Au Concert

Les concerts un peu partout en Europe. De grands solistes et d’autres moins connus, des découvertes.

Le Chant de la terre par François-Xavier Roth et Les siècles

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« Comment arrivera-t-on à diriger cela ? En avez-vous la moindre idée ? Moi pas ! »

François-Xavier Roth est parvenu, sans nul doute, à diriger l’œuvre « Le Chant de la Terre » de Gustav Mahler. Ce dernier, pourtant chef d’orchestre, prétendait qu’il ne saurait comment faire. La connivence entre l’orchestre Les Siècles, leur chef ainsi que des deux artistes lyriques, a permis au public présent au théâtre Raymond Devos de Tourcoing d’embrasser cette œuvre inouïe. 

« Le Chant de la Terre », n’est ni tout à fait une symphonie, ni tout à fait un cycle de lieder. Cette composition n’est pas non plus tout à fait romantique, ni tout à fait moderne. Elle semble atemporelle et inclassable. Les repères complètement évanouis nous amènent à entendre la musique pour elle-même. Ainsi, les timbres, les mélodies de timbres invitent à une sensorialité intense. La pensée et l’analyse nous quittent. Ce voyage auditif parmi les couleurs orchestrales nous emmène dans une quasi-méditation et, quelquefois, dans une totale ivresse auditive. A peine avons-nous apprivoisé un moment, un timbre, une impression, que l’on est emmené ailleurs. Le caractère éphémère et fugace de la musique est comme décuplé. Pour ne rien laisser s’échapper de ces moments fugitifs, l’auditeur se doit d’être pleinement présent. Cependant, ce flux met quelquefois hors de soi dans une sorte d’hypnose ou d’enchantement. Le contraste avec la première partie du concert, « Les Indes Galantes » est saisissant. Rameau, lui, nous laisse le temps d’entendre et de comprendre avec des répétitions de motifs, des formes et structures claires, des rythmes de danse sécurisants. 

Tarmo Peltokoski à Bruxelles

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La dix-neuvième édition du Klarafestival se clôture ce dimanche 24 mars avec le concert du Deutsches Symphonie-Orchester Berlin sous la direction du jeune chef finlandais Tarmo Peltokoski. Ce dernier à choisi un programme peu commun mettant sa patrie à l’honneur. Au piano, nous retrouvons Martin Helmchen. Au programme de ce concert, trois œuvres : Ciel d’hiver de Kaija Saariaho, Concerto pour piano et orchestre n° 1, op. 25 de Félix Mendelssohn et la Suite de Lemminkäinen, op. 22 de Jean Sibelius.

Le concert débute avec une pièce de la compositrice finlandaise Kaija Saariaho : Ciel d’hiver. Cette pièce est un arrangement du deuxième mouvement de sa pièce orchestrale Orion. Le public est plongé dans une expérience où la perception du temps est illusoire. L’interprétation contemplative que donne l’orchestre participe grandement à ce sentiment du temps suspendu. Un côté mystérieux est rajouté avec l’utilisation de percussions métalliques et d’un piccolo grinçant. Peltokoski guide l’orchestre pour trouver les textures adéquates à la pièce.

Mahler magnifié par Marie-Nicole Lemieux et Andrew Staples

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Pour trois concerts à présenter à Zurich, Berne et Genève, le Service culturel Migros invite l’Orchestre Les Siècles et son chef fondateur, Françoix-Xavier Roth, qui prend la parole pour expliquer que les deux œuvres inscrites au programme, la suite tirée des Indes galantes de Rameau et Das Lied von der Erde de Mahler, sont jouées sur des instruments historiques correspondant à l’époque de leur création.

