiment qu’elle était émerveillée et nous murmurait en toute humilité: “Ecoutez la beauté éternelle de cette musique, ouvrez vos oreilles et votre coeur, c’est cette beauté que je veux partager avec vous. Laissez-moi vous la confier”.