Mahler, nouvelle édition chez Breitkopf & Härtel

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 À l’occasion des célébrations de ses 300 ans, la prestigieuse maison Breitkopf & Härtel de Leipzig offre aux musiciens un cadeau de choix : rien moins qu’une nouvelle édition critique des symphonies de Gustav Mahler ! La Symphonie n°1 et le mouvement “Blumine” sont naturellement les premières étapes de ce projet d’envergure. Christian Rudolf Riedel, collaborateur de Breitkopf & Härtel et responsable éditorial, nous entretient de ce projet exceptionnel.

 Pour quelles raisons lancez-vous une nouvelle édition des symphonies de Mahler?

Il y a de nombreuses raisons. L’une d’entre elles réside dans les plaintes fréquentes au sujet des matériels d’orchestre qui ne sont plus à jour ou mauvais. Les éditions existantes ont été publiées par différents éditeurs, chacun suivant le propre style de son entreprise. Dès lors, cela nous a fait songer à l’opportunité d’offrir à la vente des matériels d’orchestre de qualité.

 Mais la raison principale, c’était notre souhait d’une sorte de "réconciliation historique” pour laquelle il faut se plonger dans le passé. Vers la fin du XIXe siècle, Gustav Mahler était déjà un chef d'orchestre d'opéra réputé. et il collavborair à l'Opéra de Leipzig. Il avait finalisé son travail de complétion de l’opéra inachevé Die drei Pintos de Carl-Maria von Weber. Il approcha alors Breitkopf & Härtel en 1896, pour publier ses Symphonies n°1 et n°2. Mahler était recommandé par de hautes personnalités musicales telles que le chef d’orchestre Arthur Nikisch et le musicologue Hermann Kretzschmar, mais Oskar von Hase, directeur des éditions Breitkopf & Härtel, refusa. Le risque financier à assumer pour l’édition de deux vastes symphonies d'un jeune compositeur alors inconnu était trop grand. D’autant que ces symphonies avaient plus ou moins échoué à séduire le public lors de leur création et qu’elles n'avaient guère de chance d’être reprogrammées. C’était une décision pragmatique et compréhensible, même si la musique alors contemporaine intéressait l’éditeur qui avait dans son écurie éditoriale Sibelius et Busoni. Mais ce refus a conduit Mahler à se tourner vers d'autres maisons d’édition à Leipzig puis vers des éditeurs viennois qui ont finalement accepté. Cependant, il faut rappeler que l’accord des éditeurs viennois n’a été rendu possible que grâce aux efforts de l'influent musicologue Guido Adler qui était un ami proche de Mahler, lorsqu'il lui a obtenu une subvention de la “Gesellschaft zur Förderung deutscher Wissenschaft, Kunst und Literatur in Böhmen” (Société pour la Promotion de la Science, L'Art et la Littérature allemande en Bohême) pour couvrir les importants frais d'impression.

Quels sont les liens entre ce grand projet et les célébrations du 300e anniversaire de Breitkopf & Härtel ? Sur combien d'années va s’étendre ce projet ? Cette édition inclura-t-elle aussi les cycles de lieder de Mahler et Das klagende Lied?

 Lier une telle "réconciliation" avec le 300e anniversaire semblait évident. Cette l'année de jubilé galvanise les énergies pour faire avancer des projets extraordinaires comme ce travail sur Mahler. Après des années de routine, peut-être liée à l'âge, une saine dynamique est apparue dans notre maison d'édition ! Elle a conduit à la formation d'une “équipe Mahler” qui s’est défini une mission : faire mieux que les éditions Mahler existantes ! Après la sortie de la Symphonie n°1 et du mouvement "Blumine", la Symphonie n°4 suivra dans quelques mois. Nous espérons conserver cette fréquence de parutions. Notre équipe Mahler travaille dur, se concentrant toutefois sur les symphonies dont "Das Lied von der Erde". Il nous faudra encore quelques années pour finaliser tout cela ! Les cycles de lieder et le Klagende Lied n’y sont pas inclus, du moins pas pour le moment.

Quelles sont les méthodes de travail pour finaliser une telle édition ?

Nous travaillons selon la “procédure habituelle”. La recherche est la base de ce processus : où sont les sources ? Comment sont-elles datées et évaluées ? Quelles sont les révisions faites par Mahler ? Pour cela, c’est l'ensemble du contexte qui doit être pris en considération ! Nous consultons tous les documents disponibles, ceux du compositeur mais aussi ceux de son cercle de travail. Ils nous fournissent des informations essentielles sur le processus de création et de transmission des œuvres. C’est un travail laborieux mais passionnant qui consiste à assembler de nombreuses petites pièces d’un puzzle, dans l'espoir d'obtenir le résultat attendu ! Pour que cela réussisse, il est important de suivre la méthode de la critique textuelle et l'intuition musicale combinées avec une grande expérience éditoriale et une indispensable pratique musicale.

Dans votre introduction, vous citez cette phrase de Mahler lui-même. “Si après ma mort, quelque chose ne sonne pas bien, changez-le ! Vous avez non seulement le droit mais aussi le devoir de le faire.” Qu'est-ce que cela implique dans votre travail ?