Ainsi pour Rameau le diapason est judicieusement abaissé à 415 et l’arsenal des cordes (hormis les violoncelles et le clavecin) est condamné à jouer debout en recourant à des instruments baroques français produisant un son rêche pour l’Entrée de la suite d’Hébé et laissant apparaître un manque de fusion des cordes pour la Musette en rondeau. Par contre, les deux Rigaudons et les deux Tambourins ont meilleure allure par la vigueur des accents, alors qu’éclate une tempête annoncée par des timbales menaçantes. Le Rondeau des Sauvages est élaboré à la pointe sèche rendant incisifs les traits de trompettes pour une Chaconne conclusive en apothéose.

A Genève, un Sokolov épris de poésie

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Pour sa remarquable saison ‘Les Grands Interprètes’, l’Agence de concerts Caecilia invite une fois de plus le grand pianiste Grigory Sokolov, ce qui nous permet de l’entendre assez régulièrement à Genève.

Le récital du 20 mars donne l’impression que l’artiste se concentre sur une poésie intimiste à l’encontre de toute virtuosité factice. La première partie de son programme est entièrement consacrée à Johann Sebastian Bach en commençant par la transcription pour piano des Vier Duette pour orgue BWV 802 à 805 qu’il aborde avec allant dans un son clair mettant en exergue la pureté des lignes et en usant du détaché pour laisser affleurer les audaces harmoniques. Le dialogue des deux voix se répand avec fluidité dans la troisième page en forme de pastorale, alors que la dernière a la rigueur d’une fugue détaillant toute figure d’ornementation à chaque main. Sans coup férir, le pianiste enchaîne avec la Deuxième Partita en ut mineur BWV 826 en lui prêtant un ton solennel qu’atténue un sobre arioso ponctué par la main gauche, suivi d’un fugato brillant. L’Allemande tient du chant large débouchant sur une Courante d’écriture complexe. La Sarabande renoue avec une majestueuse sérénité toute en demi-teintes que bousculeront un Rondeau à la française d’une rare énergie puis un Capriccio d’une richesse contrapuntique élaborée avec une logique implacable.

La seconde partie comporte d’abord sept des Mazurkas de Chopin. Dans les quatre de l’opus 30, Grigory Sokolov recourt à un jeu analytique en osant désarticuler légèrement la phrase ou en utilisant le rubato à des fins expressives. Les contrastes de coloris émanent d’infimes fluctuations rythmiques empreintes d’une atavique nostalgie. Dans l’opus 50, le dialogue à deux voix se corse d’élans dramatiques véhiculant un désarroi douloureux que de sporadiques inflexions dansantes ne parviendront pas à atténuer. 

Vilde Frang dans Chostakovitch, Mikko Franck dans Stravinsky : souverains

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Programme exclusivement russe samedi dernier à la Maison de la Radio.

Pour commencer, ce qu’il faut bien qualifier de hors d’œuvre, si on le compare à ce qui suivra en termes de formation instrumentale, de durée et surtout d’impact : le Sextuor à cordes d’Alexandre Borodine (1833-1887). Loin des deux très beaux, et autrement plus ambitieux quatuors à cordes qu’il écrira une vingtaine d’années plus tard, ce Sextuor n’a que deux courts mouvements. On sent qu’ils ont été écrits par pur plaisir. Et joués comme ils l’ont été, par des membres de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France (Cyril Baleton et Emmanuelle Blanche-Lormand au violon, Sophie Groseil et Clara Lefèvre-Perriot à l’alto, Catherine de Vençay et Jérôme Pinget au violoncelle), nous avons pris beaucoup de plaisir à les écouter. S’ils tirent l’Allegro davantage du côté de Brahms que de Mendelssohn, n’hésitant pas à mettre un certain poids et usant d’un vibrato volontiers généreux, ils donnent de l’Andante, probablement plus personnel, une lecture très sensible, mystérieuse, prenant des risques expressifs absolument convaincants.

La suite était d’une toute autre envergure, avec l’un des plus denses, intenses et poignants concertos pour violon qui soient : le Premier de Dimitri Chostakovitch (1906-1975), composé au sortir de la Seconde Guerre mondiale par un compositeur en délicatesse vis-à-vis du pouvoir soviétique, et qui a mis là, en collaboration avec l’immense violoniste David Oïstrakh, toute la souffrance, mais aussi la vitalité qu’il avait en lui.

Version historiquement informée pour La Walkyrie

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Ce samedi 14 mars a lieu la représentation historiquement informée de La Walkyrie de Richard Wagner, opéra tiré de sa tétralogie L’Anneau du Nibelung. Cet opéra, en trois actes, est donné en version concertante au Concertgebouw d’Amsterdam, quelques jours après la Première à Prague. Comme pour l’Or du Rhin, nous retrouvons Kent Nagano à la direction. L’orchestre est quant à lui composé de musiciens de deux orchestres : l’Orchestre du Festival de Dresde, ville où Wagner occupe une place importante, ainsi que le Concerto Köln, orchestre habitué des interprétations historiquement informées. Les 14 solistes sont accompagnés par près de 100 musiciens. 

Ce concert a lieu dans le cadre des célèbres matinées du samedi, série de concerts que l’on doit au média néerlandais « NTR ».

Avant de parler de la prestation elle-même et comme petit rappel, revenons d’abord sur le but recherché de cette version historiquement informée. Il faut savoir que c’est un projet colossal qui est mis en place depuis 2017 puisque que c’est la totalité du Ring qui bénéficie de recherches scientifiques afin de pouvoir interpréter les quatre opéras de cette tétralogie de manière historiquement informée. Le but de ces recherches scientifiques, menées sous la direction du Dr. Kai Hinrich Müller, est de proposer une nouvelle manière d’aborder cette œuvre afin d’essayer de se rapprocher au maximum de l’interprétation dans le contexte de l’époque et sur base des découvertes actuelles sur Wagner. Ainsi plusieurs points sont abordés : les instruments, la manière de chanter, la manière d’interpréter le texte, la prononciation de l’allemand.

Le Printemps des Arts 2024 : Strauss en ouverture

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Le Printemps des Arts fête ses quarante ans cette année à l’occasion de la troisième édtion sous la direction de Bruno Mantovani. Le motto de cette année 2024 est "ma fin est mon commencement".

Le premier concert symphonique avec l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo est entièrement consacré à Richard Strauss avec deux œuvres de jeunesse Aus Italien et Don Juan en relief avec les Quatre derniers Lieder, l’une de ses dernières compositions.

A cette occasion, c’est Fabien Gabel, un habitué de l’OPMC qui est au pupitre. Aus Italien op.16 est une curiosité.  Cette Fantaisie symphonique en quatre tableaux évoque les sensations suscitées par la vue et les magnifiques beautés de Rome et de Naples. On sourit en entendant le dernier mouvement car Richard Strauss croyait avoir trouvé un air populaire napolitain, alors que Funiculi funicula est une chanson publicitaire composée en 1880 par Luigi Denza. Fabien Gabel et l'OPMC. donnent une performance absolument délicieuse de  cette charmante œuvre.

A Genève, un Bruckner captivant

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Sous un bien curieux titre, Charme autrichien, Jonathan Nott et l’Orchestre de la Suisse Romande juxtaposent une œuvre célèbre de Mozart, le Concerto pour clarinette et orchestre, et l’une des symphonies les moins connues de Bruckner, la Deuxième en ut mineur, pour un programme présenté à Genève, Lausanne et Fribourg. 

Dans le K.622 en la majeur, le soliste est Martin Fröst, l’artiste en résidence de cette saison 2023-2024. Aux premières mesures du tutti, le chef confère un certain allant en nuançant un phrasé que le clarinettiste prend à son compte afin de privilégier la poésie à l’encontre d’une patine brillante, tout en instillant d’infimes demi-teintes dans un cantabile qui sollicite les graves du registre, tout en allégeant les fins de phrase. L’Adagio étire les lignes en une sonorité magnifique qui s’amenuise en un pianissimo intériorisé pour la cadenza et le da capo du motif initial, alors que le Rondò final tient du badinage désinvolte qui se joue des sauts de tessiture avec une aisance confondante. Armé du même brio, Martin Fröst propose, à titre de bis, une improvisation de son cru qui met en valeur les ressources infinies de son instrument.