Le travail rédactionnel exige un sens musical intuitif. Il ne s'agit pas seulement de reproduire les notes et les indications verbales que Mahler a notées et révisées plusieurs fois, mais aussi de les comprendre et de les faire passer. Une partition, c’est comme une peinture sonore composée d'innombrables signes et indices d'interprétation. Mais le tableau n'est pas identique à la musique. La musique ne devient réalité qu'au moment de la réalisation sonore de ce tableau. Mahler, en tant que chef d'orchestre, avait des idées très précises sur la façon dont sa musique devait sonner et sur le message émotionnel qu'il voulait communiquer avec elle. Mais il savait très bien que même ses indications, très différenciées et souvent révisées, ne pouvaient donner qu'une approximation. Il était douloureusement clair pour lui que le meilleur en musique ne se trouve pas dans les notes. Les notes et les instructions verbales ne peuvent être que des signaux de direction pour un phénomène acoustique qu'on appelle “musique”. La tâche de l'éditeur est maintenant de créer un texte musical parfait en utilisant des méthodes critiques. Mais cela ne suffit pas. D'autres indices sont nécessaires. Comment comprendre la notation en cas de doute ? L’appareil critique fournit des sources authentiques, de Mahler lui-même ou de son cercle le plus proche, sur les questions pratiques les plus diverses concernant la réalisation musicale. La façon dont les chefs d'orchestre et les musiciens doivent travailler pour insuffler la vie à la musique écrite est beaucoup plus longue et nécessite beaucoup plus de courage. Mais le point de départ pour une interprétation réussie réside dans un texte musical fiable comprenant une feuille de route avec toutes les informations pertinentes, facilement lisibles, etc. Nous pouvons en être fiers, même si l'incroyable effort requis passe souvent inaperçu chez les artistes.

Le tempo Mahlérien évolue avec le temps. Les mahlériens historiques (comme Klemperer ou Walter) étaient plutôt rapides (ou très rapides comme Scherchen) par rapport aux pratiques actuelles (Chung, Chailly ...). Y a-t-il un " bon " tempo Mahlérien?

 Oui et non, il n'y a pas de "tempo approprié" défini par un nombre métronomique fixe valide pour toutes les interprétations. Des compositeurs comme Brahms et Dvořák ne l'utilisent pas du tout ou seulement à contrecœur et, comme Beethoven, souvent de façon contradictoire. Avec Mahler, les marquages métronomiques ne sont donnés que dans les premières symphonies. Plus tard, lui aussi était conscient de l'impossibilité de couler dans un nombre métronomique fixe une matière musicale vivante. Cependant, une édition doit divulguer, dans les notes critiques, toutes les marques de tempo, même celles que Mahler a plus tard annulées ou révisées. Donc, tout le monde peut partir à la recherche d'indices à travers ces notes critiques.

Dans votre édition, on peut se procurer la Symphonie n°1 et le mouvement Symphonique "Blumine" séparément ou ensemble. Pourquoi ce choix de proposer "Blumine" séparément ou avec la symphonie ?

C’est une question difficile ! Faut-il favoriser la version finale de 1910 et "Blumine" datant de 1893 dans une seule édition ? À proprement parler, le" Blumine" de la première version en cinq mouvements n'a pas sa place dans une édition critique de la Symphonie n°1 avec ses quatre mouvements et dans sa version finale existante. Lors de la première à Budapest en 1889, et dans au moins deux autres concerts à Hambourg en 1893 et à Weimar en 1894, la symphonie a été jouée dans la version en cinq mouvements avec le "Blumine" comme deuxième mouvement. Par la suite, Mahler l'a enlevé pour diverses raisons.

 L'éditeur doit donc opter pour des choix cohérents. La version finale en quatre mouvements de 1910 signifie alors qu’il faut séparer le "Blumine". Cependant, si on opte pour la version en cinq mouvements de 1893, on doit supporter de marcher sur la volonté de Mahler, qui a strictement insisté sur la prééminence de ses dernières révisions et donc sans le “Blumine”. Les deux choix sont légitimes, mais ils ont un prix. En outre, il y a aussi un aspect pratique qui joue un rôle important dans la musique, la version finale a tout simplement prévalu.

 Pour cette raison, nous offrons à la vente des éditions séparées brochées de la première dans la version finale de 1910 et le "Blumine" dans la version de 1893 révisée par Mahler. En outre, un volume relié en toile est disponible, il contient les deux œuvres dans leurs versions finales respectives.

 Les interprètes peuvent choisir l'une ou l’autre des deux options. Ainsi, le chef d’orchestre Kenneth Woods, qui va diriger en première mondiale notre nouvelle édition au MahlerFest de Boulder (USA) a décidé d'exécuter le "Blumine" comme un  “bis”. D’autres maestros comme Andris Nelsons et Daniel Harding l'exécuteront séparément en les joignant à des oeuvres de Schumann, Wagner et Mendelssohn que Mahler avait souvent dirigés ou dans le contexte mahlérien du cycle des Knaben Wunderhorn. Donc, tout est possible.

Plus d'informations sur le site de Breitkopf & Härtel : www.breitkopf.com/news/2018/gustav-mahler-die-symphonien

Propos recueillis par Pierre-Jean Tribot

Crédits photographiques : Christian Rudolf Riedel/DR

 

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