Martha Argerich et Charles Dutoit à Monte-Carlo

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La légendaire pianiste Martha Argerich  revient à Monaco et c'est à chaque fois un événement extraordinaire qui affiche complet. Le public monégasque a eu le privilège d'assister presque chaque année, y compris en période du Covid -avec une jauge de moitié- à des concerts inoubliables avec Martha Argerich et son complice Charles Dutoit, dans ses concertos favoris de  Prokofiev, Ravel ou Schumann...

Cette fois-ci, elle joue le  Concerto n°1 de Beethoven, une œuvre qui a lancé sa carrière en 1949 alors qu'elle n'avait que sept ans ! Il n'y a plus de pianiste aujourd'hui qui joue après 75 ans de carrière avec autant de facilité, de profondeur, de clarté, de fluidité, de passion et de plaisir.

Une nouvelle fois, on a apprécié son toucher magique. Poétesse du clavier, son intelligence contrôle, filtre le lyrisme tout en donnant de l'intensité à l'expression du sentiment sans aucun sentimentalisme. C'est Beethoven qui prend vie, en partenariat avec le maestro Charles Dutoit. Même si on décèle une légère fatigue, elle offre au public déchaîné après de nombreux rappels deux bis où elle est époustouflante  : la  Gavotte de la  Suite anglaise n°3 de Bach, le summum de la technique digitale et Jeux d'eau de Ravel, le chef d'oeuvre impressionniste inspirée du bruit de l'eau et des sons musicaux qui suggèrent les jets d'eau, les cascades et les ruisseaux. Sous les doigts d'Argerich l'eau vive couve un feu intérieur.

Sean Shibe et sa guitare céleste

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Le label Rising star, comme toute bonne étiquette, décrit, définit, circonscrit, et attire un public qui accepte un risque (mesuré), celui de découvrir un interprète repéré pour son talent, au travers d’un programme construit sur mesure, additionnant parfois un assortiment inhabituel d’esthétiques : s’il plonge ses deux mains dans l’époque contemporaine, Sean Shibe, jeune, écossais né à Edimbourg en 1992 et BBC New Generation Artist, se nourrit aussi de l’histoire de la musique, du 11ème siècle à aujourd’hui, en passant par la période baroque, pour créer les « sculptures sonores » qu’il aime offrir à ses publics.

Shibe, qui fait la différence entre influence (le goût de l’exploration du guitariste anglais Julian Bream) et inspiration (Robert Fripp, Jimi Hendrix), propose un concert en deux parties -la première à la guitare acoustique, la seconde à la guitare électrique-, fait de pièces qu’il assemble selon les affinités qu’il ressent (et note dans ses carnets), attentif aux liens entre elles, parfois évidents, comme ceux (de symétrie, notamment) entre Johann Sebastian Bach (1685-1750) et Steve Reich (1936), parfois moins directs, comme ceux entre Hildegard von Bingen (1098-1179) et Olivier Messiaen (1908-1992).

A la mélancolie mi-aigre mi-douce de la courte Sérénade pour guitare de Sofia Gubaidulina (1931-), écrite par la compositrice tatare tôt dans son parcours et qui fait ici office de prélude, succède le lyrisme du guitariste paraguayen Agustín Barrios Mangoré (1885–1944), dans lequel Shibe, les yeux fermés, s’immerge, avant se lancer dans un arrangement personnel du Prélude, Fugue et Allegro, écrit à l’origine par Bach, l’esprit alors tourné vers la pensée chrétienne, pour luth ou clavecin, point culminant du fil rouge céleste que suit ce soir le guitariste – dont les Forgotten Dances du compositeur britannique Thomas Adès (1971-) sont peut-être l’exception qui confirme la règle.